Le Roi Lear / Aribert Reinmann (compositeur), Calixto Bieito (mise en scène) / Opéra national de Paris / Novembre 2019

Image d’entête : OnP, Lear, (c) Elisa Haberer

Le Roi Lear, tragédie cruciale dans l’oeuvre de William Shakespeare – au même titre que Roméo et Juliette ou Hamlet, reste encore à être dévoilée à l’Opéra national de Paris. De nombreux compositeurs ont tenté de mettre en musique ce monument de la littérature. Or, si on devait n’en retenir qu’un, il s’agirait sûrement d’Aribert Reimann. En effet, c’est en 1975 que le Bayerische Staatsoper de Munich lui passe commande d’un Lear, opéra jusqu’alors considéré comme impossible.

La tragédie du roi Lear dépeint les erreurs d’un roi : de l’exil de sa plus jeune fille à l’élévation des sœurs aînées, qui entraînent la mort de tous. C’est finalement dans l’écrin dorée du Palais Garnier, véritable palais du Second Empire, que l’intrigue se déroule dans une mise en scène macabre qui pourrait rappeler le Wozzeck d’Alban Berg à Bastille, en 2017.

Dès les premières minutes, le spectateur est enivré par l’odeur de mort qui règne en maître dans l’opéra. L’univers musical répond à l’atmosphère brute et morbide des décors. Un complot malsain se préfigure, le pain est jeté à terre et les bêtes sauvages accourent. Il s’agit véritablement d’une déshumanisation, les hommes arrachent leurs vêtements tandis que l’agressivité des voix, passant d’un quasi recitativo à une voix pleinement lyrique, appuie la violence soutenue par l’orchestre. La propreté des costumes, références aux années 30, est abandonnée au profit des passions humaines transcrites dans la mouvance des corps.

L’ouverture de l’espace, la saleté et la luminosité fluctuent au fur et à mesure que l’on avance dans les trahisons et dans les rapports de force. Le deuxième acte propose un fond projeté qui permet de rajeunir cette vieille maison fondée en 1669. Le plancher explose, les personnages se rhabillent au même moment que la scène s’éclaircit. Le sang jaillit, la souillure imbibe le sol et les espaces sont définitivement scindés. Les cadavres s’accumulent, on a l’impression de voir une pietà de la Renaissance italienne à travers les postures de Cordelia et du roi, mimant respectivement la Vierge Marie et Jésus. La cour se meurt, et le rideau s’effondre sur une scène d’effroi.

On peut dire que la programmation de l’Opéra national de Paris répond à une esthétique contemporaine et aux ambitions d’un monde à venir. Loin d’effrayer le mélomane attentif, il s’agit aussi d’attirer de nouveaux spectateurs en quête d’un opéra rajeuni. Je vous conseille de vous jeter, sans tarder, sur les dernières places avant la représentation finale du 7 décembre !

— Franck CALARD

Sous les dorures du Palais Garnier, un décor sobre et froid. La scène est en place pour que s’y joue Lear, l’adaptation par Aribert Reimann de la plus sombre tragédie de Shakespeare.

Le drame se noue autour du roi Lear (interprété par Bo Skovhus) quand il décide de transmettre son royaume à ses trois filles, Regane (Erika Sunnegardh), Goneril (Evelyn Herlitzius) et Cordelia (Annette Dasch), et d’allouer la plus grande part à celle qui fera le mieux son éloge. Alors que les deux premières rivalisent pour flatter leur père – mais surtout leurs intérêts égoïstes, Cordelia refuse l’exercice et son hypocrisie. Pour son mutisme, elle sera bannie du royaume. Le roi Lear, qui envisageait de finir son existence dans l’oisiveté et le faste des châteaux de ses héritières, se voit confronté à l’ingratitude de Regane et de Goneril. Subissant l’affront de l’une puis de l’autre, il s’isole et sombre dans la folie.

Parallèlement, le comte de Gloucester (Lauri Vasar), sujet et ami du Roi, est également trahi par sa descendance. Edmond (Andreas Conrad), fils illégitime, complote pour faire accuser Edgard (Andrew Watts), fils légitime, de trahison envers leur père, dans le but de s’approprier un héritage sur lequel il n’a pas de droits.

La mise en scène de Calixto Bieito est acérée, sans concession. Le décor, sobre et droit. L’espace, parfaitement nu, d’un gris vague et irrégulier, évoque de manière anachronique le béton sale. Y sont montrés, alors, des personnages tantôt rampant pour manger à même le sol le pain qui leur est jeté, tantôt s’arrachant les yeux dans une hilarité délirante, tantôt se frottant frénétiquement le sexe comme un pervers déséquilibré.

Les costumes sont sans extravagance : des manteaux longs, très classiques pour les hommes, et des vêtements contemporains pour les femmes.  Une clef de compréhension peut être trouvée dans la tenue des personnages atteints par la folie. En figurant des clochards harnachés de sacs poubelle déchirés et de haillons sales, ils achèvent de ramener ce chef d’œuvre du début du XVIIème siècle dans notre modernité.

Dans cette interprétation, Lear et Gloucester deviennent deux patriarches sur leur fin, que l’ingratitude de leur progéniture vénale a livrés à la rue, où la solitude et le rejet les entraînent irrésistiblement dans la folie.

Le thème musical concorde parfaitement avec cette mise en scène sombre et crue : tantôt assourdissante et discordante lorsque Lear est aux prises avec la folie, tantôt discrète, grinçante, lorsque Cordelia revient et constate l’état de son père. Telle une cage dont Lear ne peut s’échapper, [la musique] est toujours très sombre et dégage une atmosphère saturée de douleur et d’horreur.

La représentation atteint son acmé avec l’épisode de la tempête, allégorie romantique des sentiments de Lear. Cette scène montre la manière dont il sombre dans le délire – ce qui est matérialisé spatialement par l’évolution du décor. D’un espace vide et nu, il devient progressivement entrelacs de planches qui sont comme imbriquées les unes dans les autres, et dont la complexité figure le chaos dans lequel erre l’esprit de Lear.

C’est finalement la folie, motif central de l’œuvre, qui est brillamment mise en scène, montrant ce qu’elle a de triste, de froid, de révulsant, mais surtout, dans une sorte de saturnales Nietzschéennes, de vérité et de lucidité.

— Robin FOULSCHAM

Mercredi 27 novembre, je suis allé-e assister à l’opéra Lear au Palais Garnier. C’est une pièce que j’aime beaucoup, et j’étais très curieus-e de voir son adaptation en Opéra – particulièrement en allemand. J’avais peur d’être déstabilisé-e par la langue, avec laquelle je ne suis pas très familier-e, et de ne pas bien reconnaître les différentes scènes qui composent la pièce.

Cependant, j’ai été très agréablement surpris-e par l’harmonie de l’opéra. Selon moi, la langue allemande confère au texte de Shakespeare une force nouvelle et particulièrement intéressante, d’autant plus lorsque ce dernier est chanté. Le style très déconstruit de la musique qui l’accompagnait allait très bien avec le rythme de la langue allemande, le tout formant un ensemble très cohérent par rapport à la pièce qui, après tout, raconte la folie saisissant petit à petit le roi Lear avant de mourir.

J’attendais particulièrement les scènes clé du spectacle : la scène de la tempête et celle du faux suicide de Gloucester. J’ai trouvé l’utilisation du plateau et du décor très intéressante vis-à-vis de ces passages. La scène était séparée en deux par de grandes poutres en bois verticales qui s’abaissaient et se levaient perpendiculairement au plan de la scène selon que la situation s’y prêtât ou non. Lors de la tempête, elles sont apparues de façon désorganisée et peu harmonieuse, comme pour représenter le chaos prenant le contrôle et de l’esprit de Lear et de la pièce tout entière. Et lors de la scène du faux suicide, elles se sont tout d’abord inclinées – comme pour représenter la « falaise » sur laquelle Edgar fit croire à Gloucester qu’il se trouvait, puis elles se sont complètement couchées sur la scène pour nous prouver, avant que Gloucester ne « saute » que non, la falaise n’existait pas, ni sur scène, ni dans nos esprits. 

Ce qui m’apparaît comme encore plus intéressant, c’est que toutes ces modifications se faisaient sans le moindre bruit, les rendant donc imperceptibles par le personnage de Gloucester, aveugle à ce moment de la pièce. L’illusion était donc totale.

— Charlie MOUGENOT

King Lear : les frémissements de la folie

Le vieux roi d’Angleterre, usé par l’exercice du pouvoir, souhaite abandonner le trône et départager son royaume entre ses trois filles. La plus large part sera offerte à celle qui saura le mieux lui déclarer son amour filial. Alors que les deux sœurs les plus âgées abondent en courbettes et flatteries, la plus jeune, Cordélia, qui est pourtant l’enfant préférée, déclare en toute sincérité qu’elle aime profondément son père mais qu’elle devra un jour la moitié de cet attachement à son futur époux. Blessé dans son orgueil, Lear déshérite Cordélia puis la bannit, tout comme le compte de Kent, un proche du roi qui tente de s’opposer à ce traitement injuste. C’est le début d’une lente plongée chimérique dans la folie, où le roi perdra son identité…

Résumé de l’oeuvre

C’est par une réunion familiale que commence cet opéra, adapté de l’oeuvre de William Shakespeare en allemand par Aribert Reimann en 1978. Le rideau s’ouvre sur les personnages en costumes contemporains. Ils se tiennent face au public avec gravité, comme pour matérialiser le caractère solennel de ce rassemblement. Les spectateurs tressaillent devant tant de sévérité, avant même que les premières notes stridentes et désaccordées ne viennent augmenter cette atmosphère angoissante.

La mise en scène de Calixto Bieito propose un décor sombre et inquiétant. Un immense mur de bois teinté, gris, divise la scène en deux et pousse les personnages à évoluer dans un espace restreint, presque étouffant. Peu à peu, des failles se dessinent dans le décor. Au deuxième acte, le mur de bois se disloque en une centaine de lattes, qui viennent sans doute figurer la fragmentation de l’esprit du roi, dont l’identité s’éparpille. Les lattes ne font d’abord que se croiser, évoquant la forêt pleine d’ombres dans laquelle Lear ère et s’égare. Puis elles s’abaissent complètement, accompagnant la mort successive des personnages. Les corps des victimes ne sont pas retirés du plateau, bien au contraire : ils pèsent sur le regard du spectateur et saturent la scène à chaque instant par leur évocation morbide.

Par des choix subtils, Calixto Bieito fait ressortir toute la duplicité des personnages, propre aux intrigues shakespeariennes. Dès la première scène, lorsque Lear s’offense de l’attitude de Cornélia, il jette deux miches de pain aux sœurs plus âgées, symboles de leurs parts du royaume, qu’elles engloutissent avidement. Cordélia de son côté, entendant son père la maudire, ne cesse de s’accrocher à lui, de lui prouver son attachement par une symbolique gestuelle, là où ses aînées dévorent leurs parts par intérêt.

C’est donc les frémissements de la folie que nous donne à voir ce King Lear, par sa musique, surtout, mais aussi par un travail habile sur les décors et l’isolation progressive d’un roi décadent. Malgré une disharmonie volontaire, caractéristique de la musique savante du XXème siècle, l’oreille du spectateur s’habitue peu à peu aux sons stridents qui amplifient les moments les plus dramatiques. Peu d’entre nous sommes habitués à l’opéra du XXème siècle, mais musiciens et chanteurs du Palais Garnier ont su conquérir néophytes et public averti !

— Ksénia VLASSENKO

 Lear : le cauchemar du pouvoir

Du haut du dernier balcon, je possède une vue plongeante sur une scène en bois rustique et sur l’orchestre en train de s’accorder harmonieusement. 

Une harmonie que nous fera oublier, dès le lever du rideau, la scène d’une effroyable noirceur, annonçant un Lear bien sombre.

La tragédie de Shakespeare, Le Roi Lear, a été adaptée pour l’opéra par Aribert Reimann en 1978. [L’opéra composé] fut d’abord présenté à Munich, où il connut un succès retentissant. S’appuyant sur la figure mythique du roi Lear, qui aurait régné soixante ans en Grande-Bretagne à l’époque celtique, l’histoire revient sur l’éternelle lutte pour le pouvoir au sein d’un royaume. Le roi Lear, estimant avoir assez régné, décide de partager sa couronne entre ses trois filles. Il donnera la plus large part à celle qui dira l’aimer le plus. Chacune leur tour, Gonéril et Régane flattent leur père tandis que Cordelia, la cadette, se défait des flagorneries en annonçant l’aimer comme un père. Aussitôt, Lear entre dans une colère terrible et déshérite sa fille sans aucun remords. Le royaume est alors divisé en deux et revient aux deux sœurs aînées. Bien vite, les filles profitent de leur pouvoir nouveau et abandonnent leur père…

L’opéra de Reimann, mis en scène par Calixto Bieito, a rendu la pièce encore plus tragique qu’elle ne l’était. Évoquons pour preuve le décor abrupt. 

Abrupt, d’abord, par l’usage rustique du bois. De grandes lattes suspendues se croisent à la moitié de la scène, symbolisant peut-être la stabilité du royaume de Lear et l’autorité triomphante de ce dernier. Au fur et à mesure que le destin désolé de Lear semble se confirmer, les lattes de bois s’abaissent puis s’effondrent dans la deuxième partie, comme pour signifier la puissance perdue du roi. La lumière renforce également la tension dramatique. Souvent, les personnages sont illuminés par un grand projecteur, constituant comme un trou noir entre eux – ce qui souligne la solitude vers laquelle chacun est poussé par la seule lutte de pouvoirs.

La musique, enfin, amplifie chaque parole dramatique par la cacophonie des instruments. Ne vous attendez pas à entendre des airs d’opéra enjoués comme ceux de Carmen. Il faut posséder une oreille accoutumée à ce genre de musique, qui n’a rien d’apaisant. Entre les percussions et les violons stridents, je trouve que la musique aurait gagné par moments à être moins dramatique, car le personnage du roi tend vers un pathétique exagéré. Même la harpe – que j’avais aperçue au début, me réjouissant alors d’avance des douces notes qu’elle allait produire – était agressive !

Même si l’histoire me paraissait confuse par moments, j’ai apprécié cette découverte d’un opéra de grande qualité auquel je n’ai pas l’habitude d’assister. Il faut saluer la prouesse artistique des nombreux artistes qui chantaient en allemand (leurs paroles étant sous-titrées). Pendant plus de deux heures, chaque note, aussi aiguë soit-elle, a été tenue et ce dans des positions parfois difficiles ! Je pense à cette première partie où les deux sœurs ramassent des miettes de pain, symbolisant le royaume, que leur jette leur père dans une hystérie qui finit par gagner tout le monde.

C’est donc de la folie des Hommes et de ce qui les y conduit (ici, la convoitise du pouvoir) que traite l’histoire du roi Lear. Même le personnage du fou semble moins fou que les autres. Il énonce parfois des phrases dotées d’une sagesse qu’aucun autre personnage ne possède ! Comme quoi, celui que l’on fait passer pour fou est parfois plus raisonnable que ceux qui l’accusent d’être fou… 

— Benjamin WINDMANN

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