Le paradoxe des Jumeaux / Jean-Louis Bauer et Elisabeth Bouchaud

Le paradoxe des jumeaux explore la personnalité d’une femme élevée au rang de mythe – Marie Curie – et aborde cette immense figure d’un point de vue plus intime. Le spectateur assiste donc, entre de longues dissertations de physique, à ses échanges amoureux avec Paul Langevin, devenu son amant après la mort de son mari Pierre Curie. Bien que les démonstrations de physique soient plutôt intéressantes même pour un public peu scientifique, et la métaphore des jumeaux assez émouvante, j’ai trouvé que les personnages manquaient un  peu de profondeur. Si les deux actrices, Marie Curie et sa sœur, avaient une bonne alchimie de jeu, et présentaient des scènes assez touchantes, il était difficile d’adhérer au jeu de l’acteur incarnant Paul Langevin. La complicité amoureuse entre ces deux personnages n’était pas vraiment perceptible, et les émotions ressenties par l’actrice par conséquent moins convaincantes. En revanche, les effets lumineux, dans un décor assez sobre créaient une atmosphère intimiste et parfois onirique lors des scènes d’amour physique entre Marie et Paul. La réflexion autour de la célébrité de Marie Curie, des injustices liées à son statut de femme et d’étrangère en France était également intéressante, permettant une réactualisation significative du traitement inégal de réception entre une homme et une femme célèbre. Malgré tout, cette dimension aurait également pu être poussée davantage et il est peut-être regrettable de présenter encore une fois Marie Curie comme une totale exception dans la communauté scientifique, naturalisant alors la présence invisibilisée d’autres femmes scientifiques. En résumé, la pièce présentait des aspects intéressants mais n’était, il me semble pas complètement aboutie.

Chloé Bories

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Le Paradoxe des jumeaux est l’expression théâtrale d’une biographie. Biographie de l’une des plus grandes figures féminines de l’histoire scientifique d’Europe : Marie Curie. Néanmoins, la portion de vie de Marie Curie choisie est celle vécue sans Pierre Curie. Binôme emblématique et indissociable, ils sont séparés dans la pièce par le décès violent de l’illustre scientifique, mort le 19 avril 1906, écrasé par un fiacre rue Dauphine à Paris.

Ce deuil déchirant, ce drame brutal, bouleverse Marie Curie et hante l’ensemble de la représentation. Cette tragédie suggère une rémission possible, une façon d’affronter la souffrance, de surmonter le chagrin et le manque de la personne aimée et chérie. Le chemin salutaire qui se présente à Mme Curie, et qu’elle embrasse pour entrevoir à nouveau un brin de lumière, est sa relation secrète avec le physicien Paul Langevin.

Malheureusement confrontée à la bassesse et à la médiocrité des mondains qui l’entourent, Marie Curie doit faire face aux rumeurs et aux médisances circulant à propos de cette relation qui « déshonorerait la mémoire de Pierre Curie ». L’étroitesse d’esprit, ainsi que la difficulté de la polonaise à se faire accepter de la communauté scientifique française en raison de ses origines et de son sexe, rappellent à quel point la place de la femme dans l’espace public à cette époque est déconsidérée voire discréditée et dénigrée. Tragiquement, la pièce confronte le spectateur à l’intolérance ethnique et religieuse.

L’actrice principale, Elisabeth Bouchaud, lumineuse et enjouée au quotidien, adopte une posture froide, cinglante et apathique qui traduit habilement l’ambiance pesante et sinistre qui entoure le personnage à l’issue de cette période dramatique de sa vie. La mise en scène, qui mobilise, comme très souvent dans le théâtre contemporain, des moyens technologiques tels que la projection d’images animées ou la diffusion de bande sonore préenregistrée, accentue considérablement la tangible tension qui habite la pièce.

Parallèlement, la présence à la fois rassurante et stimulante de la sœur de Mme Curie, Bronia, invite à estimer l’importance de toutes les personnes, restées dans l’ombre, qui gravitent autour des immortels et prestigieux personnages qui ont marqué de leur sceau l’histoire de l’humanité. De fait, sa sœur, principal lien qui la rattache à sa patrie et à son heureuse jeunesse, soutient et encourage Marie avec vigueur dans ses moments de détresse. Avec empathie mais sobriété, le propre drame de Bronia est évoqué. Femme seule et trompée par son mari, elle reste muette, par pudeur et refoulement, sur la souffrance et l’isolement qui l’écrasent.

A l’image d’une mise en abyme, Le Paradoxe des jumeaux, écrit par Jean-Louis Bauer et Elisabeth Bouchaud et mis en scène par Bernadette Le Saché, est ainsi doublement l’histoire d’une mémoire, celle, représentée sur scène de la vie de femme de Marie Curie et celle, sous-jacente et pour toujours vrillée au corps de la scientifique, de son défunt époux, Pierre Curie.

Clara Lucas

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Photo : Pascal Gely