Le funambule

Informations

texte : Jean Genet, Le Funambule (Poésie Gallimard NRF, 1955)
chorégraphie : Angelin Preljocaj
scénographie : Constance Guisset
création sonore : 79 D
musique additionnelle : Elliot Godenthal, Piotr llitchTchaïkovski, musique folklorique des Balkans
lumières : Cécile Giovansili
costumes : Angelin Preljocaj

interprété par : Angelin Preljocaj du 04 au 11 mai, et Wilfried  Romoli du 13 au 15 mai

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Chroniques des étudiants


Laure Demougin

Au théâtre des Abbesses, le 9 mai 2011 à 20h30, la salle n’est pas pleine à craquer mais une certaine impatience semble agiter les rangs. Dans cette salle construite régulièrement qui descend vers la scène, les spectateurs se regroupent et attendent l’arrivée d’un des chorégraphes les plus célèbres des dernières décennies : d’un chorégraphe qui va monter seul sur scène, pour raconter les mots d’un autre. Un texte de Jean Genet, donc,  que le danseur déroule – comme les rouleaux qui jonchent la scène et avec lesquels il joue – devant un décor simple, blanc ; une performance que le public applaudira à la fin de la représentation ; mais des discussions pas toujours enthousiastes captées à la sortie de la salle. Mais revenons-en au lever du rideau : sur scène apparaît alors Preljocaj lui-même, costume simple, pantalon large et tee-shirt. Il va interpréter cet étrange spectacle, entre la récitation et la chorégraphie, avec un zeste d’autobiographie, qu’est son Funambule.

Le funambule, donc, c’est le danseur, l’artiste : et sur la scène, Preljocaj incarne le texte comme jamais, dansant, s’élevant sur la même ligne que les projecteurs, plantant un couteau dans le sol. C’est un solo de danse, mais c’est aussi une sorte de commentaire de texte qui transparaît à travers les mouvements et la voix du chorégraphe : Preljocaj parfois joue le funambule ; il révèle son corps de danseur, tout en muscles, sous les projecteurs ; il fait entendre son souffle lors des passages dansés. La musique choisie appuie ce côté autobiographique que les plaquettes présentent : prenant parfois des accents de variété, elle crée des pauses dans la récitation, elle crée des atmosphères qui sans doute remontent à la vie du chorégraphe.

La fin de la représentation voit Preljocaj se rouler dans des paillettes dorées, le corps traversé de peinture rouge : cet objet sang et or révèle la force du projet – une autobiographie par la récitation et la danse – et ses limites, à savoir une forme de narcissisme ou de grandiloquence qui parfois surprend le spectateur. Tant que l’on est absorbé par la scène et par la – belle – voix de Preljocaj, la magie prend, et on le suit ; mais si l’attention retombe, et il suffit d’une seconde, on est plongé dans la perplexité la plus totale. La scénographie même, soignée et souvent d’un bel appui pour le texte, peut appuyer ce sentiment d’éloignement que l’on ressent si l’on s’éloigne du projet du chorégraphe-danseur-récitant.

Sans doute le texte de Genet ne peut-il se révéler totalement qu’à travers ce genre de représentations : lu à travers les pages d’un livre, il perd beaucoup de sa force et de son charme. On apprécie donc – du moins c’est mon cas – ce nouveau type de lecture qui fait vivre le texte et le rend particulièrement visible en plus d’être audible, ce nouveau lien entre la parole et le corps.

Mais on s’en tiendra à cette remarque en demi-teinte : cette représentation du 9 mai était un spectacle, un spectacle au sens premier du terme – la salle retient son souffle quand le danseur s’élève, sans sécurité et en s’appuyant sur la tringle des projecteurs, à quelques mètres du sol ; la salle suit des yeux tous les mouvements, tout l’espace qu’occupe Preljocaj ; la salle enfin écoute le souffle et le timbre de sa voix qui se confond avec la parole de Genet. Mais le funambule n’est pas le seul artiste, et c’est ce qui est apparu au fil de l’heure et demie passée aux Abbesses : face à cette performance, le spectateur doit, lui aussi, être un funambule. S’il perd son fil, la chute est douloureuse : on se retrouve face à un danseur qui s’agite sur une scène encombrée de rouleaux.


Pauline Sauve

Il ne faut pas chercher dans Le Funambule de Preljocaj un spectacle de danse, car l’on serait déçu. L’artiste y danse en effet très peu. Il dit le texte, auquel il prête son corps : voilà toute la différence. C’est le texte l’unique support dont il veut rendre compte par la voix et le corps. Ce texte, écrit par Jean Genet en 1955 pour son amant, est un chant d’amour criant de douleur, fort de solitude. Il est un véritable manifeste de la transcendance artistique.

Cette fois, Angelin Prejlocaj monte seul sur scène, non pas pour présenter une nouvelle danse, mais pour nous donner à entendre un texte qui a marqué sa carrière. Par sa solitude, il crée celle de l’auteur. Sa diction est lente, saccadée parfois, pour faire ressentir chaque mot qui frappe comme un couteau ; et il s’envole parfois dans des images, jouant avec son ombre ou avec son reflet. Car le funambule est un texte adressé à un acrobate qui pour créer doit s’élancer sur un fil tendu. La précision et la retenue doivent être ses maîtres, mais il doit aussi pouvoir s’oublier, oublier le fil pour mieux le danser. « Mais veille de mourir avant d’apparaître, et qu’un mort danse sur le fil. » entend-on. C’est ainsi dans un décor blanc, comme la page blanche qui précède la création de l’écrivain, que se meut le danseur. Il y crée des ombres, des voiles, et des jeux de miroirs, qui peu à peu apparaissent au fil du texte. Il y présente son moi, qui doit mourir métaphoriquement pour devenir une œuvre, et non plus un simple corps.

Angelin Preljocaj parvient avec ce spectacle à montrer toute la complexité de la création dans la perte et la maîtrise de soi.
Le superbe travail de mise en scène, est une véritable invitation dans l’imaginaire de l’auteur, où le corps se fait tantôt monstre tantôt ange tout au long des errements du moi de l’artiste. Un beau spectacle en somme, si l’on est venu pour vivre le texte, avec des moments forts ou l’artiste se libère de sa propre présence.


Félicie Richard

Angelin Preljocaj est parti du poème Le Funambule de Jean Genet pour créer son spectacle. A la fois chorégraphe et danseur, il enfile aussi la casquette de comédien et récite le texte pendant l’heure et quart que dure le ballet.

Au départ, si on s’attend à voir un ballet, on est quelque peu dérouté par la prise de parole du danseur, ainsi que par la quasi absence de musique et la rareté des moments dansés. Preljocaj mêle donc danse et théâtre, avec talent, mais aussi maladresse : quelques passages récités alors qu’il est essoufflé ou lorsque la musique est trop forte sont inaudibles, ce qui frustre le spectateur. Cependant on apprécie la beauté et l’intensité du poème de Genet, inspiré de son histoire d’amour avec le funambule Abdallah Bentaga, qui s’est suicidé.

La chorégraphie n’illustre par particulièrement les thèmes forts du texte, mais on peut néanmoins saluer l’inventivité des décors et jeux d’accessoires. Des feuilles de papiers d’une longueur interminable se déroulent du plafond, tantôt déchirés par le poignard du danseur, tantôt tachées de sang. De même Preljocaj introduit le mime avec un miroir et les jeux d’ombres et lumière derrière un tissu. Finalement, l’impression générale est celle d’assister à une expérimentation plutôt qu’à un spectacle parfaitement abouti. Lorsque l’on a la fibre artistique, on se prend à imaginer de quelle manière on pourrait réinventer ce spectacle…


Manon Risoul

Pas tout à fait danse, pas tout à fait théâtre, nous sommes dans un entre deux où le théâtre et la danse contemporaine se rencontrent. On ne retrouve pas de grands effets, pas de costumes, peu de musique. Tout est épuré, pour laisser place au texte de Genet dans sa nudité et dans sa mise en corps par Preljocaj. Pari difficile et périlleux que Prejlocaj s’est lancé en mettant en scène et en choisissant de danser ce texte, à l’instar du travail du funambule auquel le texte s’adresse.

Le fil… du texte, du funambule. Le fil du temps, de l’action, du poème. Entre temps récité et temps musical, ce spectacle s’adresse au funambule et à son public. Poème magnifique, et mis en scène d’une façon bien particulière. Rouleaux de papiers blancs qui tombent du ciel, papiers lus ou simples éléments de décor, déchirés, enveloppant l’artiste. Le jeu est bien présent : jeu de lumières, de transparence, jeu de couleurs, entre le blanc, le beige, l’or et le rouge. Thème de la mort, de la disparition, qui se concrétise à travers le rouge sang et le couteau qui  déchire, perce, lacère le papier blanc.

Magnifique poème, qui prend sens  et dévoile sa signification à travers cette mise en scène et en corps, faite par Preljocaj. Petit bémol cependant : j’aurais préféré qu’il y ait plus de danse dans ce spectacle.