Le Roi Lear – Prologue

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Le Roi Lear – Prologue, d’après Shaskespeare, mise en scène de Vlad Troitskyi au Théâtre Monfort.

L’ambiance même du lieu avec ses espaces irréguliers, sa forte descente qui agrandit davantage la spacieuse pyramide du bâtiment et son esprit démocratique et multicolore à l’intérieur semblent correspondre parfaitement à l’axe créatif de la troupe et de son metteur en scène. Vladéslav Troïtskéy, un des formateurs et réformateurs du théâtre contemporain ukrainien s’est basé dans la capitale, Kéyiv, où il crée en 1994 le Centre d’art contemporain (Théâtre « Dakh ») et lance par la suite un festival pluridisciplinaire des créations d’aujourd’hui (« GogolFest »). Après avoir accumulé une riche expérience personnelle, le metteur en scène expose son point de vue théâtral aux jeunes générations d’acteurs qu’il forme. Il s’enrichit fréquemment de la source traditionnelle ukrainienne pour ses créations, ce qui crée un style particulier de son œuvre. Présent sur scène pour l’accompagnement musical du spectacle, le collectif musical « DakhaBrakha », un « ethno-chaos band », est également attaché à l’activité de Vladéslav Troïtskéy comme une de ses réalisations entre le traditionnel et le contemporain.

« Le Roi Lear – Prologue », crée en 2006, s’inscrit dans le projet « L’Ukraine mystique » du cycle de spectacles sur les textes de Shakespeare. D’autres pièces sont « Macbeth – Prologue » (2004) et « Richard III – Prologue » (2005). Dans les trois pièces le metteur en scène ne choisit que des prologues de ces fameuses tragédies. Un contenu dense et propice à la dramaturgie qui peut être résumé en une phrase, semble être un prétexte parfait pour la création donnant libre cours à l’imagination du créateur théâtral. Ainsi les événements se déploient jusqu’à leur origine imaginée, se transforment en ampleur et se convergent avec une énergie puissante vers ce qui devait être le début de la pièce et ce qui est dans cette vision l’achèvement de la représentation. Une telle manière de construire le spectacle laisse un fort accent à la fin qui exige une résolution et c’est cette pesante solution dramatique qui impressionne et ensorcèle le spectateur par une force non dissoute frappant tous ses sens et laissant un effet prolongé.

Ayant déjà l’occasion de voir « Macbeth – Prologue » durant un ethno-festival en Ukraine en 2007, je me rappelle très bien de cette ambiance mystique et mythique d’une petite salle de représentation du club du village. Les spectateurs se mettaient l’un à côté de l’autre, on était au moins deux fois plus que cet espace pouvait accepter et on a passé un temps inoubliable, envoutés dans la musique et l’image envoyées par les artistes (toujours « DakhaBrakha » pour la partie ethnochaotique). Pas de texte au service des acteurs, que des images et des symboles parlants, des costumes traditionnels, des masques et des accessoires avec un accompagnement acoustique tourbillonnaire. L’effet fort garantie à la sortie.

Et voici une nouvelle rencontre, à 1500 km de la précédente, en France cette fois-ci. Le premier acte s’ouvre d’une manière éclectique sur de nouvelles propositions et résolutions dramatiques de Vlad Troïtskéy, qui atténuent la conceptualisation et la concentration de sa proposition dramatique d’autrefois. D’un autre point de vue, l’auteur porte plus de réflexion sur la mise en scène et cherche d’autres voies de l’expression théâtrale. La musique, qui par défaut ici remplace la ponctuation mise en place par le texte, fait les phrasés du jeu théâtral et lance souvent un rythme ostinato dans lequel l’action s’installe. Le jeu théâtral de la lumière avec la musque permet de mettre en valeur les détails, les arrêts et les accents, ainsi qu’introduire la lumière comme un acteur sur scène. Une sensation d’un prologue, d’un début, d’un nœud de contradiction règne sur scène.

Deuxième acte éloigne toute les hésitations et les essaies et se poignarde directement dans le noyau même de Troïtskéy-dramaturge. Des transformations du personnage, de l’image et de la forme même, des métamorphoses des figures scéniques ensemble avec le transe et l’exploration des profondeurs de la musique ukrainienne créent des renvoies symboliques aux deux forces: la terre et la guerre. Pour s’éloigner de soi-même dans ce jeu complexe, un emploie des masques ouvre sur une certaine objectivité et justesse des jeux d’acteurs.
En conclusion, Vlad Troïtskéy ne déçoit pas. Il évolue dans sa création et en même temps maîtrise ses atouts à la perfection. C’est tout de même un défit que de présenter une pièce du théâtre ukrainien à Paris. Mais les spectateurs semblent être charmés et captivés par la magie et la force de l’esprit ukrainien vu et interprété par l’œil expert de Troïtskéy. – Irena Derzhko


Vlad Troitskyi propose au théâtre Monfort, une représentation du prologue du Roi Lear de Shakespeare. Mais bien plus qu’une simple mise en scène, c’est une réécriture, voire une réinvention sur scène qu’il nous présente. On ne pourrait qualifier cette représentation de «pièce de théâtre» à proprement parlé, la ou elle apparait être un véritable spectacle. Servi par une troupe Ukrainienne, Vlad Troisky mêle à l’univers shakespearien, un imaginaire Urkrainien : Il faut usage des personnages et du fond de la pièce, mais il substitue au texte original, des musiques et des chants ukrainiens. Une connaissance de la pièce ni de l’ukrainien n’est nécessaire car c’est précisément le but du metteur en scène : jouer avec le spectateur, le déstabiliser et perturber ce qu’il croit tenir pour connu. Il en reviendra alors au spectateur, soit d’entreprendre un travail interprétatif des différentes esthétiques mise en jeu ou de s’abandonner aux diverses sensations, tant visuelles qu’auditives, offertes par cette fable musicale délirante.

Cette pièce qui relève d’une représentation proprement spectaculaire, semble être le produit de diverses esthétiques entremêlées sur scène. On dénote une esthétique de la lumière et des couleurs qui vient appuyer le jeu et la danse des acteurs, mêlée à une esthétique du rythme offerte par la puissance des instruments et des voix pénétrantes. Et il se produit un effet de gradation, tant musicale que sonore ou la représentation gagne en puissance et en intensité à mesure qu’elle progresse et que les acteurs délivre ce spectacle «sons et lumières». Tout ceci participe d’une atmosphère générale qui confine au mystère et au délire dans un premier temps du spectacle pour évoluer, dans la deuxième partie, en une angoisse pure. Mais cette atmosphère est conditionnée tant par les artifices dramatiques que par les acteurs et leurs corps. La disparition du texte laisse pleine place au corps des acteurs, tantôt libres de toutes contingences dramatiques tantôt tous en rythme, entre harmonie et dissension. On pourrait ainsi comprendre que les acteurs ici ne jouent pas mais viennent signifier le texte dans toutes son ambiguïté et sa complexité. Ainsi, la mise en scène  d’une grande modernité donne à voir les relations entre personnages et le texte n’est finalement qu’un point de départ, un prétexte à la pièce.

Finalement, cette pièce tend plus à la représentation spectaculaire qu’à la représentation dramatique. Elle semble vouloir faire feu de tout bois, mêler les univers et les imaginaires a priori opposés, la danse et la musique, les effets de lumières et de surprise pour précisément désarçonner le spectateur, le laisser sans repères. Même le texte qui pourrait apparaitre comme une référence connue n’est pas représenté et les simulacres présents sur scène sont détournés et ré-exploités par le metteur en scène, pour leur donner une toute autre dimension. Ce spectacle peut surprend par son originalité. Mais c’est une expérience des sens avant que d’être une expérience proprement théâtrale. Il faut alors s’attendre à être surpris, mis en échec pour pouvoir s’abandonner à cette esthétisme de la sensation, au demeurant singulier, mais tout à fait plaisant. – Alexandre Lefebvre


Vlad Troitskyi reprend librement le prologue du Roi Lear de Shakespeare. Cette tragédie relate comment le Roi Lear, voulant partager son royaume entre ses trois filles, décide que la plus grande part du royaume ira à celle qui lui montrera son amour. Sa fille préférée lui avouera alors qu’elle l’aimera autant qu’elle aimera son futur mari. Piqué dans son orgueil, le roi la déshérite.

Vlad Troistkyi met en scène habilement ce déshonneur à travers une Ukraine moderne, dans laquelle le roi s’amourache de la drogue et partage cet amour perfide à son entourage. Se joue alors une pièce miroir d’une société en déroute et dont la déchéance passe inaperçue auprès d’un monde qui ne veut pas voir. Le metteur en scène se montre alors cruel en forçant le spectateur à regarder ce qu’il ne veut pas admettre, nous obligeant à regarder dans les yeux les personnages marionnettes de leur dépendance s’autodétruire jusqu’au néant.
D’autant plus, que Troitskyi n’épargne en rien son public en lui imposant la présence du groupe DakhaBrakha qui accompagne les comédiens par une musique angoissante à l’image des personnages. C’est ainsi, grâce à cette atmosphère étouffante, que le spectateur se voit pris dans cette étrange danse saccadée avec pour envie d’en faire partie; révélant par cette occasion la nature noire de l’être humain et son penchant masochiste à la violence aussi bien physique que spirituelle.

Entracte. Deuxième partie. Angoisse montante, même si paradoxalement le spectateur sait maintenant à quoi s’en tenir. Pourtant, le mutisme des protagonistes dont seuls les masques témoignent d’une expression absente, enlevant ainsi une potentielle vie, saisi encore plus le public qui ne sait plus quoi penser de ce qu’il voit, du déshonneur, des meurtres. Tout au long de cette pièce, le spectateur est un voyeur qui, avec un regard pervers, assiste à l’anéantissement d’une famille, d’une société, sans possibilité d’agir, d’aider. Parallèle avec une société qui se complet dans le regard de soi et non pas d’autrui. – Ombeline Piednoel


Comment peut-on en quelques lignes résumer la pièce de Vlad Troiskyi ? La définir n’est déjà pas une mince affaire. Certes, le titre indique à première vue  qu’il s’agit d’une adaptation de l’une des pièces les plus célèbres du monde littéraire. Certes  il est même indiqué qu’il s’agit d’un prologue et on en n’attend pas moins d’un metteur en scène réputé en Ukraine et ailleurs pour être le fondateur du Théâtre Dakh et d’un groupe de musicien, DakhaBrakha, également présent ici sur scène. Cependant à peine les trois première notes entonnées par cet  ‘‘l’Ethno-chaos band’’ accompagnant les impulsions frénétique des acteurs, chacun pourrait douter un instant que cette pièce puise réellement son inspiration du drame Shakespearien.

Comment saisir dans ce carnaval d’événements nerveux, dispersés et sordides, l’histoire d’un roi vaniteux  prêt à anéantir son royaume en échange de vaines flatteries de ces trois filles?  Comment reconnaitre dans le désordre ambiant où le décor ne s’alimente que de palettes de bois, vieux pneus, matériel de récupération et de terre battu, le royaume de Grande-Bretagne? Comment reconnaitre, dissimulées sous leurs masques en papier mâché, Cordélia, Gorneril ou Régane qui jonglent incessamment entre robes de mariées et tenues traditionnelles ukrainiennes? Comment entendre les complots, la malveillance, les peines et la déchéance des protagonistes sans un seul dialogue ? Pouvons-nous déceler dans ces chants  lancinants rythmés par des percussions mystiques le sens véritable du récit ?

Cette pièce soulève en effet de nombreux questionnements. Cela révèle à quel point elle est innovante, audacieuse et surprenante. À travers jeux de fumée et de lumière technicolor en harmonie parfaite avec la musique, Vlad Troitskyi ne nous plonge pas seulement dans les méandres d’une tragédie classique ou dans un conte folklorique ukrainien, mais laisse aux spectateurs le choix de bâtir leur propre interprétation de l’histoire et les renvoie à leur propre fantaisie. Nous pouvons ainsi affirmer que Vlad Troitskyi marche bien sur les traces du maitre de la tragédie en alliant avec subtilité l’onirisme à l’universalité du drame, nous renvoiyant ainsi à notre propre vie. – Sophie Renauld


J’avais vraiment envie d’écouter le texte de Shakespeare, ce roi trahi par ses deux enfants, abandonné dans le désert avec la seule compagnie de son Buffon.  Ce fou du roi, qui chante et dance la folie tragique de son propre maître. En plus c’est une compagnie slave ! Alors là je n’en pouvais plus, tout mon imaginaire théâtral s’est mis en route : Tchekhov, Stanislavski, Vassiliev ! C’est vrai, j’avais trop d’expectatives. Il ne faut pas. Il ne faut pas avoir des expectatives quand on va au théâtre, parce qu’après, on est déçu. Et pourtant, ils n’ont pas mal commencé. Le début promettait : la scène était à poil. Et je dis à poil parce qu’elle n’était pas nue, elle était à poil, c’est-à-dire, qu’on voyait tout : le crépis du mur du fond, les projecteurs, le plafond, les entrées, les sorties, la machinerie… Toute la tripaille théâtrale là, à l’extérieur. J’aime bien les scènes à poil, elles sont plus faciles à oublier… sauf celle-ci.

Au début, le jeu  était organique, marrant, intrigant. On avait envie d’en savoir plus, de se laisser emporter. Un homme et deux femmes commencent la pièce d’une façon assez juste, intelligente, avec de l’humour. Malheureusement, ces gens-là n’étaient pas les comédiens, ils étaient les musiciens.
Alors, une fois que les musiciens se sont installés dans leur petit scénario roulant, à côté de leurs instruments, d’un coup, rien ne s’est arrangé : la Mort entrant par la sortie de secours, la faux à la main. Ça y est, le premier degré est servi.  Ensuite, ça n’est allé que de pire en pire.  Le texte de Shakespeare, il n’y en avait pas, disparu. C’était du « gestuel ». Ah, d’accord. La mise en scène, complètement incohérente, pour ne pas dire complètement ratée, se voulait elle très contemporaine, très artistique, très risquée.  Seulement, mettre un comédien à hurler, jeter de la farine dans l’air comme si c’était de la cocaïne ou jouer sur le symbolisme de la couleur rouge, tout cela n’a rien de contemporain de nos jours, ni d’artistique, ni de risqué. C’est tout simplement du gâchis. D’ailleurs on pouvait entendre des phrases type « mais c’est quoi ça ? » ou « qu’est-ce qu’ils font maintenant ? » ou «ah, non, ça non s’il-vous-plaît ! ». J’ai vraiment eu pitié des pauvres comédiens.

Bon, après la pause, de vingt minutes, je me suis dit, allez, une deuxième opportunité, tout le monde la mérite. Mais, je me suis (à nouveau) trompée. N’en pouvant plus, j’ai voulu partir mais… Zut ! Mon bonnet et mes gants sont tombés entre les sièges et il m’a fallu attendre  la fin du spectacle.  Alors j’ai attendu, contre ma volonté. J’avais l’impression que ça n’en finissait plus ! Quand ça a (enfin !) fini de terminer, j’ai vraiment été surprise de voir que le public applaudissait avec furie et  qu’ils criaient des hurrahs à tue-tête ! Peut-être s’agissait-il d’ovations pour les musiciens car, en fin de compte, ce sont eux qui ont rendu ces deux heures moyennement supportables. Ou peut-être que tous les goûts sont vraiment dans la nature… – Raquel Martinez

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