Le tapage nocturne

Lecture | Festival Livres en Tête 2016 | Maison des pratiques artistiques amateurs | En savoir plus


Le 25 novembre, dans le cadre du Festival Livres en Tête, premier festival à mettre en valeur et à encourager la lecture à haute voix, était organisée la soirée Ta/page nocturne, dans la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs de Saint Germain. Organisée par les Livreurs, et le Service culturel de la Sorbonne, la soirée tournait autour de 5 auteurs scrupuleusement choisis : Jacques Henric (pour Boxe), Leïla Slimani (pour Chanson Douce) , Marie N’Diaye (pour La Cheffe, roman d’une cuisinière), Luc Lang  (pour Au commencement du Septième Jour) et Eric Faye (pour Eclipse Japonaise). Les auteurs, présents pendant la représentation, ont donc pu assister à la lecture de leur œuvre par une troupe de lecteurs, chacun ayant choisi des extraits à faire partager au public.
En prélude, on nous propose une brève historicité de la littérature, qui conclue par le fait que, même si elle peut aujourd’hui sembler perdue au profit d’un certain consumérisme, la littérature existe toujours, et n’a rien à envier aux siècles précédents : c’est ce que la sélection proposée va tendre à nous prouver.

La scène est épurée. Seul un piano trône, sur notre gauche. En effet, les lectures seront entrecoupées de morceaux proposés par Claire Viain. L’artiste, l’air habité, joue debout, dans un rythme entrecoupé de dissonances, avec un style rappelant des artistes telles que Björk. Par ailleurs, quelques chansons seront proposées, dans un style grivois. Cette légèreté se pose en contraste avec le rappeur, Virus, qui apparaît de façon moins fréquente dans la soirée, et qui, sous un son saturé, amène des textes proposant une réflexion sur les inégalités. Ces interludes musicaux donnent une véritable dynamique à la soirée, tout en proposant un lien entre chaque extrait choisi.

Quant aux textes, cœurs du spectacle, ils s’enchaînent, tout au long de la soirée, interprétés par différents lecteurs. La sobriété de la scène, le choix d’utiliser une tablette plutôt que des livres papiers, donnent une impression dépouillée, qui permet une concentration complète sur les voix, et nous laissent être emportés pleinement par les mots des auteurs. Ce choix est d’ailleurs assumé, le jeu des lumières, plongeant dans la pénombre toute la scène excepté le lecteur, signe bien là cette volonté de permettre au public d’être totalement immergé. Le choix de ne pas faire lire la même œuvre au même lecteur, donne de nouvelles tonalités aux textes proposés. Ainsi le roman de Leïla Slimani, dans un premier temps dans une lecture douce mais laissant déjà planer un certain malaise, devient, lors de la seconde lecture, angoissant et macabre.

L’objectif de la soirée, nous faire comprendre que le roman et la littérature ne sont pas morts, est pleinement atteint. Les différentes émotions et réflexions proposées par les textes, le vaste champ des sujets qu’ils recouvrent nous laissent à penser une littérature contemporaine encore bien vivante.

Roxane Gélineau

« L’auteur est mort » écrivait Roland Barthes dans un article en 1968. Avec son Tapage nocturne, le festival Livres en tête, balaie cette affirmation d’un revers de la main qui désigne, d’un même mouvement, une salle presque comble. Ce soir, à la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs Saint-Germain, le collectif Les Livreurs a prouvé à quel point la littérature est vivante en nous lisant des textes de cinq auteurs contemporains (Eclipses japonaises, d’Éric Faye,  Au Commencement du septième jour de Luc Lang, La Cheffe, roman d’une cuisinière de Marie Ndiaye et Chanson douce de Leïla Slimani) entrecoupés des pauses musicales de la pianiste Alice Behague et du rappeur Vîrus. Le tout forme un spectacle sensoriel et émotionnel faisant appel à l’intellect, mais aussi et surtout à l’imagination.

Le décor est minimaliste. Seul un piano à queue, à gauche, et un micro, au centre, créent un relief. Pas besoin de plus pour un spectacle qui se situe moins sur scène que dans nos têtes. La salle est plongée dans le noir, la pianiste arrive, le piano se nimbe d’une lumière bleue et soudain la musique envahit l’espace. Pas de musique classique : est-il besoin de le souligner ? L’art est vivant, toujours moderne, toujours audacieux. La musique, tantôt calme et mélodieuse, tantôt heurtée et dissonante, nous fait passer d’une émotion à l’autre, entre sérénité et angoisse du chaos. Elle revient, entre chaque texte lu, comme un intermède qui laisse à l’imagination la place de s’épanouir.

Après une introduction musicale, vient le temps de la lecture et l’enfant qui est nous ressurgit : assis dans le noir on écoute, fasciné. Les Livreurs viennent, chacun à leur tour, lire des extraits des romans, prenant soin de ne dire le titre du roman qu’après avoir lu le texte, de sorte que l’auditeur-spectateur a une relation directe avec l’écriture de l’auteur, la voix du lecteur et avec le récit. On essaie de deviner ou on invente la suite du texte et ce qui le précède et tout est permis. Les extraits sont très bien choisis : on en apprend assez pour être intrigué mais aucune surprise n’est gâchée et on découvre le style de l’auteur, rendu d’autant plus remarquable que la lecture expressive est comme un prélude au théâtre. Et le public réagit. On rit à la lecture d’une conversation écrite par Luc Lang, on est inquiet pour l’héroïne des Eclipses japonaises et le malaise envahit la salle quand on devine la relation malsaine qui se crée entre les personnages de Leïla Slimani.

La pianiste nous offre aussi des chansons, légères et impertinentes : Les Amis de Monsieur, une interprétation d’une chanson d’Harry Fragson et Les Nuits d’une demoiselle de Colette Renard et Raymond Legrand. On regrettera peut-être un peu plus les deux airs de rap, Impressions de promenade, interprétation de Jehan-Rictus et Koendelitschze composé et interprété par Vïrus. Il s’agit, là aussi, de montrer que l’art évolue dans son temps, que c’est de là qu’il nait et que c’est cela qu’il enrichit avant tout. Cependant, la musique, plus forte, plus agressive pour l’oreille, et les paroles rappées forment un contraste saisissant  avec le reste du spectacle et peu agréable pour le spectateur. Malgré cette note négative, le spectacle est une belle surprise et le festival Livres en tête gagne à être connu : il est une preuve vivante que l’art s’adresse à tous, tout le temps.

Océane Le Bourhis

Vendredi soir 25 novembre à la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs de Saint-Germain s’est tenue la cinquième soirée du festival Livres en Tête. Ce festival de lecture à haute voix dirigé par Daniel Mesguich, dont le nom TaPage nocturne est un joli clin d’œil, mêle littérature contemporaine et musique dans un spectacle aux rebondissements inattendus. Des extraits des romans Éclipses japonaises, d’Éric Faye, Au commencement du 7e jour, de Luc Lang, Boxe, de Jacques Henric, La Cheffe, de Marie N’Diaye et Chanson douce, de Leïla Slimani, sont lus par Les Livreurs, étudiants de l’atelier Sorbonne Sonore.

Dans un espace qui tient autant de la salle de cinéma que du théâtre, le spectateur s’installe dans une alternance pleine de charme de lectures et d’intermèdes musicaux au piano, promené par les lecteurs dans des univers aussi différents que ceux de la boxe et de la guerre nipo-coréenne. Il est brutalement tiré de ses rêveries par l’intermède rap de l’artiste Vîrus, qui l’emmène sans transition vers une autre face du monde contemporain. Remis de la surprise, on est enchanté de l’audace des organisateurs d’un spectacle de nature plutôt traditionnelle et on accepte ce nouvel alliage sans conditions.

À peine retombé dans l’atmosphère feutrée des lectures entrecoupées de piano, le public est cette fois amusé par une chanson légère par la pianiste, Alice Behague. La seconde partie du spectacle reste tout aussi variée, au fil des intermèdes de bruits chantés, toujours par Alice Behague, et par un second rap de Vîrus.

Si ce spectacle au rythme soutenu ne se suffit pas à lui même, il est encore enrichi par la présence des auteurs. L’entracte est l’occasion d’acheter et de faire dédicacer les livres lus, pour le plus grand plaisir des spectateurs.

Il est frappant  de constater, à la lumière de ce festival, combien le lecteur transforme le livre lu et lui imprime sa marque. L’excellente initiative des organisateurs du spectacle consistant à faire lire des extraits d’un même livre par plusieurs lecteurs l’illustre fort bien. Chaque lecture était si personnelle qu’on peinait presque à reconnaître que deux extraits provenaient du même livre et, de fait, si une des lectures ne séduisait pas le spectateur, un autre extrait par un nouveau lecteur pouvait le faire revenir sur son impression initiale. L’effet, certainement recherché, est double : chaque livre présenté avait ainsi plusieurs chances de plaire au public, et la personnalité, le talent de chaque lecteur étaient mis en valeur par la lecture de plusieurs textes. Un spectacle hétéroclite et réussi !

Eugénie Loiseau

Qui a dit que la lecture ne se faisait que dans son coin, et en silence ? Pas le festival Livres en Tête en tout cas, qui nous proposait le vendredi 25 novembre une soirée de cabaret-lecture à voix haute intitulée “TaPage Nocturne” ! Les Livreurs nous donnaient rendez-vous à la Maison des pratiques artistiques amateurs – Saint Germain (MPAA) pour une soirée à laquelle étaient invités non seulement tous les lecteurs, mais aussi les auteurs dont les textes allaient être lus ! Marie Ndiaye, Luc Lang, Éric Faye, Jacques Henric et Leïla Slimani étaient ainsi réunis au premier rang de la salle : c’est devant eux que se sont succédés différents lecteurs pour lire leurs textes, mais sans oublier d’y entremêler un peu de musique. Cette soirée “TaPage Nocturne” s’était en effet lancée dans un pari audacieux : alterner des lectures à voix haute des romans de la rentrée littéraire avec des morceaux de piano, des chansons un peu grivoises, et même du rap ! J’étais personnellement très curieuse, car ce n’était pas un pari gagné.

Une chose est sûre : toutes les lectures à voix haute étaient excellentes ! C’est sans aucun doute un art assez difficile à maîtriser, et les lecteurs présents (dont Félix Libris) ont vraiment su donner corps aux textes qu’ils lisaient. Chanson douce Leïla Slimani, Goncourt 2016, a ainsi donné lieu à deux lectures terriblement glaçantes et nerveuses, tandis que les extraits d’Au commencement du septième jour de Luc Lang capturaient l’attention par leur dynamisme et leur humour. C’était aussi l’occasion de faire de belles découvertes, avec le très intriguant Éclipses japonaises d’Éric Faye, le savoureux Boxe Jacques Henric ou le succulent La Cheffe, roman d’une cuisinière de Marie Ndiaye ! C’est vraiment une expérience différente et enthousiasmante d’entendre des textes qu’on connaît ou de découvrir des romans qu’on n’aurait pas forcément eu envie de lire, et d’entendre sonner de très belles phrases ou des répliques décapantes. Cela rend la lecture très vivante, et tant mieux !

Par contre, je dois malheureusement dire que toute la partie musicale était moins réussie, et cela tient principalement à une chose : elle n’avait aucun lieu avec les textes lus, et n’apportaient strictement. On peut tout à fait ne pas aimer le rap (ce qui est mon cas), et l’apprécier quand elle accompagne un texte qui résonne avec. On peut aussi sourire en écoutant des chansons grivoises, et apprécier quelques notes de piano. Je crois que prise séparément, toute la partie musicale était vraiment appréciable. Mais finalement, les intermèdes de rap semblaient trop détachés des textes lus, les chansons grivoises surprenaient plus qu’elles ne détendaient l’ambiance, et les morceaux de piano étaient certes beaux, mais devenaient de plus en plus quelconques au fur et à mesure que l’attente d’une lecture se faisait forte. C’était peut-être pour nous faire faire quelques découvertes, mais ça n’a malheureusement pas marché. En bref, il aurait mieux valu nous faire entendre une berceuse ou un instrument coréen ou japonais par exemple, ce qui aurait été bien plus pertinent.

Enfin, on pouvait signaler que la soirée se déroulait en deux parties, séparées par un entracte. On pouvait ainsi en profiter pour échanger avec les auteurs présents, se faire dédicacer nos livres ou encore, manger et boire un peu à une excellente buvette. Cela a rendu la soirée très agréable, et on ne voyait pas le temps passer jusqu’à la fin !

Encore merci au service culturel de la Sorbonne pour cette très belle soirée, où la lecture haute s’est définitivement imposée comme une jolie expérience à réitérer.

Tiffany Moua

On est curieux de ce que va être cette soirée, dont le nom « Tapage nocturne : cabaret littéraire » peut vouloir dire beaucoup de choses. Le spectacle fait partie de la programmation du festival « Livres en Tête », dont le président d’honneur est Daniel Mesguich, festival organisé en partenariat avec le service culturel de la Sorbonne.
La liste des auteurs présents le 25 novembre fait déjà rêver : Marie Ndiaye, Leïla Slimani, Luc Lang, Jacques Henric et Eric Faye , rien que ça! Des extraits de leurs derniers ouvrages seront lus par les Livreurs, entrecoupés par des interventions musicales : une pianiste improvise dans le style de Cage, de Satie et un rappeur interprète deux de ses titres.

Le principe est simple : une tablette électronique à la main, les Livreurs viennent un par un au centre de la scène, dans le cercle de lumière et lisent un extrait plus ou moins long. La scène est sobre, il n’y a que ce cercle de lumière. Le jeu des Livreurs lui aussi est simple, jamais excessif. Bien installé dans l’auditorium Saint-Germain, le public est suspendu aux lèvres des acteurs, ou des liseurs, comme un enfant écouterait attentivement le conte raconté par son parent. En effet, en quelques minutes, en un court extrait, nous sommes transportés dans un autre univers et la sobriété de la mise en scène répond à celle habituelle de la lecture en cela qu’elle laisse l’imagination travailler.

Les lecteurs sont supers et nous font découvrir des textes merveilleux, drôles, émouvants, poignants : pour un peu on oublierait que ce ne sont que des extraits et on demanderait « Encore ! Encore un chapitre ! »

Comme à un récital au cours duquel un pianiste aurait mêlé différents styles sans jamais perdre un fil conducteur, le public est transporté entre divers sentiments : un extrait de la Cheffe, roman d’une cuisinière de Marie Ndiaye et il se lèche les babines, un extrait de Chanson douce de Leila Slimani et il se cramponne aux accoudoirs…

En sortant, on aimerait maintenant lire tous ces romans. Bref, la littérature française contemporaine va très bien, pour ceux qui en doutaient !

Sarah Muller

« Tapage Nocturne » était l’un des rendez-vous proposés dans le cadre de la 8e édition du festival « Livres en tête », festival de lectures à voix haute organisé par le Service culturel de l’Université Paris-Sorbonne, qui avait lieu, cette année, du 21 au 27 novembre.  Ainsi, le soir du vendredi 25, à partir de 19h30, la Maison des Pratiques Artistiques, Amateurs de Saint-Germain, proposait d’accueillir le public avec un apéritif dinatoire convivial précédant les prestations littéraires et artistiques de la soirée qui ont débuté vers 20h30. Le principe du spectacle était de faire découvrir ou redécouvrir les richesses de la littérature française contemporaine à travers la lecture d’œuvres littéraires entrecoupée, ou plutôt accompagnée et unifiée, par des intermèdes musicaux variés allant du morceau de piano contemporain, à la musique de cabaret ou à la chanson de rap. Le parti pris est donc que la littérature est enrichie et rendue vivante par la lecture à haute voix qui, à mon sens, fait du roman une vraie pièce de théâtre : le lecteur incarne un aspect, un sentiment, un personnage du roman, il vit les dialogues et nous donne à voir les images de façon plus percutante, captivante. Tel un musicien, le lecteur donne voix, donne rythme, musicalité, accents aux phrases et cherche l’interprétation la plus juste. Ainsi, « Les Livreurs », lecteurs sonores, se sont succédé sur scène, nous lisant tour à tout des passages des romans La Cheffe de Marie Ndiaye, Au commencement du septième jour de Luc Lang, Eclipses japonaises d’Eric Faye, Boxe de Jacques Henric, Chanson douce de Leïla Slimani. Les histoires concernaient des personnages modernes, aux quatre coins du monde et vus sous différents angles, dont la vie quotidienne et les réflexions sont tantôt drôles, tantôt touchantes ou effrayantes : une grande cuisinière à l’allure masculine, très rigide, un employé qui rêve d’évasion, une japonaise perdue en Corée, le monde de la boxe et ses personnages hauts en couleurs, la vie angoissante d’une famille infiltrée par une nourrice envahissante. Les auteurs, installés au premier rang pendant les performances, pouvaient juger du travail des lecteurs qui s’étaient approprié leurs œuvres pour les interpréter le plus justement possible. Ils se sont, par ailleurs, prêtés à l’exercice de dédicace pendant l’entracte.

La représentation était rythmée et équilibrée : la lecture d’un chapitre ou d’un passage était relayée par un morceau de piano, puis venait un autre lecteur lisant un passage d’un autre roman. Chaque roman a fait l’objet de deux lectures qui ne se succédaient pas et n’étaient pas lu par le même lecteur, ce qui permettait un renouvellement de l’interprétation, un roulement perpétuel. L’attention du public était maintenue en haleine par les changements de diction d’un lecteur à l’autre et les passages de la voix humaine parlée à la voix musicale. La représentation était fragmentaire, comme brisée, mais unifiée dans l’idée de contemporanéité et d’étrangeté, faite de morceaux de littérature reliés par la musique qui éternisait l’atmosphère de la lecture précédente tout en permettant le passage à la suivante.

Les vêtements des artistes étaient très sobres comme pour faire parler le contenu des textes et des morceaux de musique plutôt que le visuel. La scène était nue, excepté un piano à queue dans l’angle gauche. Les lecteurs arrivaient au fond de la scène du côté droit et marchaient jusqu’au milieu de la scène en suivant un éclairage lumineux qui dessinait un chemin jusqu’au micro. La salle était, elle-même moderne, faite de fauteuils rouges et faisant face à une scène droite et noire. Cet univers reflétait bien l’univers littéraire des ouvrages lus, une sorte de nudité de l’homme, une nudité propre à la postmodernité artistique. Les lecteurs étaient pourvus de liseuses ce qui donnait parfois l’impression qu’ils ne lisaient même plus mais qu’ils incarnaient l’écriture et ce qui rappelait encore l’esprit contemporain, moderne et technologique. Il n’y avait jamais plus d’un lecteur sur scène et lorsque celui-ci arrivait au milieu du plateau, la pianiste était plongée dans le noir et dans le silence comme si le son et la lumière allaient de paire et comme pour figurer la solitude de l’individu dans le monde contemporain, mais aussi face au livre.

L’intervention d’un rappeur à deux reprises, avant et après l’entracte, a permis de redonner de l’énergie, du souffle, du neuf dans la succession littérature-piano tout en rappelant l’univers urbain moderne, la culture musicale des jeunes générations. Ses apparitions suscitaient un renforcement des lumières, qui, de blanches et très sobres avant, se mettaient à se colorer et à s’intensifier, à gagner toute la scène sur laquelle le chanteur se déplaçait beaucoup, contrairement aux lecteurs, qui restaient sur place, mimant sobrement les émotions des personnages. La pianiste faisait elle-même des usages très diversifiés et surprenants de son piano chaque fois que venait son tour : débutant son jeu parfaitement normalement, voire même de façon classique au début du spectacle, elle passa ensuite à d’autres techniques, pinçant ou tapant les cordes directement à l’intérieur du coffre du piano, jouant avec l’avant-bras ou le coude, puis chantant des chansons grivoises typiques des cabarets ou bruitant des sons animaux.

La représentation m’a laissée l’impression d’un spectacle à visage humain, touchant, émouvant tout en étant pris dans la sobriété et dans la pudeur de la modernité. Un spectacle violenté, fragmenté et fragmentaire, mais unifié dans la voix et le son et dans son discours sur l’homme et sur l’art contemporain. L’état d’esprit était à l’ouverture, au partage, aux transferts esthétiques et culturels au profit d’une vérité générale, celle de l’image de l’homme moderne, perdu dans un monde absurde. Aller vers ce que l’on ne connaît pas, s’interroger, se demander quel projet de vie l’individu peut se donner dans le monde actuel qui souffle l’angoisse sur nos têtes. La lecture de Chanson douce, nous laisse glacés d’effroi lorsque l’on comprend que l’omniprésence de la nourrice a quelque chose de malsain : et en même temps, comment la femme peut-elle encore travailler de nos jours et s’occuper de ses enfants autant qu’elle le voudrait ? Entre le rire et l’angoisse, le grotesque et le sublime mais dans une retenue tout à fait postmoderne, on découvre des textes qui résonnent en nous comme les cris poussés par la pianiste sur ses airs de musique contemporaine.

Maïlys Pelletier
Photo : Les Livreurs