Les damnés

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Les damnés une pièce mise en scène par Ivo van Hove d’après le film de Luchino Visconti, raconte l’histoire de la famille Von Essenbeck sur plusieurs années à partir de 1933. Une riche famille allemande d’industriels de l’acier. La pièce s’ouvre sur le repas d’anniversaire du baron Joachim Von Essenbeck (Didier Sandre) où tous les membres de la famille sont présents. Konstantin Von Essenbeck (Denis Podalydès), le fils du baron, membre des SA, prévient les convives qu’à Berlin le Reichstag est en flamme. Le baron en profite pour annoncer sa volonté de se rapprocher du régime nazi. Herbert Thallman (Loïc Corbery), le mari de la nièce du baron, s’y oppose. Pendant la nuit le baron est assassiné et Herbert est accusé, il est contraint de fuir en laissant sa femme et ses deux filles en Allemagne. Le coupable est en réalité Friedrich Bruckmann (Guillaume Gallienne), l’amant de Sophie Von Essenbeck (Elsa Lepoivre). Ensemble ils complotent pour s’emparer des usines, Martin Von Essenbeck (Christophe Montenez), le fils de Sophie, est l’héritier de Joachim. Sous l’influence de sa mère il cède la direction des usines à Friedrich. Lequel en profite pour se rapprocher des SS et produire des armes. Konstantin veut reprendre le contrôle des aciéries au profit des SA. S’établit alors un jeu de trahison qui mène à la mort la quasi-totalité de la famille.

Ivo van Hove met pour seul décor un écran sur lequel sera projeté des images d’archives et des prises des acteurs filmés en direct pendant la pièce. Il laisse aussi les coulisses ouvertes à la vue du spectateur, qui peut voir les acteurs se changer et se remaquiller entre deux scènes. Le spectateur suit, ainsi, l’action principale qui se déroule sur la scène, et celles secondaires qui se passent en coulisse. Pour mettre en exergue certaines actions Von Hove met deux cadreurs en scène qui filment des détails, comme des dialogues, ou la course effrénée de Sophie lorsque Martin disparaît. Ces images fonctionnent comme des loupes. L’utilisation des lumières met le spectateur dans une position ambigüe. La salle n’est pas toujours éteinte, à la mort d’un personnage la salle s’illumine mettant le spectateur à nu face aux acteurs mais aussi face aux autres spectateurs. Les cadreurs filment à deux reprises le public qui peut se voir à l’écran cassant ainsi l’illusion théâtrale. Les images d’archives projetées durant la représentation replacent historiquement l’action tout en montrant le poids du régime nazi et l’ambiance étouffante. Le son est un élément important, au début un morceau au saxophone joué par Günter Von Essenbeck (Clément Hervieu-Léger), le fils de Konstantin, laisse vite la place à un morceau de Rammstein, célèbre groupe de métal allemand. Rammstein donne un coté contemporain à la pièce et relie la montée du nazisme avec le paysage politique actuel qui est traversé par la montée des extrêmes dans le monde. Enfin un sifflet à vapeur au-devant de la scène est actionné à la mort d’un personnage, ce son très fort et surprenant sort le spectateur de ces émotions pour le confronter à la réalité. Le choix d’un sifflet à vapeur peut faire penser au milieu industriel des Von Essenbeck et aux camps de concentration qui sont de véritables « usines de mort ».

Les damnés, est un pièce extraordinaire qui part le jeu fantastique des acteurs transporte le spectateur et le fait frissonner, tout en le ramenant à sa condition même de spectateur en cassant à diverses reprises et par différents procédés l’illusion théâtrale.

Arianna Bocca

«  À travers les grandes scènes somptueuses du film, Visconti nous plonge dans les abysses du comportement humain et montre la facilité avec laquelle cette famille, par unique appât du gain, pactise avec un régime d’extrême droite. Grandeur et décadence d’une famille aussi cupide qu’influente et d’un système politique immoral. Ou bien s’agit-il avant tout d’une histoire qui nous pousse à réfléchir au monde dans lequel nous vivons aujourd’hui ? » Ivo Van Hove.

Les Damnés retrace la décadence d’une riche famille allemande sous le « système politique immoral » de l’Allemagne nazie. La famille Essenbeck, inspirée de l’histoire des Krupp, est propriétaire de grandes aciéries dans la Rurh, cependant elle doit faire face à un régime politique qui traque sans merci tous ces opposants et tous ceux qui ne sont pas prêts à collaborer. La terreur  répressive se répand sur le territoire allemand et se matérialise avec les SS, les yeux et les oreilles du parti. La famille Essenbeck sera confrontée au choix ultime : collaborer ou ne pas collaborer. Entre les enjeux économiques des usines Essenbeck, le cri de la raison et celui de la passion, la famille, à l’image du pays se divise, se déchire, recouvre une trahison par une autre. « Les Damnés » raconte l’Allemagne nazie, ils nous font vivre la tension, la terreur, la passion, la folie, le désespoir, la mort et l’amour.

La particularité d’Ivo Van Hove repose sur la technicité avec le dispositif de la vidéo qui accompagne les acteurs dans leur interprétation, révélant un certains nombres de détails qui creuse le jeu des acteurs et renforce la force émotionnelle de ces derniers. L’écran qui fait partie intégrante de la pièce nous livre tour à tour images d’archives, cadrage sur les personnages visibles ou non sur scène, mais aussi un cadrage sur le public, l’intégrant ainsi à la pièce, comme un personnage témoin et consentant de ce qui se déroule sur scène. Le public est d’ailleurs prit comme témoin à chaque décès, partageant ainsi le silence violent des personnages sur scène, se rendant coupable de ne rien dire. Ivo Van Hove transcende les frontières classiques du théâtre avec merveille en dévoilant les coulisses, les entrailles du théâtre, sublimant le hall d’entrée de la Comédie Française. Il s’émancipe du cadre habituel et libère de ce fait le jeu d’acteur qui prend vit par-delà le théâtre, s’aventure dans la rue, tout en laissant le spectateur sur son siège, face à un écran qui lui livre le désespoir d’un personnage plus réel que fictif.

La technicité mise à part, les textes sont parlants pour tous, modestes et justes. Les images en disant plus que les paroles. Cependant la combinaison de la musique qui habille de drame l’histoire, des images d’archives projetées ou suggérées par une reconstruction subliminale, d’un jeu d’acteur très dramatique, poussé à l’extrême, notamment lorsqu’il s’agit de retranscrire la violence de la mort par une caméra placée dans les cercueils, théâtralise sans doute un peu trop ces événements historiques. Il n’était, me semble-t-il pas nécessaire d’offrir un cocktail autant exacerbé, même si le résultat est d’une esthétique parfaite. Bravo aux acteurs. Bravo au génie du metteur en scène.

Gül Bolat

Ce soir, je me suis fait fusiller.

Comment écrire après un spectacle comme celui auquel je viens d’assister ? Il ne s’agit plus d’écrire mais de trouver seulement les mots. Après ce couperet, après ces cercueils à la chaîne, après la montée en puissance de la haine contenue puis formulée, il s’agit de revenir à la raison.

Surtout, comment ne pas y voir un écho à la tragédie de Richard III, dans laquelle le jeune Richard gangrène ses pairs ? Les liens du sang ne tiennent plus pour se préserver du mal. Désormais, c’est le sang que l’on fait couler. Le fruit est dès l’origine pourri, que ce soit dans cette tragédie shakespearienne ou dans cette pièce glaciale qu’est Les Damnés. Thomas Joly et Christophe Montenez n’ont jamais été aussi proches : deux êtres en décalage qui se transforment en manipulateurs.

Un spectacle haut en couleurs…funestes.

Du rouge. Du noir. Du blanc. Ce ne sont pas les couleurs des voyelles, mais les couleurs de la manipulation du langage et de l’esprit. Les Damnés, c’est l’histoire funeste de la mort des esprits, la victoire de la manipulation et de la perversion. Les nus témoignent du mal comme la perversion des passions jusqu’à l’os. La fête est au débordement : ces nus s’enchaînent, s’essoufflent, se tuent.

Un nouveau film.

A cause de l’écran central et des petits écrans situés sur chaque balcon, les images se dédoublent, à tel point que l’on a la sensation étrange de pénétrer l’intimité d‘un film se déployant sous nos yeux. Les écrans, plutôt que de mettre la distance entre le représenté et nous, resserrent l’espace ; les visages ne trompent pas, ils sont l’expression des troubles intérieurs et extérieurs. Les visages se crispent, gémissent, grimacent. Les corps n’ont plus d’intimité. Et nous, nous rentrons en nous-mêmes : ce spectacle est un voyage intérieur dans les coins reculés et sombres de l’être.

Deux moments ont véritablement retenu mon attention : le premier est lorsque Martin (Christophe Montenez) se recouvre des cendres de chaque corps envoyé à la mort. Renaissance non pas à la vie mais au mal et à la puissance destructrice. Le second n’est autre que la scène finale, étonnante (au sens fort du terme) et mortifère, de la fusillade. Un écho aux événements contemporains. C’est là que l’histoire et la connaissance que l’on en a constituent un enjeu fondamental pour éclairer notre action. Apprendre de son passé c’est ouvrir les yeux sur son présent et éviter autant que faire se peut de sombrer dans des idéologies assassines.

Je conclurai par l’évocation de l’image qui m’a profondément marquée : la mère est filmée par la caméra à travers un filtre spécifique qui en fait une véritable fantasmagorie, une sorte de revenante. La stature d’Elsa Lepoivre m’a renvoyé à l’image de Phèdre ; image funeste qui annonce sa mort prochaine.

J’ai aimé ce spectacle notamment par son ambition mais aussi son humilité. En tant que spectatrice, je n’ai pas senti cette volonté de m’impressionner. Ce fut un véritable spectacle qui a, selon moi, réussi son pari : le théâtre couve des enjeux politiques et moraux. Cette pièce nous invite à une prise de conscience et à une dénonciation des maux de ce monde, passés et présents.

Cécile Brondex

Les Damnés est une pièce théâtrale mis en scène par Ivo van Hove d’après le film de Luchino Visconti. Il prend place en Allemagne, le 27 Février 1933, l’intrigue principale tourne autour d’une famille allemande, celle des Von Essenbeck, propriétaire de grandes aciéries. Regroupé pour l’anniversaire du Baron Joachim , toute la famille se retrouve sur une scène aménagée de façon simple , avec cependant les coiffeuses de loges d’artistes disposé sur le bas coté de la scène, près des costumes, comme si les coulisses étaient ouvertes à la vue du public, ce qui offre un aspect d’intimité au public en surplus d’une point de vue que nous offre les deux caméras qui déambulent sur scène et dont les images sont projetés sur un grand écran blanc, au fond de la scène.

Un incendie du Reishtag à Berlin au cours du repas mène Joachim à déclarer sa volonté de rapprocher son entreprise du partis nazi, suit a cette déclaration une machination élaborée par Friedrich Bruckman et sa maitresse Sophie Von Esserbeck visant à s’emparer des usines. Friedrich tue Joachim et fait porter l’accusation sur Herbert, le neveu de Joachim. Martin, le fils de Sophie , hérite de l’entreprise et délègue ses pouvoirs à Friedrich ; un engrenage de complot et de violence prend alors forme menant alors à la quasi destruction de la famille.

On assiste ici à une mise en scène véritablement atypique avec des élément modernes telles que les caméras énoncées ci dessus qui permettent un point de vue sur des plans qu’il ne nous aurai pas été permis de voir de notre position , a nous, spectateur.

Les cameras suivent parfois les comédiens au dehors de la scène, et provoque la fascination du public , comme lorsque Sophie cherche désespérément son fils et s’engage alors jusqu’au abord de la comédie française, brisant les limites de la scène , d’habitude imposée au comédiens. On suit aussi la pièce via les écrans lorsque les personnages meurt et son emmené jusque dans leurs cercueils, situé en dehors de la scène, et sont aussi parfois projetés des images de nous spectateurs, filmées par le caméra-man ; nous faisons alors partie intégrante de la pièce.

La scénographie et la mise en scène sont réellement les points forts de cette pièce, avec les costumes , parfois effectués sur scène lorsque les comédiens se changent, quand ils sont aussi parfois créés par ceux ci, par exemples lorsque l’on célèbre les noces funèbre de Sophie et Friedrich et que c’est alors une glaise noire et des plumes qui serviront de robe de marier a Sophie, ou la poudre blanche qui servira pour la scène finale à Martin, ou bien lorsque c’est la nudité qui est exposée.

Les techniques médiatiques apportent donc une grande ampleur à la pièce et ne servent pas qu’a représenter ce qu’il se passe sur scène, mais l’écran diffuse aussi des images qui déforment la réalité , certaines en négatif par exemples ; d’autre images projetés ont aussi pu être filmer préalablement comme la cène du meurtre de Friedrich.

La musique et les sons apporte de même un réelle absorption des spectateurs vers la pièces avec cette sirène de train qui retentit fréquemment et permet une segmentation de la pièce , ou les détonations assourdissante de Martin dans la scène finale lorsque qu’il monte sur une estrade, pointe son arme vers le public et se met à tirer, ce qui à provoquer pour ma part un choc sur le moment.

Les réactions des spectateurs se sont fait sentir pendant la pièce lorsque les premières scènes de nues ont eu lieu et lorsque l’ont fût filmés, et se fût un tonnerre d’applaudissement qui retentisse à la fin de la pièce.

La pièce possède une dimension historique bien mise en valeur par la mise en scène et le jeu réellement incroyables des comédiens présent sur scène.

Diane Brugière

En cette soirée du 7 novembre 2016 se jouait à la Comédie Française la pièce d’Ivo van Hove Les Damnés, librement adaptée du film éponyme de Visconti. La distribution était alléchante ;  Denis Podalydès et Guillaume Gallienne faisaient, entre autres, partie du projet. Et quel projet : Ivo van Hove proposait un réel “retour au scénario pour le mettre en scène au théatre”. L’histoire concerne la famille von Essenbeck, des industriels allemands. Réunis à l’occasion de l’anniversaire de Joachim, le propriétaire de l’entreprise, ils apprennent l’incendie du Reichstag. Joachim, qui avait confié la direction de l’aciérie à son neveu Herbert, décide à contrecoeur de nommer à sa place son fils Konstantin, membre des SA. Sophie, veuve du fils ainé de Joachim, et son amant Friedrich montent dans la nuit un plan pour s’emparer des usines et tuent Joachim avec le revolver d’Herbert, forçant ce dernier à fuir. L’héritier des usines sera le fils de Sophie, Martin, jeune homme mentalement instable. Sous le contrôle de sa mère, il nomme Friedrich directeur des aciéries à la place de Konstantin. Pris dans ce cercle de violence, la famille continuera à s’entre-déchirer jusqu’à son anéantissement complet.

La violence est accentuée tout au long du spectacle dans le but de remuer le spectateur. Pour atteindre cet objectif, rien n’a été laissé au hasard : de la lumière toujours forte pour empêcher le public de se sentir à l’aise, à des stimulations visuelles constantes par le biais d’écrans, en passant par la diffusion de fortes musiques. Certains procédés utilisés m’ont cependant dérangé, comme la présence de caméramen retransmettant l’image des acteurs sur les écrans, même si je dois reconnaître que cette mise en scène en fait un usage pertinent : la multiplicité des points de vue permet une grande intimité dans les dialogues. L’autre grand défaut de la mise en scène est le port de micros par les comédiens. Outre le fait que certains étaient défaillants, les micros prennent souvent le pas sur la performance vocale des comédiens. Je reconnais cependant que les choix du metteur en scène rendent leur usage obligatoire : une partie importante de la pièce se déroulant au début des coulisses des deux côtés, et de nombreux dialogues n’auraient pas pu être entendus.

Concernant le jeu proposé, il est particulièrement bon. Christophe Montenez, interprétant Martin, est époustouflant dans son rôle. On lui découvre tour à tour une folie meurtrière et haineuse envers sa mère, mais aussi des instincts pédophiles et incestueux frappants tant ils sont joués avec talent. L’audience en vient à retenir son souffle pendant les deux minutes d’évocation pédophile lancinantes qui semblent en durer dix tant elles sont intensément interprétées. Christophe Montenez est la révélation d’une distribution excellente.

En résumé, cette relecture du film de Visconti parvient à transmettre un profond sentiment de dérangement. Aux points culminants de la représentation, lors des rituels de mort, la caméra balaie même l’assemblée estomaquée qui, pour une seconde, se retrouve affichée aux écrans, immobile. N’avons nous pas bougé parce que c’était du théâtre ou bien parce que personne n’a bougé lors de la montée du nazisme ? C’est l’une des questions qui se sont bousculées dans la tête de chacun à la sortie du théâtre, alors que défilaient encore dans les esprits l’image terrible de la haine sans plus aucune limite ayant meurtri, pour quelques heures, les planches de la Comédie Française.

Quentin Fichot

“[…] Dans l’harmonie cinglante d’un quatuor de cuivres, dans la nudité souffrante et dans le sang répandu, ce sont les Enfers que nous voyons.” Ce sont là les mots d’Eric Ruf à propos de cette pièce envoûtante et dérangeante qu’est Les Damnés. Le genre de pièce dont on ne peut dire si l’on a aimé où non, tant elle est sublimement malsaine.

Dans une mise en scène de Ivo van Hove les comédiens évoluent au cœur de la salle Richelieu sur un plateau orange, puis noir, où ils se retrouvent capturés par les éclairages qui ne cessent de varier, mais également par les deux caméras qui filment la pièce en même temps qu’elle se déroule, créant une mise en abîmes perturbante car impossible à ignorer, dans des ambiances très différentes qui participent souvent à l’accentuation du malaise collectif qui ne cessera de s’amplifier jusqu’au dernier instant.
Si le premier quart d’heure n’a rien d’extraordinaire, les choses ne tardent pas à tanguer pour basculer dans un cercle psychédélique où la pudeur et le bon goût laissent place à l’exagération, la gêne, l’embarras, la stupéfaction et l’horreur. Certaines scènes sont difficilement soutenables (essentiellement les scènes suggérant les attouchements pédophiles de Martin) et la violence des corps nus sur ce plateau finalement vide peut poser problème. On comprend tout de suite beaucoup mieux pourquoi la pièce est déconseillée au -18 ans et aux scolaires…

Et pourtant impossible de lâcher prise, la salle est suspendue aux lèvres des comédiens, à la fois fascinée et horrifiée de ce qui se déroule sous nos yeux. De l’incendie du Reichtag à la seconde guerre mondiale, les images défilent, l’armement des usines, la destruction par le feu de centaines de livres, les camps de concentration…

Lorsque la troupe s’avance pour saluer, il y a un moment de flottement avant que les premiers applaudissements ne retentissent, comme si chacun reprenait ses esprits et réalisait que “ça y est, c’est fini.” On en ressort abasourdis mais inconfortablement fascinés.

Mathilde Flament

Après Rocco et ses frères en 2008 et Ludwig en 2012,  Ivo van Hove, actuel directeur artistique du Toneelgroep Amsterdam signe avec Les Damnés une troisième adaptation théâtrale d’un scénario du cinéaste Luchino Visconti ; adaptation marquant par ailleurs la première collaboration entre le metteur en scène belge et la troupe de la Comédie Française. Ce spectacle, crée pour l’ouverture de la 70è édition du Festival d’Avignon dans la Cour d’honneur du Palais des Papes puis repris à la salle Richelieu de la Comédie Française en novembre 2016 nous offre  une chronique d’une famille d’industriels plongeant dans la violence et la décadence en  pleine période d’ascension du nazisme au pouvoir. Luttes de pouvoir, débauches, perversions, autant de péripéties permettant le surgissement progressif  d’une violence inouïe, brutale et orgiaque. C’est donc cette violence avec ses origines, ses modes de propagation et sa résonnance avec l’actualité  qu’interroge cet huis-clos.

La formidable performance des acteurs, le caractère particulièrement percutant de certaines séquences tant sur le, plan visuel qu’émotionnel et intellectuel, la scénographie sobre, soignée et signifiante, une tension parfaitement maintenue, la glaçante résonnance en fin de spectacle à l’actualité sont autant de points participant à la production d’une intensité marquant et troublant le spectateur. Toutefois l’utilisation parfois abusive de la vidéo semble à certains égards compromettre la tension que cherche à produire cette mise en scène.

La vidéo occupe en effet une place primordiale et toutes ses utilisations au sein de ce spectacle ne sont pas superflues ; certaines proposant même au contraire d’intéressantes réflexions interrogeant le genre du théâtre lui-même. La fonction informative et référentielle exploitée par la diffusion d’images d’archives permettant la contextualisation de l’action est tout à fait pertinente et joue sur la frontière entre fiction et théâtre documentaire. Il en est de même pour l’idée de filmer les acteurs en coulisses.  Représenter le hors-scène en prolongeant l’espace de jeu jusque dans les loges, voire même jusque dans la salle et l’édifice amène à réinterroger les limites de l’espace scénique. Cette abolition des délimitations de la scène permet une juste représentation du débordement de la violence, comme si la scène théâtrale elle-même ne pouvait plus contenir cette violence monstrueuse. Saluons également la prouesse technique des cameramen, filmant avec beauté et précision le jeu des acteurs. Toutefois, malgré cette maîtrise technique et ces usages intéressants de l’image filmée, l’omniprésence de l’écran projetant les captations sur le vif  des acteurs en train de jouer se  fait parfois au détriment de la scène.  L’intensité de ce qui passe sur scène s’en trouve en effet amoindri, les spectateurs éprouvent de la difficulté à concentrer leur regard retranchant ainsi de l’intensité à une action scénique pourtant si bien jouée ;  comme si le théâtre avouait ses propres faiblesse face à la vidéo.

Malgré cette surutilisation parfois maladroite de la vidéo c’est troublé et marqué que le spectateur ressort de cette représentation.

Rosalie Tourteaux

Pièce de théâtre adapté du scénario des Damnés – célèbre film du réalisateur Visconti de 1969. La troupe de la Comédie-Française présente cette pièce à la salle Richelieu, cette fois-ci du 24 septembre au 13 janvier inclus.

Mis en scène par Ivo van Hove, ceci n’est pas une adaptation du film de Luchino Visconti, mais une mise en scène du scénario Damnés pour le théâtre. La scénographie et lumières par Jan Versweyveld, costumes par An D’Huys, vidéo – Tal Yarden, musique originale et concept sonore – Eric Sleichim etc.

De quoi s’agit-il ? En1933, la famille von Essenbeck se réunit pour célébrer l’anniversaire du Baron Joachim. Ce dernier déclare qu’il rapprochera l’entreprise familiale du parti nazi, avec intention de devenir plus riche. Herbert Thallman, neveu de Joachim et directeur adjoint des usines, démissionne au profit de Konstantin von Essenbeck, second fils du Baron.

Sophie von Essenbeck, veuve du fils aîné de Joachim, et son amant Friedrich Bruckman, tous deux proches des S.S. montent alors un plan d’usurper les usines : dans la nuit, Friedrich tue le vieux Joachim avec le revolver d’Herbert, le faisant ainsi coupable et le condamnant à fuir.

Martin, fils de Sophie, jeune homme sous l’influence de sa mère, hérite la présidence de la société et la donne à Friedrich. Vient la nuit des Longs Couteaux (du 29 au 30 juin 1934) au cours de laquelle les assassinats des S.A. par les nazis ont eu lieu. Pris dans cette histoire, et dans une lutte pour le pouvoir entre la violence et la folie, la famille von Essenbeck perdra tout.

On voit les protagonistes disparaître les uns après les autres. Très peu s’en échappe.

Dans ce spectacle, tout est impeccable. Le spectateur, témoin de cette violence et désordre, ne peut rester neutre ou indifférent. Les acteurs sont remarquables dans leur représentation, le texte est fort et la scénographie s’adapte très bien au lieu.

Dans la salle, en fond de scène, un écran est installé. C’est sur cet écran que les images filmées en « live » sont projetées. Des caméras se trouvent sur scène, et les cadreurs suivent les acteurs et les filment au plus près. L’écran-vidéo fonctionne comme une loupe, où des images pré-filmées se mêlent aux images de présent. Parfois, l’illusion produit une confusion.

Cette scénographie est très efficace. La musique est très présente dans la pièce et très riche. On y retrouve des extraits de Stravinski, de Beethoven. Dans certains moments, Eric Sleichim choisit de faire appel au Rammstein (groupe allemand), et il utilise des tonalités dures et agressives.

Ivo van Hove est un metteur en scène connu pour ses scénographies marquantes et son esthétisme poussé jusqu’à l’extrême. Son théâtre est un théâtre choc, avec l’enjeu, dans cette pièce, de montrer les horreurs du nazisme comme métaphore de l’extrême droite en Europe.

Les Damnés n’est pas seulement une image politique, c’est aussi une grande histoire de famille, avec des luttes internes extrêmement violentes. Nous avons reçu des idées très intéressantes et très justes.

Cette pièce nous montre comment un homme peut se laisser porter par les événements et devenir méprisable. On voit également comment un jeune homme, manipulé et poussé, devient un tueur. Ivo Van Hove nous fait le tableau de la montée de l’extrémisme et les risques possibles.

Cette pièce ne vous laissera pas indifférents et vous dérangera probablement. C’est un spectacle à voir.

Isadora Vlaovic
Photo : Anne-Christine Poujolat