L’épreuve

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Niché en plein cœur de la capitale dans une rue qui porte son nom, le théâtre des Déchargeurs se situe à mi-chemin entre la Comédie-Française et le Théâtre de la Ville. C’est dans cet ancien hôtel particulier du XVIIe siècle, aux murs de pierres dominateurs, qu’a lieu la lecture de L’Epreuve de Marivaux par Félix Libris. Juste avant qu’il entre en scène, celui-ci nous est présenté comme la « grande star internationale de lecture à haute voix » qu’il est vraisemblablement. Le texte présenté au public est une comédie en prose, un petit chef-d’œuvre qui tient en un seul acte. L’œuvre porte admirablement bien son titre, puisqu’il y est question d’expérimenter, de soumettre l’amour à un test afin de vérifier s’il est authentique.

Marivaux offre avec L’Epreuve une pièce brève, à l’action relativement simple, qui pose la question la plus insigne de toutes : qu’est-ce qu’aimer et être aimé ? Comment être sûr de l’amour de l’autre ? Lucidor a en effet l’intention d’épouser Angélique qui, pour n’être qu’une « simple bourgeoise de campagne », n’en mérite pas moins, en tant que personne, les efforts qui lui seront consacrés. Tant il est vrai que le secret désir de Lucidor est de faire fi des conventions sociales de son temps, pour accorder leur juste place à la valeur et mérite personnels.

A part Angélique et Lucidor, la pièce fait intervenir la mère de l’une, Madame Argante, le valet de l’autre, Frontin, ainsi que Lisette, la suivante, et Maître Blaise, le jeune fermier du village. L’œuvre commence dans le vif du sujet, quand Lucidor fait part à Frontin de ses intentions : savoir si Angélique aime sa personne, ou simplement son argent. Impossible ici de ne pas se souvenir de Pascal, qui demandait : « Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? ». L’auditeur rapidement intrigué craint bientôt que le projet de Lucidor n’échoue, espère que celui-ci triomphe et trépigne quand Angélique déclare « Je serais mortifiée s’il fallait vous aimer ». Il frémit d’émoi, enfin, quand Lucidor demande « Et si je restais, si je vous demandais votre main, si nous ne nous quittions de la vie ? ». Le voilà saisi par la virtuosité et la profondeur d’une combinatoire d’une extrême complexité. Certes, l’action progresse linéairement selon un ordre chronologique, mais elle suit surtout le décours temporel du vécu et, ce faisant, elle épouse le dynamisme d’une aventure. La temporalité est ici celle du cœur, de ses attentes et de ses soubresauts palpitants, qui scandent la pulsation rythmique de la pièce, par la vertu d’un singulier dynamisme ascensionnel. La fiction sert à mieux faire sentir la pesée du réel, en révélant des codes sociaux prégnants, que Marivaux, à mille lieux de la bienpenseance, semble vouloir subvertir, dans un mouvement de purification détersive.

Nier le charme du fortin de voûtes où réside le théâtre des Déchargeurs serait mentir. La performance de Félix Libris a lieu plus précisément à l’intérieur d’une petite salle qui offre une sonorité adéquate. Point de décor dans cette cave en pierre, ornée seulement d’un piano. Les costumes brillent par leur absence : Félix Libris est vêtu à la façon contemporaine, sans lien direct avec la mise en scène, mais avec une sobre simplicité qui facilite le travail de l’imagination et qui participe au magnétisme indicible de l’artiste. Aucun artifice technique ne vient recouvrir le jeu de l’unique acteur : seule l’alternance de l’éclairage et de l’obscurité rythme les scènes successives. Félix Libris reste au centre de la pièce, sans se déplacer, mais sans non plus brider ses gestes convaincants, qui semblent avoir tiré, avec profit, les leçons sur la persuasion morale livrées par la Rhétorique d’Aristote. Face à lui, les spectateurs se placent où ils peuvent : sur l’une des six chaises mise à disposition, étrangement accompagnées de tables ; sur la banquette qui longe le mur de droite ; voire sur les escaliers !

On s’étonne que l’éloquence de Félix Libris fasse aussi rapidement oublier la tablette numérique déposée devant lui sur un pupitre, pour lui permettre de garder un œil sur le texte. L’étroitesse du lieu oblige l’auditeur à faire agréablement corps avec la profération orale et si cette promiscuité artistique peut paraître impudique, elle n’en confère pas moins une forte intensité dramatique à la performance.

Naturelle et intense, l’intervention de Félix Libris constitue une formidable occasion de découvrir la lecture à haute voix, pour ceux qui ignorait qu’elle pouvait s’élever si gracieusement au rang d’art à part entière. Il ne s’agit pas d’une simple lecture orale, qui se contenterait de transformer les signes écrits en sons, mais d’une triple opération de lecture visuelle silencieuse, de diction et de rétroaction, laquelle tient compte de l’effet de la diction sur l’auditeur. Clarté, intelligibilité et musicalité sont les maîtres mots de cette pratique originale, qui rapproche le livre des lecteurs. On notera le brio des interprétations de Félix Libris, qui témoignent de la multivalence de l’artiste : avec une impréparation apparente, celui-ci parvient instantanément à moduler sa voix en fonction des personnages et faire varier avec précision le rythme et le ton, autant que la mélodie du texte. Le jeu du corps n’en est pas moins impressionnant. Voici qu’un sourire pointe à l’horizon d’un visage délicat, qui s’éclaire comme un paysage dont le soleil dissiperait les ténèbres qui l’obombraient : nous reconnaissons immédiatement Angélique ! Lorsque le haussement des sourcils entérine une mine affable, c’est Lucidor qui est soudainement livré au regard dans le commerce mondain !

L’Epreuve pénètre au plus sourd de l’âme pour éclairer sous un nouveau jour les combes obscures du cœur. De sorte qu’il devient évident que l’amour ne se prouve pas : il s’éprouve. La signification de l’œuvre trouve son épicentre dans une question instante qui demeure toujours en suspens : comment croire qu’on soit aimé ? Et comment puis-je prouver à quelqu’un que je l’aime ? Comme les chevaliers du Moyen-âge ou comme dans l’amour courtois, vais-je conquérir le Nouveau Monde pour apporter des parures et des diamants à l’aimé ? Celui-ci pourrait n’y voir que des cailloux dérisoires et réduire mes preuves à leur « être-là », leur existence matérielle dépourvue de sens profond. Dire que l’amour ne se démontre pas signifie qu’il suppose une confiance réciproque, qui est à elle-même sa propre évidence, sa propre attestation. En ce sens, l’amour est index sui, comme la vérité chez Spinoza. En la matière, l’épreuve sert à prouver la valeur, à marquer le courage au sens chevaleresque du terme. Nulle pilule miracle ne saurait nous permettre de faire l’économie du risque et de l’audace ici nécessaires. Il n’a donc pas fallu attendre Nietzsche pour comprendre que l’épreuve est essai, tentative sans garantie de réussite. Manière pour Marivaux de dire que, lorsqu’il est question d’amour, il faut abandonner tout théoricisme idéaliste et avec lui les argumentations rationnelles sclérosantes : impossible de s’épargner la confrontation avec le réel. L’amour n’est pas un sentiment, un état stable qui présenterait l’immutabilité pétrifiée d’une pierre préservée de toute érosion. Faisons donc la tentative de penser l’amour comme un processus affectif dynamique, qui en tant que tel comporte toujours un danger, puisque nous ne savons pas – Lucidor ne sait pas – ce qu’il en est avant d’avoir fait l’expérience, avant d’avoir fait la tentative qui pousse l’aimé à mettre son cœur à nu. Auparavant, nous ne savons pas avec certitude si ce que nous appelons « amour » produira une situation qui sera viable. Pour Lucidor, éprouver Angélique, c’est la mettre au défi de résister à quelque chose de puissant : la douleur morale du doute, la tentation, la peur et choses semblables. En ce sens, l’épreuve apporte bel et bien une preuve : une preuve de fermeté, de courage et de fidélité.

Au-delà du divertissement, de l’émotion et de l’effet comique, la finalité principale de la représentation semble résider dans la découverte et l’exploration d’une pratique oubliée, la lecture à haute voix, qui revêt désormais une nouvelle dimension culturelle et revalorise autant la vie littéraire que les arts du spectacle. Dans ce dire poétique, il en va d’une renaissance du livre et d’une seconde vie des lettres. Mais c’est aussi la revitalisation de la culture qui est ici en jeu. Dans ces conditions, la performance de Félix Libris est une expérience fruitive pour l’auditeur, alors conduit à redécouvrir l’art de l’écoute, qui suppose un esprit silencieux et immobile, une vigilance aiguisée sur la lame d’une diction admirable.

Sébastien Barbara

Au théâtre des Déchargeurs, une petite foule d’habitués se pressent pour une heure d’écoute d’un de leurs classiques préférés. On descend l’escalier et pénètre dans une toute petite salle qui ressemble plus à un bar intimiste, où une minuscule scène présage une bonne soirée. Tous se serrent, on essaye de se trouver une place et très vite ça commence. Un homme arrive sur scène, muni d’une tablette, il entame sa lecture. Si l’on m’avait dit que je me délecterais autant lors d’une lecture à voix haute, je ne l’aurais sûrement pas cru.

Depuis quelques années, la lecture à voix haute se régénère et de multiples projets s’organisent pour donner une nouvelle vie aux grands classiques de la littérature ; on compte parmi les productions les plus actives Les Livreurs, Lecteurs Sonores qui orchestrent une large gamme de soirées et événements centrés autour de la lecture à voix haute comme notamment le Bal à la page- une soirée consacrée à la lecture de nouvelles publications agrémentée de discussions, dédicaces voire de cours de danse !

La production Solo Théâtre, « Mieux vaut être seul que mal en compagnie », soutenue également par Les livreurs, propose au public une représentation d’une heure de lecture à voix haute  par des acteurs, seuls en scène, qui livrent leur propre interprétation d’une pièce de théâtre ou un extrait de roman. La production mise sur un décor épuré, une proximité avec l’assemblée, seul le corps et surtout la voix de l’acteur ornent le texte. Cette expérience nouvelle renverse le rapport que chacun peut entretenir avec le texte. Peut-être s’agit-il d’une pièce qu’on a lue et relue, ou bien s’agit-il d’une œuvre qui nous est inconnue, l’expérience est époustouflante. Le rôle qu’occupe le spectateur souvent passif, redevient actif ; tout ne lui est plus servit sur un plateau d’argent. Par l’écoute, l’auditeur construit lui-même son spectacle.

Félix Libris a ressuscité, pour notre plus grand plaisir, le Siècle des Lumières  avec la pièce comique  L’épreuve de Marivaux jouée pour la première fois en 1740. Félix Libris, polyglotte berlinois, s’est fait un nom dans le monde de la lecture à haute voix pendant les quinze dernières années. En effet, il a renouvelé le genre, s’investissant corps et âme dans la lecture. Sa performance plus particulièrement de L’épreuve était saisissante. Cette pièce en un acte, raconte comment Lucidor, amoureux de la belle Angélique, veut l’éprouver pour savoir s’il peut lui demander la main sans courir le risque de ne pas être aimé en retour. Il invente alors un stratagème de tromperie si propre au marivaudage, dans lequel il fait passer son valet, Frontin, pour un grand seigneur très riche qui s’est épris d’Angélique. Alors que Lucidor pensait mener son petit jeu sans entrave, Maître Blaise prétend également demander la main de Madame, le mêlant à sa farce, Blaise tombe alors sous le charme de Lisette, la servante d’Angélique. Ce méli-mélo comique se trouve revigoré par la seule et unique voix de Félix Libris. Interprétant à la suite les différents personnages, changeant aisément sa voix, il imite alors l’accent de Maître Blaise- figurez-vous un ancien français venu de la rase campagne roulant allégrement les r ; puis parlant du nez, il se prend pour Lisette ; rechangeant de sexe, il prend l’intonation sérieuse de Lucidor, pour enfin transfigurer sa voix en la personne modeste et sage d’Angélique. Sa voix résonne et la pièce se forme dans l’imagination de chacun. Félix Libris, avec virtuosité, fait naître à nos oreilles les différents personnages qui se bousculent,  presque, en un furieux va et vient dans le corps de l’acteur. Le public, alerte, se laisse entraîner aisément dans cette lecture animée, et rit de bon cœur.

Intrigué ? Le théâtre les Déchargeurs accueille la compagnie Solo Théâtre, Mieux vaut seul que mal en compagnie jusqu’au 27 avril offrant, tous les jeudis soirs, un panel exquis de la littérature avec du classique tel que Molière, en passant par du vaudeville avec Feydeau, sans oublier les classiques de la littérature étrangère avec Oscar Wilde ou Tchekhov.

Bonne écoute !

Amandine Cheval

Jeudi 3 mars, je suis allée voir l’Épreuve de Marivaux lue par Felix Libris dans le cadre de Solo Théâtre de la compagnie Les Livreurs, au théâtre Les Déchargeurs.

Un lecteur, une œuvre, une heure : c’est le principe de Solo Théâtre, un concept de la compagnie de lecture à voix haute Les Livreurs. Ce soir, c’était Felix Libris, leur star internationale (dixit la compagnie, mais il mérite le titre), qui lisait l’Épreuve de Marivaux, une pièce légère et drôle où la décision du personnage de mettre à l’épreuve l’amour pour lui de la femme qu’il aime, sans jamais lui avoir avoué, en lui créant de toutes pièces un prétendant, se retourne contre lui, avant que la situation ne se retourne et que tout s’arrange.

C’est le troisième spectacle de cette incarnation qu’est le Solo Théâtre auquel j’assiste, et j’en sors une fois de plus agréablement surprise par sa qualité. Pour les deux premiers, le nom du lecteur ou de la lectrice n’était même pas révélé, tant celui ou celle-ci s’efface devant le texte lu. Cette fois-ci était donc un peu particulière, mais l’expérience est semblable : Félix Libris se donne à fond pour donner voix et expressions à chacun des personnages de la pièce, et ils sont devant nous comme au théâtre – on ne se souviens qu’aux courtes pauses qu’il prend pour boire qu’il est bien seul sur scène. Chaque intonation donne une personnalité propre aux protagonistes, que l’on reconnaît sans problème à chaque prise de parole.

Solo théâtre mériterait un public plus large : la nature unique des représentations, avec une pièce et un lecteur différents chaque semaine, et la salle minuscule du théâtre des Déchargeurs ne le permettent pas, ce qui est bien dommage. Pourtant, cette convivialité fait partie de l’expérience, aller s’asseoir sur des chaises dépareillées dans une cave du centre de Paris, pour écouter un lecteur qui crée de toute pièce, par sa voix seule, personnages et décors. Ce qui est certain, c’est que je conseille ces représentations à tous ceux qui aiment lire, écouter ou aller au théâtre.

Flore Picard
Photo : Les Livreurs