Le musée Dalí Paris / Beniamino Lévi

Gravir quelques marches, dépasser les touristes du Sacré-Cœur et de la place du Tertre pour, au détour d’une ruelle, pénétrer dans le musée Dalí. Tout se passe au sous-sol – manière de s’enfoncer comme littéralement dans l’esprit fou de l’artiste espagnol – où quelques salles bien garnies font la part belle à une partie méconnue de son œuvre.

Un rapide historique du musée nous prévient : c’est Beniamino Levi, un jeune galeriste italien un brin loufoque qui, après avoir rencontré Salvador Dali en 1928, décide de collectionner les sculptures, les gravures et les livres d’arts confectionnés par ce dernier, lesquels étaient alors disséminés aux quatre coins du globe et, ce faisant, quelque peu oubliés, sinon minorées, par la critique et à peu près méconnus de tous.

Les initiés ne seront pour autant pas surpris devant cette belle collection car toutes les grandes obsessions daliennes sont bien là. Ils retrouveront ainsi sa conception liquide du temps incarné dans diverses sculptures de montres coulantes qui leur rappelleront, peut-être, La persistance de la mémoire, tout autant son attrait pour le fonctionnement du rêve ou encore sa fascination pour les lois physiques qui l’amène à revisiter la découverte newtonienne de la gravité et la modélisation de la bande de Möbius.

Toutefois, personne ne perdra pied : des cartons égrenés tout au long du parcours permettent de brèves mises au point conceptuelles ou historiques tout à fait bienvenue. Voilà qu’on s’arrime aux partis pris esthétiques de l’artiste, que l’on s’immisce, pour un instant du moins, dans son bestiaire singulier allant du rhinocéros à l’éléphant en passant par la girafe, que son éclectisme des contradictions prend sens, que l’étude du christianisme se marie avec la psychanalyse.

C’est peut-être surtout l’imaginaire littéraire de Dalí que l’on prendra le plus de plaisir à (re)découvrir. Les nombreux dessins et estampes du maitre côtoient aussi bien Les Amours d’Ovide, Pantagruel de Rabelais, Don Quichotte de Cervantès que Les Aventures d’Alice aux Pays des Merveilles de Carroll.

Faire feux de tout bois et par-là toucher à tout puisque tout se touche, multiplier les techniques, ressourcer son regard dans les textes, tout cela afin de saisir le sens de l’aventure humaine, ce que, du reste, ni sa méthode paranoïaque-critique ni son mysticisme à la fin de sa vie ne parviendront à faire. Le musée Dalí ne décevra ni les amoureux du peintre catalan qui apprécieront, une fois de plus, de retrouver le charme à nul autre pareil de cette œuvre folle et généreuse, ni les profanes qui entreront, peut-être par la porte dérobée, dans l’univers dalien. Qu’importe, il faut bien commencer par quelque part.

— Sylvain Teil

Perché sur la butte de Montmartre, le musée Dali Paris est un petit espace d’exposition intime et à grandeur humaine, qui accueille depuis 2018 la collection de Beniamino Lévi et plus généralement les œuvres surréalistes. Le collectionneur italien entretenait une relation proche avec Dali. Il a été à l’origine d’une diffusion plus large des œuvres de l’artiste espagnol, grâce notamment à la l’utilisation de la lithographie.

Après avoir gravit une centaine de marche pour atteindre le musée, on en redescend quelques-unes pour arriver dans une grande pièce remplie de sculptures et de peintures diverses. Ma première impression a été celle d’un trop plein, il y a beaucoup d’œuvre de différentes natures et elles sont peu espacées. De prime abord le tout semble désordonné. Habituée aux expositions organisées en plusieurs salles et fléchées, ici je ne savais pas par où commencer. D’un autre côté mon regard était attiré par des couleurs vives et des sculptures plus incroyables les unes que les autres. Finalement c’était comme être laissée dans un champ de trésors où tout est à découvrir.

J’ai donc commencé ma visite avec un éléphant juché sur d’immenses pattes de moustiques ultrafines, paré d’une queue de cochon, d’une barbichette de chèvre et surmonté d’un obélisque couleur topaze. Face à une telle chimère sculptée dans le bronze je ne savais d’abord pas quoi penser, un symbole d’une puissance apparente fondé sur des failles et des faiblesses? En parcourant le reste de l’exposition j’ai vite compris qu’il ne fallait pas chercher la signification que l’artiste avait voulu donner à ses œuvres mais plutôt se laisser porter par ses propres sensations. On se balade alors dans la salle d’exposition comme dans un rêve, entre les femmes percées de tiroirs, les montres molles et le jeu d’échec avec pour pièces des pouces.

L’artiste espagnol, bibliophile, a illustré de nombreux livres et notamment Alice au Pays des Merveilles. La vision sculptée qu’il donne de la protagoniste principale est envoûtante: sous une chevelure en bouquet de fleur, son fin visage est posé sur un cou qui semble s’enraciner sur le reste de son corps. L’artiste dévoile personnage «cérébralisé», comme ancré dans un rêve duquel il est impossible de sortir.

Finalement Dali donne à voir l’invisible, il transmet l’indicible et parvient à donner forme à l’immatérialité. L’artiste nous fait voyager au cœur de l’inconscient. Plus qu’un peintre ou un sculpteur, Dali se décrit lui-même comme un «transformateur». En déformant les images, la matière et les éléments il parvient à donner vie à «l’idée surréaliste».

— Marie DELILLE

Lors d’un de ces dimanches d’hiver où Paris semble enveloppée dans un manteau de grisaille je me suis rendue au musée Dali.

La collection est agencée autour de cinq thèmes principaux : les formes, les sciences, l’Histoire et le Temps, l’érotisme et le mystique. Ces grands axes permettent de se questionner soi-même à travers les portes qu’ouvrent les œuvres. De nombreux panneaux et écriteaux aident parfaitement à remettre les travaux dans leur contexte et à en comprendre la profondeur.

 En entrant dans la pièce une multitude de formes et de matières attirent l’œil, c’est comme si on entrait directement dans la tête de l’artiste exubérant qu’était Dali. Fidèle à son inscription dans le mouvement surréaliste le maître nous entraîne entre rêve et réalité. Dans les obsessions répétées  on retrouve nos propres vices, nos passions et nos déchirements. On s’arrête pour contempler la technicité d’une œuvre, l’humour de l’une, la douceur d’une autre. Le parcours au travers de l’exposition est un véritable voyage mental, rempli d’échanges et de tensions. Le personnage de Dali façonné par le mythe devient un peu plus humain grâce à ce dialogue entre les pièces d’art et le spectateur.

J’ai rencontré l’amour de sa vie, Gala, et suis devenue spectatrice de cet amour magnifié par l’art. J’ai également compris plus en profondeur les relations que l’artiste entretenait avec les poètes, les cinéastes, les autres artistes de son temps. J’ai oublié quelques instants que d’autres spectateurs étaient conviés à cette observation et j’ai eu l’impression que Dali me devenait proche. Il m’a fait rire et a fait résonner chez moi des contours que je ne soupçonnais pas. Il m’est apparu comme un ami imaginaire me racontant les mouvements de ses pensées par des histoires et des métaphores.

— Meltem PICHONNAT

Armez-vous d’une bonne après-midi, une petite bouteille d’eau, un peu de curiosité et une bonne condition physique. Le chemin entre la station de métro la plus proche et le musée sera semé d’escaliers. Un vrai parcours d’endurance s’offre à vous. Le voyage commence dès le quai, préférez les escaliers décorés à la fraîcheur de l’ascenseur. La découverte d’une partie de Montmartre toujours aussi sinueuse et bosseuse. Pourtant, arrivé à destination, c’est un magnifique paysage qui s’offre à vous. Respirez un bon coup puis partez à la découverte d’un paysage de surnaturalisme et de folie de Dalí.

La galerie Dalí est plus la collection privée de Levi Beniamino qu’un musée. Le bâtiment de l’extérieur n’a l’air guère grand ; pourtant, on s’y perd un peu à l’intérieur. Il est fait de sorte à donner une impression de grandeur. Plus on s’avance dans la galerie, plus le monde de ce dernier à l’air infini. Ici, sont présentées de très nombreux œuvres qui ne s’arrêtent pas qu’au Dalí-peintre de l’imaginaire collective. Il y a même peu de peinture. Dalí est représenté dans la galerie sous bien des formes moins connus du grand public. De la structure avec une inspiration d’Alice au pays des merveilles, aux estampages, en passant par des photographies, illustrations pour livres d’enfants ou encore une collaboration avec Wall Disney ; Dalí non-peintre est bien mieux mise en avant que dans les musées généraux.

Finissez enfin votre visite devant un mur recouvert par quelques citations de Dalí. Pour terminer avec un sourire aux lèvres pour affronter le voyage du retour avec une tête bien remplie, une imagination décuplée et une nouvelle confiance ; car après tout, Dalí était un homme d’une grande confiance, aimé de tous. Alors ? Pourquoi pas nous ?

Aller voir Dalí Paris, c’est voir une exposition infinie et pourtant tellement dense pour une petite après-midi. C’est aussi découvrir l’admiration d’un homme pour un autre qui se surnommait Dieu.

— Wang Emilia

Le cadre de Montmartre est déjà, en lui-même, un « écrin » tout particulier pour assister à une exposition de ce genre, puisque la butte est d’emblée associée à un imaginaire bohème d’avant-garde qui nous pousse volontiers à mettre Dalì en regard avec d’autres artistes du XIXème et plus encore du XXème siècle ; en entrant, nous tournons le dos à la place du Tertre, c’est-à-dire aux peintres d’hier et d’aujourd’hui. Leur patronage permet d’aborder les œuvres du « fou » de Figueres avec un regard neuf.

Dans son agencement l’exposition m’a surprise, puisqu’il s’agissait en vérité d’une exposition puis d’une galerie. Dans cette dernière, il était à la fois intéressant et curieux de passer d’un contenu informatif et culturel à un contenu destiné à des transactions marchandes, et ce dans un espace qui se situe dans la continuité du premier. Le parcours de l’exposition proposé est très riche et dense, et d’une grande précision. En déambulant, nous découvrons une à une les facettes de la personnalité artistique de Salvador Dalí, dont nous ne connaissons bien souvent que l’homme surréaliste peignant des montres qui coulent. Pourtant en assimilant sa démarche, nous explorons divers thèmes, dans une démarche qui à cet égard gagne à être thématique plutôt que chronologique : le subconscient, l’amour, l’érotisme, les sciences, sujets donnant son inspiration à l’artiste, dont la vie consisterait a fortiori en une introspection permanente. Nous apprenons aussi sur Gala Dalí, avec qui il a partagé sa vie, épouse et muse d’exception offrant une stimulation pérenne à son intellect et à sa créativité.

D’une créativité paraissant sans fin et méritant d’être pleinement découverte, l’artiste était aussi un véritable révolutionnaire n’hésitant pas à « gueuler » et à provoquer l’art moderne dont il disait (très fièrement, nous pouvons l’imaginer) « jouir de le cocufier ».

Une exposition qui doit donc être vue pour cette simple raison : compléter les faibles connaissances que nous pourrions avoir sur Salvador Dalí.

— Emma SCHINDLER

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