Le cantique des cantiques

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Abou Lagraa (danse et chorégraphie) et Mikaël Serre (texte et mise en scène) proposent une interprétation du poème le Cantique des cantiques, appelé aussi le chant de Salomon ; poème d’amour doté d’une puissance mystique, transcendante, par son inscription biblique. Les deux artistes prennent place dans la lignée du grand nombre qui s’est plongé dans ce texte pour en déceler voire en emprunter le sel.

Or, c’est avant tout la dissonance qui est recherchée par les artistes. Il s’agit d’une interprétation chorégraphique plus sexuelle que sensuelle – et cette sexualité est bestiale, primitive -, qui reste, grâce au texte prononcé, fidèle à la lettre raffinée et symbolique du poème originel. Ainsi, à la simulation de l’acte sexuel – motif dominant dans la chorégraphie – par couple ou de manière individuelle, répondent les lexies qui construisent la métaphore filée du corps du “bien aimé” comme un paradis terrestre dans le Cantique des cantiques, telles “gâteau”, “raisins” mais surtout, “amour”. Mais quelle est la nature de cet “amour” qui impulse littéralement la danse ? La chorégraphie, très influencée par ce qui semble une gestuelle tribale, peut-être animiste, démontre une énergie charnelle à couper le souffle, les danseurs semblant à la fois matière brute et fluides incontrôlés ou incontrôlables, tels la sève qui coule en continue sous la terre et dans les arbres. Les costumes sont des tuniques aux couleurs de la terre, marron et vert; des quatre éléments, c’est sans aucun doute la terre qui est dansée. La tonalité terrestre ou naturelle est néanmoins contrastée par ce qui ressemble à des rideaux de fer, dans le fond de la scène, et qui pourrait symboliser la déshumanisation portée par le progrès technique face à l’immuable de la nature humaine.

La dissonance semble vouloir se résoudre lorsque la voix off pose, après la scène crue et violente du viol de la jeune fille par les gardiens de la cité, la dichotomie entre Envie et Amour. Dès lors, le spectacle prend une autre tournure ; ce qui semblait une ode à la nature essentiellement animale, violente, de l’homme prend la coloration d’une interrogatin : dans quelle mesure avons-nous une réelle emprise sur notre corps et notre vie? La sexualité posée comme royauté, présentée comme le fruit d’une libération, ne serait-elle pas un autre asservissement, lorsque, pure envie, elle ne retrouve pas l’amour, à la manière de cette immémoriale fiancée qui a perdu son bien aimé ?

Toutefois, à la fin du spectacle, la surprenante projection d’articles de la loi et de la constitution européenne, ainsi que le changement brutal de registre musical, apparaissent comme l’inscription brutale de la représentation dans le monde d’aujourd’hui et, comme une ultime volonté de reconstruire la dissonance ; la dissonance comme matrice de l’amour, épris de ses sempiternelles contradictions.

Aliénor Bazin

Le texte du Cantique de cantiques, chant poétique sous forme d’un dialogue entre un Fiancée et la Bien-aimée, est incontestablement le livre plus sensuel de la Bible. Le chorégraphe Abou Lagraa et le metteur en scène Mickaël Serre le revisitent d’une manière déconcertante le réinterprétant au prisme des valeurs prônées par notre société contemporaine.

Tout débute avec des corps allongés dans la pénombre. Ils se mettent peu à peu en mouvement sous une lumière tamisée. Les gestes se font plus amples, la musique plus intense, des déplacements soudain surviennent et commence alors une danse amoureuse sous la forme d’une chasse-poursuite sensuelle. La grâce habite les deux amants, la passion aussi, on la lit sur leurs corps mats brûlés par le soleil du Moyen-Orient « Mon bien-aimé est à moi, et moi à lui » Ct 2, 16. Le cèdre les regarde sans dire mot, étendant ses feuillages sous une lumière couleur de brique.

Puis arrivent d’autres figures du bien-aimé et de la bien-aimée, plus sombres et plus froides. L’atmosphère se fait oppressante, la musique lancinante. Le désert n’est plus le décor investi d’une dimension poétique, mais devient étouffant,  Les déplacements deviennent plus brusques et saccadés, jusqu’à une sorte d’aliénation collective, chacun entrant dans sa propre folie. La dizaine de danseurs se jette à terre, possédée par des convulsions et secouée de spasmes. La passion initiale s’est en quelques minutes muée en une folie dévorante qui nie complètement la liberté humaine. Une phrase est martelée, « l’amour c’est l’Enfer ». Les danseurs, tantôt seuls, tantôt en duos ou en trios, semblent possédés. Une grande violence se dégage de la scène, corroborée par la musique assourdissante. Cette violence trouve son point culminant dans une affreuse scène de viol où une femme, aguicheuse au début, finit par se faire abuser par deux hommes éclatant de rire tour à tour. On frémit. L’homme redevient animal. Il crache sur son semblable, dénigrant ainsi l’humanité de l’autre, d’où la projection finale des principaux articles sur la dignité et la tolérance de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, sur fond de balade folk : « Love is a win ».

On apprécie la souplesse la fluidité des tenues des danseurs qui font un lointain écho aux habits des bergers nomades du désert. La chorégraphie est contrastée et la danse pleine de l’énergie insufflée par l’amour charnel. On regrettera toutefois l’impossibilité de plier le texte du Cantique des cantiques aux codes de notre théâtre contemporain. La nudité froide et crue d’une femme, immobile, n’a pas d’intérêt visible si ce n’est celui de reprendre des conventions déjà bien ancrées dans les pratiques scéniques actuelles. De plus, certains éléments sont décousus, des changements d’atmosphères brusques et non avenus. Si pour Isabelle Calabre, Abou Lagraa a choisi de  « tout dire et de tout montrer »  dans sa chorégraphie qu’elle considère comme « un véritable manifeste en faveur de l’amour et de la tolérance », on reste toutefois déçu du passage du texte biblique à un texte législatif ; il nous semble que toute la dimension spirituelle a complètement disparue pour être supplantée par les idéaux issus des Lumières –dénonciation de la violence, appel à la tolérance-, certes louable, néanmoins dépourvus de poésie. Le Cantique des cantiques, hymne mystique à l’amour charnel, apparaît alors quelque peu dénaturé.

Esther Bry

« Le Cantique des cantiques », un spectacle au confluent du théâtre et de la danse mis en scène par Mikaël Serre avec la chorégraphie d’Abou Lagraa, continue la tournée nationale. Après sa création en septembre 2015 à la Maison de la Danse à Lyon, le chorégraphe ardéchois se produit sur la scène du Théâtre national de Chaillot à Paris.

« Le Cantique des cantiques » est basé sur un des textes les plus discutés, les plus charnels de la Bible. Ce poème a inspiré plusieurs peintres et musiciens, tels que Marc Chagall ou Arthur Honegger entre autres, maintenant il rejaillit dans les corps des danseurs qui en solo, en duo ou en d’autres constellations interrogent tous les aspects de leur sentiment le plus profond – de l’amour. L’amour comme des eaux qui tantôt couvent et emportent le corps dans son insouciance, et tantôt sont plus troubles et le descendent au plus profond de son autodestruction. Cet amour nous est raconté par la voix de la femme, c’est elle qui nous livre ses sentiments, son amertume, sa richesse, sa joie et sa douleur. C’est un amour qui est pareillement à un pas de la violence, du conflit, de la guerre, un état d’âme bien présent dans notre esprit contemporain. Lors d’un questionnement philosophique autour de l’amour fraternel, maternel ou charnel, le mépris, la violence et le combat, la folie et le désir nous découvrons de multiples facettes de ce sentiment. Toutes ces questions fleurissent sur scène dans une chaîne de transformations qui oscille entre les deux extrêmes de l’amour : le mal et le bien.

Le mélange entre la lumière, la chorégraphie, le texte, les vidéos ou encore les images et l’accompagnement sonore est intelligemment dosé tout au long du spectacle. Si le début du spectacle manque d’une certaine manière de point d’ancrage, le mouvement semble perdre son sens et son naturel, le corps a du mal à retrouver sa présence et son énergie, il y a des moments forts de synergie terrestre et charnelle par la suite, voir de l’effet puissant de la résonance dans certains duos. C’était le cas d’un duo électrisé quand le courant électrique semblait passer à travers les corps des danseurs, la musique et mêmes le décor en créant une unité chargée en énergie.

Un compliment bien mérité pour la musique du spectacle, qui ponctuait subtilement la musique interne du poème. Les costumes des danseurs et des comédiennes étaient également très réussis. De couleur marron-vert foncé, ils soulignait le lien énergétique entre le corps et le sol.

Au son de « Wild is the wind » nous nous dirigeons vers la conclusion de ce chapitre sur l’amour et curieusement c’est la thématique des réfugiés qui surgit. Déjà d’actualité en septembre 2015, elle nous surprend d’un premier abord, mais si on regarde le spectacle dans une perspective plus large, plus humaine qui converge vers la tolérance, nous pouvons établir un lien logique dans cette clôture du cantique des cantiques.

Iryna Derzhko

Lumineuse idée que d’incarner par la danse l’amour exalté dans le Cantique des cantiques ! L’exécution ne me parut malheureusement pas à la hauteur de l’intention, pourtant explorée par des danseurs et comédiennes de talent. L’inclassable poésie biblique du Cantique des cantiques qui chante avec lyrisme et feu les amours d’un couple fut, au théâtre de Chaillot, mis en scène par Mikaël Serre de manière très engagée, et à l’aune d’une réécriture quelque peu inversée afin de faire entrer au forceps le texte dans un hymne à la tolérance éthiquement louable mais artistiquement périlleux. Certes, le mysticisme amoureux métaphoriquement présent dans cette ode à l’amour fut un temps outrancièrement souligné par l’herméneutique chrétienne au détriment du charnel, mais ce charnel que l’on retrouve dans les chorégraphies d’Abou Lagraa est non pas exalté par de délicates et suggestives nuances comme la poésie du texte l’eût exigé mais étalé crûment voire même indécemment, enlevant ainsi au désir sa riche et profonde opacité, dépeçant l’amour sous une lumière blafarde, réifiant au son d’une musique parfois brutale et déshumanisante des amants qui ne savent plus aimer. Le texte est-il un menu de restaurant dans lequel nous n’élisons que les mets qui nous sont familiers et rejetons au composte des obscurantismes périmés ceux qui épousent plus difficilement une doxa socio historiquement ultra déterminée ? Il fut regrettable que metteur en scène et chorégraphe n’eussent pris du Cantique des cantiques que son érotisme en figurant de manière certes remarquablement esthétique l’aimantation physique mais en déliant cette dernière de son supplément d’âme, pourtant socle de la belle singularité de ce texte. Olivier Innocenti (à la musique) et Fabiana Piccioli (aux lumières) actualisèrent incontestablement le poème hébraïque, mais cette modernisation à tous crins conserve-t-elle encore sens et valeur  si elle devient synonyme de  mécanisation mentale et corporelle entérinée par la projection cinématographique de bombardements et de masses agglutinées? S’il ne s’agit d’appliquer à l’interprétation théâtrale et chorégraphique qu’une recette préfabriquée de la contemporanéité consistant à mettre en scène des corps éternellement désarticulés, gesticulant de manière anarchique et spasmodique, si originalité et iconoclasme se résorbent en consensus artistique fade et invariablement identique, au point où voir cette pièce me donna la désagréable sensation que je l’avais vue toute ma vie, le désir d’imposer à un chef-d’œuvre poétique des problématiques actuelles ne sombre-t-il pas dans une vaticination topique et sans intérêt ? Pourtant, le début de la représentation fut de très bon augure : la danse lascive, sensuelle, magnifique et toute en finesse d’un couple ressuscita momentanément l’amour et la projection de paysages en ombres chinoises ou de visages symétriques sur un rideau de filaments apporta une aura esthétique au texte malheureusement trop peu proclamé en voix off et écrasé par une musique omniprésente et parfois agressive, sans grand rapport avec la conception euphorique de la sexualité dans le Cantique des cantiques. La projection finale d’articles de la constitution européenne constitua le point d’orgue d’un spiritualisme bureaucratisé ou du moins institutionnalisé, et la représentation sans ambiguïté d’un viol sur scène, l’incision d’une tirade -qui m’est inconnue- sur l’amour en tant qu’ultime enfer, les paroles désarticulées  et les figures tordues de désespoir devant une haine aspirant la moindre bribe d’un amour fondu en pure possession bestiale, tout cela jura désavantageusement avec la tonalité originelle du Cantique des cantiques, au point où l’on est en droit de se demander si Mikaël Serre n’aurait pas dû rebaptiser « Contre le Cantique des cantiques » sa peinture dysphorique mais vraie de notre contemporanéité…

Louise Hersent

On jouait en ce début du mois de décembre au Théâtre de Chaillot une création dansée au titre évocateur : le Cantique des cantiques, chorégraphié par Abou Lagraa et mis en scène par Mikaël Serre. Le spectacle traduit en mouvement le texte religieux le plus équivoque de la Bible, ce poème qui est un ode à l’amour, et en particulier, l’amour charnel.

Sur scène, deux comédiennes et six danseurs. Le spectacle est découpé en scènes, qui racontent chacune une micro-histoire, et s’enchaînent par couples, parfois à trois, puis ensemble. Le lien est souvent ténu entre ces scènes et on sent la volonté des créateurs du spectacle d’en dire toujours plus, quitte à ce que le fil conducteur ne soit que la grande idée de l’« amour ».

Pour représenter l’amour de cœur, ils ont sorti les violoncelles et montré un mouvement fluide, doux, rond, parfois un peu sauvage mais toujours apprivoisé. Beaucoup de miel aussi, pour marquer la symbiose.

Pour  représenter l’amour de chair, il y avait de la musique électronique et le mouvement était violent, saccadé. Une femme se mit à lancer sa sexualité comme une arme au visage de l’autre qui reculait face aux hommes. Elle riait d’être accompagnée de deux hommes, dévergondée, ivre de plaisir, et cette débauche se retourna finalement contre elle : les deux hommes la violèrent sur scène.

Cette scène m’interloqua pour son message très dichotomique, suggérant que le libertinage et le plaisir charnel ne mènent qu’à la violence, et qu’en comparaison, le couple est un endroit de calme et de douceur.

La création parlait aussi de la place de l’amour dans la société, particulièrement sous le prisme de l’homosexualité. En effet, dans une scène, un homme tenta d’en embrasser un autre, qui le rejeta brutalement, avec des crachats et des coups. Il l’humilia, en fit une bête. Et l’enlaça férocement ensuite.  L’idée prônée est que tout homophobe est un homosexuel refoulé.

La scène est frappante, peut-être un trop, à mon goût.

La problématique du spectacle ne semble pas en vérité être : comment danser l’amour ? Mais plutôt : Où se trouve la liberté dans l’amour ? Ainsi, le spectacle va en s’élargissant : il part du doux pour aller vers le brutal, et passe du couple enfermé dans son bonheur au viol collectif d’une femme et au rejet de l’amour différent.

A la fin, lorsqu’il n’y a plus rien sur scène, dans le noir, il y a une projection d’articles du code civil et d’autres codes sur la liberté d’aimer, la liberté d’être soi-même et le respect du prochain. Or je pense que cet acte de dénonciation du non – respect des citoyens dans notre société est trop explicite, et tombe dans le pathos. Les spectateurs derrière moi soufflaient leur désapprobation.

Il est dommage de partir d’un texte poétique pour aboutir une nouvelle fois sur un pamphlet politique, quand la suggestion nous aurait suffi. Si la création ne laisse pas un creux aux consciences individuelles et un espace au débat, alors elle assujettit le public et perd sa qualité de réveil des imaginaires.

Mirabelle Kalfon

Mercredi 30 novembre sur la scène du théâtre Chaillot, une époustouflante représentation s’est déroulée. Autour du texte biblique du Cantique des cantiques, le spectacle mêlait danse, théâtre, musique, cinéma et jeux de lumières. Cette « narration poétique en mouvement » explorait les nuances et les beautés du Cantique lui-même, et lui donnait de nouvelles significations touchant à des sujets très présents à nos esprits aujourd’hui. Cette représentation était le résultat de la collaboration de Mikaël Serre, metteur en scène, et d’Abou Lagraa, chorégraphe.

Huit danseurs, c’est-à-dire 4 couples dont un composé de deux femmes, ont pris possession d’une scène double : l’avant, large espace éclairé, et l’arrière, voilé par un rideau de fils tendus entre lesquels ils passaient et repassaient. Ce rideau servait également d’écran sur lequel des images, puissantes évocations étaient projetées. Chaque couple de danseurs démultipliait le rapport amoureux, sujet du poème du Cantique des cantiques, depuis la tendresse la plus pure jusqu’à la pire des violences. Les paroles du poème murmurées par deux danseuses au rythme de la danse s’incarnaient dans ces corps en mouvements, acquérant ainsi une vibrante intensité. Une ode à l’amour charnel s’en dégageait, l’homme semble fait pour être à deux, la beauté de la chorégraphie nous en persuadait. Ce qui est interdit, habituellement caché, Abou Lagraa et ses danseurs nous l’a dévoilé avec une audace à couper le souffle.

« Dans cette pièce, je souhaite exalter le trouble qui saisit chacun de nous au contact de l’être aimé », nous dit-il. Un désir exaucé.

Cette représentation, un chant d’amour et de tolérance, s’est terminée sur la projection d’articles choisis de la Déclaration des Droits de l’Homme. Ceux-ci nous rappelaient que nos lois ont pour fondement le bien et la dignité humaine, rappelant à notre esprit que l’idée d’amour qui se dégageait du spectacle était écrite noir sur blanc, gravée dans nos « tables de lois » actuelles. Une conclusion pleine de confiance en l’humanité et la société, après un regard acéré sur les faiblesse et violences humaines. On en sortait émerveillés, et la conscience éveillée.

Eugénie Loiseau

La proposition peut étonner, de prime abord : l’adaptation d’un texte poétique en spectacle de danse ne va pas de soi. Pourtant, la danse confère au Cantique des Cantiques une dimension nouvelle et parvient à le mettre en résonnance profonde avec l’actualité.

Le Cantique des Cantiques, texte poétique issu de la Bible, et le spectacle qu’il a inspiré à Abou Lagraa et Mikaël Serre font preuve de la même ambigüité générique. Ainsi, si la danse et la musique occupent une place prédominante dans l’œuvre contemporaine, le texte littéraire y est omniprésent, du fait, entre autres, des passages psalmodiés par les danseurs. Une longue tirade, absente du texte originel, évoque la violence de la relation amoureuse. La quasi absence de dialogues oraux est compensée par des dialogues « dansés » : les danses de couple, nombreuses et particulièrement suggestives, semblent raconter une histoire. Le langage poétique se poursuit donc, mais sous une autre forme. Ces danses sont effrénées, rapides, spasmodiques, elles alternent les courses, les simulacres de lutte, les étreintes. Les mouvements, complexes, rapides, s’enchaînent sans rupture pour évoquer la torsion des corps, leur réunion, leur lutte. Les chorégraphies, intenses, se font parfois très explicites.

La danse semble être, ici, un prolongement du sens du texte d’origine. La sensualité affichée du texte est reprise par les contacts physiques, par l’expression très brute des corps ou par leur nudité. Le désir amoureux, surtout, est repris avec une agressivité que l’on ne retrouve pas toujours dans le Cantique des Cantiques. Si le viol de la narratrice-poète par l es gardes de la ville (« Ils m’ont trouvée, les gardes, eux qui tournent dans la ville : ils m’ont frappée, ils m’ont blessée, ils ont arraché mon voile, les gardes des remparts ! ») est représenté dans une apogée de violence, la danse illustre des relations de couple (comme Abou Lagraa et Mikaël Serre le précisent), que le texte n’évoque pas toujours. On assiste ainsi à une représentation de relations fusionnelles, du rejet, de la fuite, de la demande ou encore du combat, avec par exemple la matérialisation lumineuse d’un rectangle que l’on pourrait assimiler à un ring de boxe, et dans lequel deux danseurs se déchaînent, l’un contre l’autre, et contre leur enfermement. La scénographie, très simple, laisse le champ libre aux danseurs et au poème. Seule une série de filins, placés en ligne comme un rideau depuis le sol jusqu’au plafond, à l’arrière de la scène, permet aux danseurs des entrées et des sorties plus fluides, des jeux suggestifs avec les ouvertures et les fermetures qu’ils ménagent au travers de ce rideau, ou un jeu scénique isolé des spectateurs. La musique, qui a largement recours aux percussions, ajoute à l’intensité dramatique des échanges physiques. Des images et des vidéos projetées, apparemment, sur le « rideau », renforcent le mystère et l’intensité de l’œuvre.

Le spectacle semble faire l’éloge de la liberté. Liberté des corps, liberté des pratiques, liberté des sentiments, tout se laisse aller à sa plénitude, et le choix d’une pièce dansée semble alors tomber sous le sens. L’intemporalité de l’œuvre source et de son enjeu principal, le désir, est soulignée par l’évocation de problématiques et d’enjeux très actuels, comme l’intolérance, l’orientation et les pratiques sexuelles ou encore la tenue féminine, évoquée par des images de femme voilée ou par le port momentané de cagoules par les danseuses. La conclusion de la pièce confirme cette lecture. La danse, apaisée, prend place devant la projection d’articles de la Convention européenne des droits de l’homme : l’article 9 concernant la liberté de religion et de culte, le droit à la paix… De façon émouvante, Abou Lagraa et Mikaël Serre parviennent à dénoncer, à l’aide d’une représentation du désir sous toutes ses formes, les mouvements d’intolérance, d’oppression et de violence qui marquent notre époque.

Elisa Nègre

Le Cantique des cantique est un spectacle de danse et de théâtre mis en scène par Mikael Serre et chorégraphié par Abou Lagraa. Ce spectacle est l’adaptation un mythe biblique qui porte le même nom. Le Cantique des cantiques explore d’une façon totalement inédite ce texte ancien et il le fait en utilisant le corps. Si le texte peut apparaitre difficile à comprendre, la danse aide à la compréhension du message globale de cette adaptation.

Les thèmes traités tournent autour des émotions humaines, du désir, du  bien et du mal, de  différentes formes d’amour, –  un amour violé (le moment avec le plus grand pathos étant celui qui met en scène le viol d’un des personnages féminins), un amour différent,  un amour fraternel, un amour sexualisé, un amour privé …– et tout ce qui peut menacer et  corrompre cet univers habité par ces personnages, un univers à l’ « état de nature ». Les acteurs/danseurs se trouvent plongés dans ce monde primitif  et pur et ils commencent à se questionner lorsqu’ils deviennent conscients d’une force extérieure  qui n’rien à voir avec la pureté des leurs sentiments.

Même si les répliques peuvent sembler brèves et  énigmatiques,  les acteurs/danseurs, en faisant de la pantomime, savent très bien jouer avec leurs corps : puisqu’il s’agit de reproduire les passions de l’être humain, les mouvements sont tribaux, très sensuels, érotiques, par moment pornographiques ; les corps se touchent, se frottent, simulent des actes sexuelles, semblent parfois pris par des convulsions ; et La musique, très rythmée et riche en percussion, se marie parfaitement avec cette danse.

Quand les personnages masculins courent auprès des personnages féminins, les séduisent, les utilisent, puis les  jettent, c’est pour mettre en scène le rapport entre l’homme et la femme et l’objectification de la figure féminine.

Le spectacle s’achève sur certains articles du droit de l’homme apparaissant sur le fond de la scène et qui évoquent la liberté de pensée et de culte ; de cette manière le metteur en scène nous clarifie son interprétation du mythe et la transposition à nos jours : on vit dans une époque – une époque faite d’archaïsmes, de clichés, de conservatisme – où les guerres et les pouvoirs menacent fortement la liberté et la « nature » des hommes.

C’est un spectacle qui fait réfléchir sur notre condition en tant qu’êtres humains et je conseille d’aller voir.

Marco Paciulli
Photo : Dan Aucante