L’épreuve

Lecture | Théâtre du temps


Au Théâtre du Temps à 20h30 le jeudi 8 octobre 2015, Félix Libris nous lit la comédie en un acte de Marivaux : L’Épreuve. Seul derrière son pupitre, le comédien nous entraîne au plus profond du monde si singulier de Marivaux pour la durée ininterrompue d’une heure et demi à la seule force de sa voix. Coproduit par le Théâtre du Temps et les Livreurs, cette courte mais fameuse pièce nous est présentée d’une manière moins conventionnelle qu’à l’habitude. En effet, c’est dans un décor simple que l’amour de Lucidor pour Angélique nous est rapporté. Amour qui par la volonté de Lucidor va être mis à l’épreuve. Frontin, un valet, se travestira en homme riche pour séduire la belle, tandis que Blaise tentera de récupérer le pactole proposé par Lucidor et malgré ses consignes, jouera un jeu de séduction très ambigu vis à vis de Lisette, la servante d’Angélique. Le comédien se détache d’un fond noir grâce à la simple lumière jaune pointée sur lui. Cette mise en scène nous rappelle celle d’un « One Man Show » et se rapproche avec cohésion du style comique et pointu de la pièce. L’analogie de l’invention de la batterie, une personnes jouant jusqu’à cinq instruments nous fait bien comprendre dès le début que le comédien va jouer une pièce entière, et nous faire découvrir la diversité de six personnages, à lui seul. L’acteur change de voix à une vitesse fulgurante pour nous faire découvrir les péripéties d’un jeu de séduction hors du commun. Ces changements radicaux ne gênent en rien la compréhension du spectateur tant la maîtrise des différents tons est grande. Blaise devient un paysan jovial et corrompu grâce à la voix qui l’incarne.Les voix féminines utilisées aussi, mettent l’accent sur l’idée du travestissement si spécifique à Marivaux. L’expressivité du visage que montre le comédien donne un nouvel aspect comique à une pièce déjà riche en quiproquos. Malgré une gestuelle riche, le manque de mobilité du lecteur rend les transitions d’une scène à l’autre moins aisées.C’est dans l’absence de décor, de costumes et de jeux de lumière que la pièce prend tout son sens en tant que divertissement pour le spectateur. En effet, le spectateur est absorbé par l’histoire sans être distrait par des éléments de décors superflus. Dans cette pièce le comédien montre avec succès qu’une pièce peut être jouée de manière économique sans perdre de sa qualité de divertissement. L’accent est mis sur la force de la voix en tant qu’outil de narration, et l’ambiance devient très vite conviviale grâce aux rires suscités. La proximité physique du comédien avec ses spectateurs dans la petite pièce du théâtre et l’absence d’estrade ajoutent à cette impression. Cette pièce est facile à apprécier grâce au style de comique si particulier de Marivaux, le comédien étant un medium efficace de la pièce. En effet, il illustre la pièce grâce à l’interprétation qu’il en fait grâce à sa voix, son visage et ses gestes sans pour autant encombrer l’imaginaire du spectateur avec des décors où des costumes physiques. Ceux-ci pourrait venir restreindre la seconde interprétation que fait le spectateur en assistant à la représentation. Le style simple et terre à terre de la représentation est donc très apprécié. La modulation de la voix effectuée pour jouer les personnages féminins est vraiment hilarante, et cette hilarité se fait de plus ressentir par les contrastes avec les personnages typiquement masculins et même quelque peu rustres comme Blaise.

Kevin Le Merle

Un homme, seul, habillé de façon ordinaire, sur la scène minuscule du Théâtre du Temps, voilà sur quoi s’allument les projecteurs. Cela a de quoi déconcerter lorsque l’on va assister à la représentation d’une pièce du XVIIIe siècle, pièce dont l’auteur est pour nous, aujourd’hui, un grand classique. Mais comme le joueur de batterie a remplacé un certain nombre de percussionnistes, Félix Libris fait le pari de remplacer à lui-seul tous les acteurs de la pièce. Dès les premières minutes de la représentation, il nous avertit : la pièce qu’il va jouer risque fort de se matérialiser devant nous. Et voilà que ce qu’il prophétise vient à se réaliser, voilà que ce n’est plus un acteur que nous avons devant nous mais tout un panel de rôles que la pantomime et l’intonation font vivre à nos yeux. Il ne lui suffit que d’une brève mise en situation en début de pièce pour que nous reconnaissions sans peine, dans le jeu de Félix Libris, les divers protagonistes : monsieur Lucidor, Frontin, son valet, madame Argante, son intendante, Angélique, la charmante fille de madame Argante, Lisette, la servante d’Angélique, “à moitié intelligente”, ainsi que le jeune fermier, pauvre et sot, maître Blaise. On en vient presque à imaginer les costumes que portent ces personnages tant ils semblent vivants et présents devant nous.

Monsieur Lucidor, un très riche bourgeois de Paris, jamais marié malgré son âge et sa fortune, installé depuis quelques temps dans son château à la campagne, souhaite épouser la fille de son intendante. La fille est bien plus jeune, mais partage assez visiblement ses sentiments. Cependant, monsieur Lucidor n’est pas certain que c’est bien par amour et non pour son argent que la belle s’intéresse à lui et semble en tout point s’accorder à sa personne. Afin de s’en assurer, aidé de son valet fidèle, Frontin, il va la mettre à l’épreuve…
Félix Libris interprète avec brio cette pièce de Marivaux, courte comédie baroque d’un seul acte, jeu de duperies amoureuses auxquelles prennent part bourgeois et paysans, maîtres et serviteurs dans une langue sophistiquée mais libre et pleine de sincérité.

Esther Lourdelet

Au théâtre du Temps, Félix Libris, dont la réputation de lecteur à voix haute dépasse nos frontières, se produit en ce mois d’octobre et au printemps prochain, et joue l’Épreuve de Marivaux, où un riche propriétaire terrien veut éprouver la pureté des sentiments d’une jeune bourgeoise de campagne qu’il désire épouser, en lui proposant à cette fin un riche parti, en fait son valet, qui se déguise en riche Parisien désintéressé. Une telle entreprise, consistant à incarner à la seule force de sa voix une palette de personnages haut en couleurs, au babil foisonnant de doubles sens, pouvait laisser craindre un naufrage. Le résultat est globalement convaincant, moyennant quelques réserves que nous défendrons ici.

Dans ce théâtre de poche, on est accueilli comme un ami, et le spectacle ne débute que lorsque tous les invités sont bien arrivés et confortablement installés sur les gradins, où ne logent pas plus de vingt ou vingt-cinq spectateurs. Le décor, ou plutôt l’absence de décor, comme la tenue formelle (costume et chemise) du seul comédien et metteur en scène dans la place et les instruments de celui-ci (pupitre et liseuse) sont justifiés lors d’une présentation fort didactique et de la pièce et du parti-pris d’interprétation (faire bien avec les ressources minimales). Félix Libris se revendique de la filiation des hommes-orchestres et d’un sien ami metteur en scène qui lisait à sa troupe toute la pièce avant le début de répétitions, avant de présenter les personnages en étoffant la propre présentation de Marivaux. Le souci d’interprétation personnelle du caractère des personnages, devançant la représentation même des personnages, ne s’imposait pas selon nous. De même qu’un grand nombre de commentaires un peu gratuits lors de fins de scènes où le comédien se désaltérait. Le didactisme a ses limites, et ces pauses ponctuaient une représentation pourtant brève (une heure et quart), perturbant le rythme très enlevé de l’action.

La promesse est faite, dès le début, que malgré la nudité de la représentation, l’effet de mimesis minimal, le comédien saura se faire oublier derrière la variété de personnages marivaudiens. Tour à tour hâbleur, minaudant, intrigant ou intrigué, folâtre ou affligé, il se fond avec une certaine virtuosité dans ces rôles alternant à une vitesse folle : les rires éclatent dans le public, et l’on réussit à ne pas perdre le fil. Mais ce succès n’est pas parfait, cependant. Si l’interprétation du paysan lourdaud Maître Basile est un régal, si le personnage calculateur de Lucidor est campé avec grand sens, le rôle pourtant très complexe de la femme recherchée par Lucidor, Angélique, souffre d’une interprétation un peu passive, indolente, où son caractère indépendant, son féminisme avant l’heure sont quelque peu éclipsés. Si les transitions sont claires d’un personnage à l’autre, en revanche les apartés sont moins discernables dans le cours tumultueux de la parole du comédien. Cela tient probablement à ce qui, à notre sens, constitue l’inconvénient majeur du parti-pris de mise en scène.

Nous voulons parler du caractère statique du comédien, rivé malgré toute son habileté à un pupitre et à une liseuse qui occupent le milieu de la scène : en posture de lecteur, plutôt que d’acteur susceptible d’évoluer sur scène avec une liberté plastique réelle, Félix Libris se retrouve à devoir exploiter toutes les ressources gestuelles fournies par la mobilité de la tête et des mains. De ce point de vue, la caractérisation physique (minimale) des personnages, à l’exception du truculent Basile, aurait mérité davantage de nuances, de retouches, dans l’accompagnement des mains et les mimiques. Il semble d’ailleurs que ce faible-là contraste entre gestualités impacte la diction elle-même, surtout entre celles assez voisines de Lucidor et de son valet Frontin. De même que les commentaires ponctuant les fins de scène, la passage d’une page à l’autre de la liseuse, bien qu’essayant de se faire tout petit, handicape tout de même l’enchaînement tourbillonnant des répliques et des attitudes physiques très contrastées.

En bref, malgré une mise en voix de grand talent, difficile pour le spectateur de ne pas se sentir en porte-à-faux, coincé entre une expérience de lecture et une expérience théâtrale (revendiquée mais comme inachevée).

Martin Chevallier

Le théâtre du temps, encastré subtilement dans la rue Morvan, cache une jolie salle de spectacle, avec une scène parquée et des assises disposées en amphithéâtre intime. Assis sur des coussins, les spectateurs peuvent apprécier la vue parfaite sur la scène sans pour autant être coupés de l’action. Et c’est bien l’enjeu de cette lecture de L’Épreuve, œuvre de Marivaux, par Félix Libris : en connivence avec son public, jonglant entre les registres, l’unique acteur occupant la scène fait jouer ses talents de comédien pour incarner tous les rôles de la pièce de théâtre, sans jamais les mélanger avec sa parole personnelle. Pièce comique du XVIIIème siècle, L’Épreuve se présente en un seul acte, permettant une représentation courte pour une intrigue complète. Dans celle-ci nous est contée la manipulation de la part de Lucidor, riche bourgeois, pour s’assurer de l’amour (et non pas de l’intérêt pour sa fortune) d’Angélique, la fille de propriétaires de la campagne où il séjourne, avant de la demander en mariage. Félix Libris ne modifie pas le texte – ou alors ces modifications se font au gré de l’interprétation en live – mais il axe plutôt son interprétation de Marivaux sur sa capacité à incarner les six personnages de la pièce sans jamais que le spectateur ne se trouve perdu. L’aisance avec laquelle il passe d’une voix nasillarde à une intonation de roturier accompli force le respect et suscite même le rire, entre registre comique, répliques cinglantes et mimiques exagérées. Cette véritable performance permet alors au comédien de nous happer dans l’univers de Marivaux sans aucun décor pourtant, lisant même les didascalies à voix haute entre deux gorgées d’eau. Félix Libris occupe l’espace de la scène grâce à ses gestes, son travail des expressions : il concentre l’attention des spectateurs sur lui tout comme les faisceaux de lumière sont braqués sur lui.

A mon sens, le comédien nourrit deux objectifs : faire rire, dans l’optique de l’écriture originelle de Marivaux, mais également se lancer un défi personnel et emporter les spectateurs dans son entreprise. Seul bémol que j’apporterais à cette représentation : le prélude introductif gagnerait à être un peu plus travaillé car il ne laisse pas réellement présager de la suite, de plus le comédien, s’appuyant sur le texte intégral de Marivaux, conserve la sécurité d’avoir le texte sous les yeux. Cependant, ses mouvements pour faire défiler sur sa tablette le texte numérisé, dressée sur un pupitre, sont parfois un peu trop voyants et se crée alors un décalage entre la situation réelle d’une représentation théâtrale au XXIème siècle et la situation fictive, dans une société rurale du XVIIIe siècle.

Victoria Brun
Illustration : Louis-Michel Van Loo, via Wikimedia Commons