Les grandes personnes

Informations

de Marie NDiaye

mise en scène Christophe Perton


scénographie Christian Fenouillat et Christophe Perton
création sonore Fred Bühl
lumière Kevin Briard
costumes Sylvie Skinazi
assistante à la mise en scène Mirabelle Ordinaire
assistante scénographie Catherine Floriet
régie générale Stefan McKenzie
avec Stéphanie Béghain, Christiane Cohendy, Roland Depauw, Évelyne Didi, Adama Diop, Vincent Dissez, Aïssa Maïga, Jean-Pierre Malo création

Chroniques des étudiants


Gustaf Marcus

Au théâtre de la Colline passera jusqu’au trois avril la pièce Les Grandes personnes de Marie NDiaye, auteur français d’origine africaine qui vient d’obtenir le prix Goncourt pour son roman Trois femmes puissantes. Dans Les Grandes personnes, comme dans le premier récit de Trois femmes, c’est le rôle des parents et le lien qui unit les parents et les enfants qui sont en jeu. Eva et Rudi (joués par Christiane Cohendy et Roland Depauw) parlent dans la première scène avec leurs amis Georges et Isabelle (Jean-Pierre Malo et Evelyne Didi) de leurs enfants. Au contraste très marqué entre le couple riche et le couple pauvre s’ajoute le contraste qui sépare les parents fiers et les parents déçus : les enfants d’Eva et Rudi se sont enfuis et ont ainsi déjoué les attentes des parents, tandis que Georges et Isabelle se vantent de leurs fils, le « maître d’école ». Mais les apparences sont trompeuses, une femme étrangère (Aïssa Maïga) prétend que le maître d’école a violé son fils. Cette accusation est mal reçue par les habitants de la petite ville qui refusent d’écouter l’étrangère. Quand la femme cherche l’instituteur pour prendre la justice entre ses propres mains, celui-ci se transforme en un oiseau.

Christophe Perton met bien en avant ce caractère surréaliste. Des sons et des bruits, comme le chant des oiseaux, se mêlent au jeu des acteurs et créent une ambiance de réalisme magique. Ces effets soulignent en même temps l’importance de la nature qui entoure les personnages et qui détermine obscurément leur comportement. C’est comme si un péché originel, une fatalité se traduit dans la relation entre les parents et les enfants – le maître d’école parle ainsi d’un péché sans religion.

Comme la sous-conversation chez Nathalie Sarraute, ces problèmes souterrains peuvent seulement être exprimés entre les mots ou entre les clichés exprimés surtout par les parents. La pièce procède d’une déconstruction de ces images. C’est là aussi une des qualités importantes de la pièce : la comédie burlesque des conversations et des automatismes petit-bourgeois des parents. Le texte et la mise en scène dégourdit en quelque sorte ces clichés et images stéréotypées pour en extraire une nouvelle vision artistique.


Aurélien Monnet

La nouvelle pièce de Marie Ndiaye, prix Goncourt 2009 pour Trois femmes puissantes, qui s’intitule Les Grandes personnes, est un très beau texte. Marie Ndiaye nous prouve à nouveau, à supposer que certains aient encore des doutes, à quel point son écriture peut être élégante. L’intrigue de la pièce tourne autour de deux familles : deux couples qui se connaissent depuis plusieurs années mais qui ont évolués dans des directions différentes se trouvent au point de tirer un certain bilan de leur existence, bilan qui tourne essentiellement autour de leurs enfants. Rudi et Eva, qui sont parvenus, plus que Georges et Isabelle, à se hisser dans l’échelle sociale, ont vu leurs enfants s’enfuir : leur fille d’abord, suivie de leur fils adoptif. Ils n’ont plus de nouvelles d’eux depuis des années, tandis que Georges et Isabelle reçoivent tous les soirs la visite de leur fils unique, le maître d’école, qui fait leur joie et leur fierté. La pièce commence alors que la fille aînée de Rudi et Eva, décédée, réapparaît sous la forme d’un fantôme chez ses parents et qu’au même moment, leur fils, qui partage son enveloppe corporelle avec l’âme de ses deux géniteurs, revient lui aussi. Le maître d’école, lui, s’avère n’être pas un aussi bon fils que le pensent ses parents.

La pièce tourne ainsi, c’est chez Marie Ndiaye un thème récurrent, autour des rapports qui structurent une famille et de l’opposition entre les enfants et les parents. Le titre « les grandes personnes » provient d’une réplique du maître d’école et laisse entrevoir l’un des sens de la pièce dans le rapport binaire entre les enfants et les parents et la question de la responsabilité et des fonctions de ces deux états.

On regrettera cependant une présence du surnaturel pas toujours très bien amenée, ni très intéressante, surtout en ce qui concerne les enfants de Rudi et Eva. Le fantôme de la fille aîné et le fils adoptif possédé par les âmes de ses parents biologiques sont au final des personnages qui apparaissent plus faiblement construits que les autres et l’on a du mal à voir dans ces manifestations du surnaturel autre chose qu’un procédé somme toute assez artificiel. D’autant plus que la très réussie impression de malaise et d’étrangeté de la pièce ne semble vraiment pas avoir besoin de cela pour fonctionner et se nourrirait plutôt de scènes différentes et mieux rendues dans la mise en scène (celle qui présente le rêve, pour le moins dérangeant du maître d’école et qui pourrait là encore sembler artificielle est par exemple une vraie réussite).

Par ailleurs, le texte est complexe aussi dans le ton employé. Ceux qui prennent Marie Ndiaye pour un auteur excessivement sérieux seront surpris de voir une pièce qui semble fonctionner aussi sur un comique noir et sur une opposition entre des personnages tragiques et d’autres plus grotesque. Là encore, Marie Ndiaye est un très grand écrivain et Les Grandes personnes, plutôt que de souffrir de cette approche pour le moins risquée, sort renforcé par la dose de subtilité et d’indécision que l’auteur lui insuffle. La mise en scène de Christophe Perton est globalement une réussite et fait honneur au texte. Le jeu des acteurs, dans l’ensemble plutôt bon, est affaibli par cette importance du surnaturel et les personnages les moins convaincants sont ainsi les deux enfants de Rudi et Eva. À la décharge des acteurs, il faut bien reconnaître que leurs rôles se trouvent en décalage permanent avec le ton des autres personnages, sans que l’on sache bien si c’est un choix du metteur en scène ou si c’est un élément contenu dans le texte. En outre, les procédés par lesquels est rendue la touche surnaturelle de la pièce (la démarche discrète et fantomatique de l’aînée ou les moments pendant lesquels le fils est possédé) s’avèrent peu convaincants et minent le jeu d’acteur. Mention spéciale au maître d’école, très bon dans un rôle que l’on imagine plutôt difficile à jouer.

De manière générale, l’ensemble de la mise en scène peut parfois être un peu lourde, mais est en mesure de produire de très belles scènes (en particulier celles entre le maître d’école et la mère d’un de ses élèves), qui donnent l’impression d’épouser parfaitement les intentions et le ton du texte. L’éclairage, le travail sur l’espace et les décors sont autant d’éléments très réussis et grâce auxquels la pièce peut offrir cette esthétique efficace. Un effet spécial peu courant au théâtre, que l’on ne dévoilera pas, est une vraie surprise qui vient renforcer l’un des meilleurs mouvements de la pièce et donne une idée des efforts déployés par l’équipe ayant travaillé sur le spectacle.  Bien que Les grandes Personnes ne soit pas exempt de défauts, le très beau texte de Marie Ndiaye, porté par une mise en scène globalement très réussie de Christophe Portier, est une vraie réjouissance. Subtil, inquiétant, abordant des thèmes aussi variés que l’extranéité, l’éloignement et les rapports qui structurent une famille, c’est un très beau spectacle auquel il nous a été donné d’assister et que l’on ne peut que recommander.


Laurie Moor

Je suis allée avec plaisir, voir cette pièce de Marie Ndiaye, Les Grandes Personnes le mardi  15 mars. Tout d’abord bravo et merci au service culturel de la Sorbonne de permettre à tous les étudiants d’assister à diverses manifestations culturelles, et ce, gratuitement. Ce service reste cependant pour l’instant peut être trop méconnu en Sorbonne.

Nous sommes donc arrivées au Théâtre de la Colline en temps et en heure. Nous avons eu l’embarras du choix, le rideau levé, de changer de place pour en gagner une plus centrale. C’est alors que s’est révélée la mise en scène proprette de Christophe Perton. Harmonie parfaite de couleurs et de matières. Moderne et lisse; une ambiance de publicité Ikea. Pour les costumes, même sensation: rien ne gêne et c’est tant mieux pour nos fragiles prunelles de consommateurs d’images. Les comédiens alignés pour le salut sont parfaitement assortis. Un élément fascinant tient en revanche le regard toute la pièce durant et lui confère cet esprit africain (présent dans les œuvres de Marie Ndiaye, par exemple dans le très réussi White Material) : des oiseaux ou chauves-souris pendent du plafond et créent une atmosphère fantomatique et mystérieuse, renforcée par des éclairages jaunes-orangés.

Les personnages entrent en scène. Nous sommes dans une ambiance bien occidentale. Consommation à outrance, primat du paraître. Une société rongée par ses propres mensonges. L’histoire est simple: deux couples amis de longue date et leurs complexes relations de famille. Le couple le plus riche fut délaissé par ses enfants; ils sont de retour et tentent de faire taire leurs démons. La fille a tenté d’être libre pendant toutes ces années de séparation pour faire payer ses parents d’un crime d’elle-même ignoré. Cette liberté lui prodigua tristesse, culpabilité, outrance: drogues, rue, misère. Le garçon, adopté, est hanté par ses parents africains. Ils vivent et parlent par sa bouche. Il se trouve perplexe face à l’agressivité de ses propres propos tournés vers ses parents adoptifs. Ces derniers n’y entendent rien: tant que leurs enfants les aiment, c’est le principal. Ici le narcissisme et les valeurs vidées de leur contenu règnent en maîtres. L’autre couple d’amis est prolétaire. Il semble à première vue que tout est dit et hurlé dans un grand franc parler, que tout est pour le mieux. Or, eux aussi ont un fils: « le maître ». D’école, bien sûr. On apprend en fait bien plus tard qu’il viole les enfants auxquels il fait classe. Aïssa Maïga joue alors le rôle d’une mère en révolte contre un village où « le maître » a tous les droits…tant que des mots ne sont pas posés sur la situation. Les Grandes Personnes est une réflexion menée sur les mots.

Tant que la fille de retour sous l’escalier (cliché absolu de la représentation du fantôme) n’est pas désignée « morte », elle ne l’est ni pour elle ni pour les autres, bien que la chose soit évidente pour tout le monde, spectateurs inclus.  Tant que le maître n’est pas dénoncé, ses actes sont un miasme informe en douce apesanteur au-dessus du village. Lorsqu’Aïssa Maïga met en mots la souffrance de son fils, elle est désignée coupable de l’éclatement du scandale. Tout le monde savait, nous dit-on, mais personne ne le disait.

L’impact des mots apparaît faible pourtant. Les parents du maître lui posent des questions sur la contenance de son sperme, sa couleur et son odeur, alors que lui révèle l’ignominie. « Le maître » est un enfant attardé, ce qui remet en question cette désignation. Et, plus que tout, deux phrases criantes de vulgarité et de violence sont répétées à outrance dans la pièce. A dessein l’on espère, car les mots crus, triviaux, brutaux, perdent toute signification et résonance sentimentale dans l’esprit du spectateur. Ils ne servent à rien, sont vides de signification, ne sont porteurs d’aucune émotion si violents soient-ils.

Les Grandes Personnes de Marie Ndiaye est une belle tentative théâtrale. On ressent, en toile de fond, une réflexion sur les clivages sociaux et sur le profond malaise qu’ils engendrent, mais aussi sur le fossé entre Afrique et Occident, comparable à une schizophrénie générale. Ces réflexions ne s’éloignent malheureusement pas des clichés. Tout est dit ou presque: certaines surprises vous attendent mais l’impression générale reste tout de même celle d’une pièce trop simple où aucune place n’est laissée au mystère.


Claire Savina

Christophe Perton connaît Marie NDiaye, la connaît bien, et le beau texte est donné à voir, respecté, incarné sur la scène par des acteurs inspirés et investis. La mise en scène est très juste, fidèle au texte qu’elle admire, dans un décor sobre et sombre. Parents aveugles, sourds, égoïstes et menteurs qui font des erreurs, enfants brisées et générations qui se croisent et se retrouvent dans ce qui semble être un petit village, où les histoires de familles tournent autour de la petite école, où le fils des uns, camarade des autres, est devenu le professeur. Un professeur double, et trouble, irrésistiblement dérangeant. Une mère meurtrie dans sa chair, celle qui est étrangère, étrangère au village, étrangère aux codes qui régissent le village : Aïssa Maïga qu’on redécouvre. Pas de fausse note, donc, pour cette belle pièce, qui reste pourtant trop classique et ne réserve malheureusement aucune surprise à qui avait lu les Grandes Personnes.