Le Misanthrope / Molière (texte), Alain Françon (mise en scène) / Théâtre de la Ville / Octobre 2019

Si Alain Françon a pu mettre en scène Café d’Edward Bond au Théâtre de la Colline et tendre vers la violence et l’excès, suscitant moult réactions de la part du public, on retrouve ici l’homme de théâtre stéphanois dans une proposition bien plus mesurée et conventionnelle.

Le misanthrope est celui qui s’exclut en refusant la comédie sociale à laquelle s’adonnent les courtisans ; Alain Françon nous plonge dans un décor clinquant et atemporel où les échanges sont froids, glaciaux, à l’image du fond de scène représentant un arbre enneigé. Le metteur en scène sous-titre en effet la pièce « l’hiver des rapports humains ». Néanmoins, ce froid tend à effacer tout contact entre les acteurs eux-mêmes, et même entre la scène et le public. Mis à part quelques sursauts comiques, le spectateur s’éloigne petit à petit de cet espace trop mesuré où les personnages se meuvent peu et ressentent peu. C’est probablement l’objectif de Françon que de nous faire voir une vie intérieure froide, fondée sur le paraître et sur la notoriété publique. Néanmoins, l’absence de mise en espace et l’aspect automatique des personnages peut nous laisser absolument étrangers au spectacle – bien que le travail sur l’alexandrin fasse retentir les mots incisifs de Molière.

Gilles Privat, dans le rôle d’Alceste, apparaît au début comme celui qui a l’honnêteté de dire les choses, sans fioriture cérémoniale ; mais il perd vite de sa dignité et devient enfantin, boudant dans ce qu’il appelle son « petit coin sombre ». En refusant le manichéisme, Françon donne au personnage une dimension révoltée mais surtout pitoyable, et cet Alceste engoncé dans son costard paraît s’acclimater à cet environnement d’hypocrisie. Au contraire, Célimène, interprétée par Marie Vialle, devient une femme dominatrice, séductrice, victorieuse, représentant le point culminant de cette vie de masques et de faux-semblants. Les susurrements qui ponctuent les changements de scène contribuent à nous faire ressentir le malaise que procure la vie de cour.

Ainsi, cette peinture de la fausseté dans un milieu chic nous est désagréable, renvoyant aujourd’hui à tous ceux qui prétendent « communiquer » alors qu’ils ne cherchent qu’un peu d’attention de la part des grands du monde. C’est un point de vue critique intéressant qu’adopte Alain Françon, mais ce froid du cœur a tendance à contaminer le spectateur tout au long de la mise en scène, et l’on n’arrive plus à « arracher un bout de sens au chaos du monde », selon les propres mots du metteur en scène.

— Emma DUTEIL

Le Misanthrope, le « ridicule » de son temps ?

Dirigé par le metteur en scène Alain Françon, l’alexandrin de Molière se donne avec poésie. Le Misanthrope de Molière, pièce peu connue de l’auteur – auquel on prête plus aisément des pièces comiques comme Les Fourberies de Scapin ou Le Bourgeois gentilhomme, est ce que l’on peut nommer une pièce « sérieuse ». À bas le comique de geste – bastonnades et courses poursuites des Fourberies, à bas comique de mots – le fameux « mamamouchi » du Bourgeois et le calembour de la « galère » des Fourberies toujours, le comique de situations – le travestissement de l’Avare et les coquetteries des Précieuses ridicules, mais une ironie saignante sur la société de Cour.

Alceste, le misanthrope, hait l’humanité tout entière, en dénonce l’hypocrisie, les flatteries, l’artifice, la duplicité, les calomnies, la lâcheté et, enfin, le système de privilèges et de protection royale. Mais il aime Célimène, coquette et médisante, parfaite courtisane qui reçoit toutes faveurs et répand tous blâmes. Le texte de Molière est, dans la lignée du Tartuffe censuré, de L’école des femmes acerbe sur la condition féminine, ou du mythique Don Juan, une pièce engagée, politique et polémique. Elle a fait réagir en son temps tout un auditorat de Cour – son accueil en 1666 a pu être qualifié de « froid » face à une aristocratie provinciale attachée à ses privilèges.

Critique, donc, de la société au temps de Louis XIV ; cependant Alain Françon en libère la portée totalement atemporelle et contemporaine. Avec une scénographie épurée et efficace, un usage intelligent des nouvelles techniques sonores – des chuchotements entourent le public entre chaque acte -, Alain Françon ne cherche pas à actualiser la pièce comme il semble être la mode de le faire ces dernières décennies, mais produit un spectacle tant intemporel que contemporain, tant historique que moderne, tant fidèle que novateur. Il nous émerveille par la découverte d’une société hypocrite et mesquine qui n’est rien d’autre que celle dans laquelle nous évoluons. Sa pièce nous cultive sur la société de Cour, et nous touche par la proximité de celle-ci avec la nôtre. C’est une constatation merveilleuse de poésie, mais cynique et tragique que nous dresse Alain Françon.

La beauté esthétique de la déclamation des comédiens ravit, rendant parfaitement hommage au texte, tandis que le constat idéologique nous désole. Le metteur en scène parvient parfaitement à nous faire prendre conscience de ce discours misanthropique du XVIIème siècle sur l’humanité, et à nous impliquer dans son raisonnement. Raisonnement sur notre société actuelle, son hypocrisie et sa lâcheté, et la nature profonde et immémoriale de l’Homme. Le concept de la double adresse n’a jamais été aussi efficient !

C’est ainsi un spectacle remarquable de sincérité ; on s’indigne des hommes ; on se moque de leur fatuité ; on s’apitoie sur leur faiblesse, sur notre faible nature ! Avec une fin proprement pathétique, on s’émeut pour Alceste ce « ridicule » qui n’en est pas un !

— Maéva GRECO

Un an après avoir mis en scène l’ambiance passionnément tourmentée d’Un mois à la campagne d’Ivan Tourgueniev dans une adaptation de Michel Vinaver, Alain Françon revient au Théâtre de la Ville avec l’un des plus grands classiques de la littérature française : Le Misanthrope de Molière.

Dans cette pièce en cinq actes, représentée pour la première fois en 1666 au Palais-Royal, Alceste abhorre l’hypocrisie et la lâcheté du genre humain ; mais dans cette détestation généralisée de l’humanité, Célimène semble une exception. Alceste (joué par Gilles Privat dans la mise en scène d’Alain Françon) est en effet épris de Célimène (Marie Vialle), malgré les médisances de cette dernière à son égard. Il faudra pour Alceste réprimander son ami Philinte (Pierre-François Garel) ; vexer les talents d’auteur galant d’Oronte (Régis Royer), l’amant de Célimène ; assumer sa jalousie pour Acaste (Pierre-Antoine Dubey) et Clitandre (David Casada), les prétendants de Célimène ; se défaire des avances de la prude Arsinoé (Dominique Valadié), jalouse de sa rivale Célimène, pour finalement se rendre compte de l’hypocrisie de celle qu’il aime et de sa volonté profonde de s’éloigner de la société des hommes.

Dès le début de la pièce, le spectateur – plongé dans l’ombre de la salle de l’Espace Cardin, peut entrevoir les détails de l’intérieur bourgeois et moderne qui constituera le décor principal de toute la représentation. Le minimalisme est le leitmotiv de cette scénographie. On peut voir en effet une immense reproduction de La Nymphe endormie surprise par des satyres de Nicolas Poussin, accrochée au mur côté jardin, mais aussi quelques banquettes en velours rouge, côté cour. Le marbre ivoire du sol reflète la blancheur glaciale de la toile de fond, choisie par le scénographe Jacques Gabel : cette immense photographie qui donne à voir une forêt enneigée sur fond de cors de chasse et de cris d’animaux fait déjà sentir la froideur des rapports humains que vont entretenir nos personnages dans ce salon en hiver. Blancheur, froideur, vide. Ces ingrédients se sont avérés essentiels dans nombre de pièces contemporaines mises en scène par Alain Françon. Le sont-ils tout autant quand il s’agit de monter du Molière ?

Certes, cet attrait pour l’espace vide permet au metteur en scène de souligner physiquement une distance entre les personnages, qui est de nature intellectuelle. Notons à cet effet que la disposition des banquettes en velours de part et d’autre de la scène permet d’indiquer des lignes de séparation entre des personnages dont les opinions philosophiques sont diamétralement opposées. Du reste, Alceste joue très souvent en dehors du plateau, toujours côté jardin, à tel point qu’il n’est pas toujours éclairé par la lumière de Joël Hourbeigt. Cette mise à l’écart volontaire, ce hors-jeu délibérément choisi, traduit efficacement la mise à l’écart d’Alceste vis-à-vis du reste des hommes.

Pour autant, ce manque de proximité spatiale et cette froideur ambiante ne paraissent pas propices à l’élaboration d’un jeu rythmé entre les comédiens, autrement dit d’un jeu susceptible de révéler l’humour chaleureux qui est à l’origine de la pièce de Molière. On apprécie indubitablement la présence charismatique et souvent touchante de Gilles Privat mais également la folie ponctuelle de Régis Royer, notamment lors de la deuxième scène du premier acte quand Oronte se désigne auteur en dévoilant son sonnet. Cependant, le jeu des autres acteurs ne permet pas de combler le vide de l’espace. Les autres acteurs semblent en-deçà de leur décor : ils sont indéniablement handicapés dans leur jeu, sans doute en raison de la froideur imposée par la mise en scène. Tenons-en pour preuve la scène IV de l’acte III dans laquelle Célimène et Arsinoé mettent en compétition leur hypocrisie : on regrette que les nombreux ressorts comiques de cette scène aient été largement inexploités par Marie Vialle et Dominique Valadié.

Pour sa première mise en scène d’une pièce de Molière, Alain Françon semble avoir partiellement échoué dans sa volonté d’ « arracher un bout de sens au chaos du monde » en ayant choisi de monter un classique comme s’il s’agissait d’un contemporain. Pourtant, on sait l’exigence vilarienne d’Alain Françon consistant à placer l’auteur – et non le metteur en scène – au centre de la création dramatique. Pour mettre en scène La Cerisaie de Tchekhov en 2009 au Théâtre de la Colline, Alain Françon avait suivi attentivement et judicieusement le registre de Constantin Stanislavski afin de reproduire à la lettre la pièce qui avait été écrite spécialement pour le « théâtre d’art » stanislavskien. C’est sans doute un tel choix qui a permis à Alain Françon de recevoir le Molière du metteur en scène en 2010. C’est pourquoi on peut regretter qu’il n’ait pas suivi la même méthode pour mettre en scène Molière, qu’il n’ait en somme pas assez mis Molière au centre du processus dramatique.

S’il faut accorder à Alain Françon et ses comédiens un éminent travail porté sur la diction, un trop grand écart stylistique et temporel sépare les enjeux du siècle dans lequel Le Misanthrope a été écrit et les choix de mise en scène d’Alain Françon. Ce dernier semble en effet attendre que jaillisse la vérité humaine des personnages dans le silence entre les mots, autrement dit dans une sorte de « sous-texte » stanislavskien (comme cela avait été possible en 2009 dans la mise en scène de La Cerisaie) alors qu’il faut, semble-t-il, chez Molière, observer cette vérité à la racine même des mots. Cette fois-ci, Alain Françon semble s’être trompé de méthode.

— Léa SORRENTINO

C’est toujours une gageure que de mettre en scène une pièce classique comme le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux de Molière. Le décor pensé par Alain Françon est atemporel, de même que les costumes : il représente un intérieur luxueux mais impersonnel, qui comporte un mobilier minimaliste, constitué de banquettes qui organisent l’espace scénique en modulant les rapports entre les personnages. Sur le fond de la scène s’étend un paysage enneigé, censé représenter « l’hiver des rapports humains », selon les mots du metteur en scène ; le caractère de neutralité officielle et formelle de l’ensemble tend à mettre en valeur l’entre-soi des salons où les gens bien élevés se dévorent entre eux, de l’élite de la société du XVIIème siècle, ce petit univers où tout gravite autour de l’Astre royal et où rien n’existe en dehors de lui. La frivole Célimène, abandonnée de tous du fait de ses manœuvres intrigantes, contemple encore par la fenêtre les lointaines lumières d’un feu d’artifice de la Cour, en référence aux somptueuses fêtes de Versailles.

L’intention avouée du metteur en scène est de souligner cette dimension de satire politique de la pièce, quitte à en atténuer l’aspect comique. Le Misanthrope se situe sur une ligne de crête très peu classique entre comédie et tragédie, et son traitement générique est parfaitement ambigu ; la mise en scène se garde de trancher. Même si le caractère comique est sauvegardé par les outrances d’Alceste, par les poèmes risibles qu’il pourfend et le maintien mécanique et suffisant des « petits marquis » qui font la cour à Célimène, les spectateurs rient, somme toute, assez peu : tragédie, en effet, que ces violentes scènes de jalousie, tragédie que les amours contrariées d’Alceste, tragédie que la noirceur de Célimène, tragédie que sa confusion finale, qui confirme l’avis pessimiste du misanthrope sur l’humanité et le décide irrévocablement à se retirer du monde.

À peine Alceste est-il un ridicule : Alain Françon du moins se refuse à le considérer comme tel ; car bien souvent, c’est plutôt la pitié que le rire qu’il excite. Mettre en valeur l’ambivalence de la pièce et de son personnage éponyme n’est pas d’une grande originalité. En somme, l’interprétation qui ressort de cette mise en scène ne trahit pas l’esprit de Molière, mais on peut trouver, en revanche, qu’elle lui est un peu trop fidèle, n’apportant pas une vision neuve de la comédie.

Peut-être n’est-ce pas un mal cependant ; cette représentation, qui incite à réfléchir tout en étant plaisante, se situe parfaitement dans la lignée du projet moliéresque : castigat ridendo mores,

« il corrige les mœurs par le rire ».

— Claire DE MARESCHAL

Image d’entête : Galerie du Théâtre de la Ville.