Le canard sauvage

Théâtre | Théâtre national La Colline | En savoir plus


Gregers, idéaliste et obsédé par la vérité, reproche à son père, Werle, d’avoir trompé sa mère adorée, d’avoir déforesté le pays, d’avoir condamné le lieutenant Ekdal à la pauvreté et à la folie et finalement d’avoir construit la vie de son ami d’enfance, Hjalmar, dans les mensonges. Au nom de la vérité et d’un idéal de pureté et de transparence entre les êtres humains, Gregers s’introduit dans l’appartement de Hjalmar. Gregers lui révèle peu à peu combien Werle a causé la ruine du lieutenant Ekdal, et s’est mal comporté avec son épouse. D’ailleurs, Werle après la ruine d’Ekdal (père de Hjalmar) a financé non seulement toutes les études du jeune qui est devenu photographe mais son mariage aussi. Pourtant, Gregers savait que l’épouse de Hjalmar était une maitresse de Werle. Gregers révéla la vérité à son ami ; espérant que de cette manière il améliorait leur mariage. Gregers croyait que seulement avec la vérité pure les gens peuvent accéder au bonheur et à la vraie connaissance. Néanmoins, les relations humaines se sont fondées au mensonge et les êtres humains ont besoin du mensonge pour pouvoir trouver un certain équilibre et la joie dans leurs vies. À la scène finale, arrive le plus grand malheur : la mort de l’enfant.

La mise en scène et la scénographie de Braunsweig nette et symbolique à la fois. Le metteur en scène utilise l’espace de la scène au maximum pour passer ses messages. À la première scène il ne laisse qu’une petite partie de la scène aux acteurs en provoquant un stress au public. Le même stress que Gregers ressenti quand il apprit les nouvelles de son ami d’enfance Hjalmar et quand il confronta son père un peu plus tard. Tout le mur derrière Gregers était un énorme fond blanc, rempli après par l’image de son père qui domina la scène. La voix de Werle était très forte ; au contraire la voix de Gregers était faible. On ne pouvait presque plus écouter ce qu’il essayait de dire. Il est intéressant comment Werle a été représenté. Son image et ses paroles étaient enregistrées dans une vidéo projetée sur le mur ; le réalisateur a beaucoup zoomé sur son visage soulignant la présence dominante de ce personnage qui aimait tout contrôler.

Quand on voit la maison de la famille de Hjalmar la situation est très différente. On a l’impression que dans cette famille règnent le bonheur, la confiance, la sérénité et l’amour. Mais tout va changer, quand Gregers révèlera la vérité. Derrière la maison, il y avait la forêt. Les spectateurs peuvent vraiment voir le grenier de cette famille où le grand-père allait s’amuser en chassant, où la petite fille gardait dans un panier son canard sauvage et où elle se suicide à la fin de la pièce. La forêt a été un symbole aussi. Le dialogue entre Hedvig et Gregers ainsi que les derniers mots d’Ekdal juste avant la fin de la pièce le souligne : “la forêt se venge”.
« La forêt des symboles n’est jamais neutre, jamais innocente. Elle réclame des victimes en sacrifice… Hedvig n’est pas seulement une victime symbolique ; elle est aussi une victime du symbolisme. La partie invisible du grenier et les symboles ambigus véhiculés par le second niveau de langage de la pièce introduisent une métaphysique tragique dans cette sordide comédie réaliste. Ils transforment une farce triviale en drame à l’issue sinistre. »
Les vidéos ainsi que les décors ont été stratégiquement utilisés alors dans cette mise en scène qui a pu refléter par sa scénographie des symbolismes abordés par le texte même et traités par les spécialistes.

Anna Zouganeli

Le Canard sauvage, Henrik Ibsen et Stéphane Braunschweig, ou le combat à mort de la vérité

Que l’on mette cela sur le compte de l’appellation « théâtre national » ou sur la période de programmation très courte du spectacle (une semaine), Le Canard sauvage de Ibsen, mis en scène par Stéphane Braunschweig au théâtre national de La Colline, a fait salle comble mercredi soir dernier. Et qu’allait-on recevoir ? Une méchante gifle de vérité, patiemment distribuée aux quelques sept cents personnes présentes ; un réveil brutal dans un monde de brutes, où plus rien ne devrait nous étonner…si ce n’est peut-être ce qu’on oublie trop vite, ce qu’on refoule bien trop facilement, vous savez, ce boomerang qui nous revient en pleine figure au moment où on a osé réfléchir un peu plus loin que d’habitude pour se confronter à nous-mêmes, enfin, ce souci de transparence et de vérité. Et pourtant, on le savait qu’avec Ibsen on ne viendrait pas au théâtre pour rire ni même pour pleurer. On se doutait bien que cette mise en scène novatrice ne nous sauverait pas du texte mais viendrait enfoncer le clou ; que cette structure au bois chaleureux finirait littéralement par se pencher, faisant flancher avec elle la vie de ses occupants, que cette forêt de sapins qu’elle cachait au lointain ne serait pas un joyeux échappatoire, mais une arène meurtrière. Et on est quand même venus, peut-être pour voir enfin quelque chose de proche et de grand, des vies allant au bout de leur destin, où le détour par la fiction décidément nous aide à y voir plus clair sur ces grandes questions. Par la subtile métaphore du canard sauvage qui traverse l’ensemble de la pièce, ou le dialogue socratique entre Gregers et le médecin Relling, autant dire entre l’idéal de vérité et celui du mensonge, pour une vie honnête mais éprouvante, ou bien un destin voilé mais content, la fiction et la suggestion restent criantes dans leur réalité. Cela est d’autant plus grâce au formidable travail des comédiens qui donnent à cette tragédie toute sa puissance, dans leur pleine incarnation de ces destins tourmentés. Qu’ils hantent nos pensées ou qu’ils les fortifient, pourvu qu’ils les habitent encore longtemps, dans toute leur sincérité, qui restera nécessairement belle.

Climène Perrin

Stéphane Braunschweig (normalien en philosophie et remplaçant de Luc Bondy à la direction du théâtre national de l’Odéon) propose une intelligente mise en scène de la pièce d’Ibsen, Le Canard sauvage.

Son utilisation des nouvelles technologies est savamment dosée. Elle n’intervient que dans des moments bien précis dont la symbolique la justifie pleinement : les discussions de Gregers, l’un des deux protagonistes, avec son père. Ce dernier est projeté, imposant, en toile de fond, avec ses lunettes de soleil, carré dans un auguste fauteuil, tel Dieu le Père, telle une rock-star qu’on interviewe, telle, surtout, l’imago paternelle qui reste imprimée dans la conscience pour constituer le Sur-Moi. Ceci est agacement suggéré par l’effet de rémanence produit à la fin de ces scènes quand l’image du père à la base projetée sur fond noir continue à hanter de son spectre pendant quelques instants le décor de la maison de Hjalmar, le second protagoniste. De façon tout aussi subtile, par un procédé qui met en scène tous les méandres de la psyché humaine sans être prétentieusement tapageur, le monde imaginaire dans lequel se réfugie le père psychotique de Hjalmar est sobrement figuré à l’arrière-scène par un espace rempli de sapins qui apparaît lorsqu’on entrouvre les portes coulissantes formant le mur du fond. Cette gestion intelligente du hors champ permet à l’intrigue de se recentrer sur le huis clos familial, sur la tempête à l’intérieur du crâne de Hjalmar, dont le monde est tout d’un coup désorganisé par le dangereux réveil chez l’« exalté » Gregers de sa « mission vitale », bonne intention qui va vite révéler son caractère infernal.

C’est qu’Ibsen, dans cette pièce, règle brillamment son compte à l’idéalisme crétin mais surtout nocif des apôtres de la pureté morale auquel il oppose la sagesse matérialiste du personnage le plus avisé de la pièce, le médecin, que sa pratique met en contact avec la trivialité des corps et empêche donc de sombrer dans le degré zéro de la pensée. Le kitsch qui se paie de mots pour se cacher la merde qu’il ne saurait voir. Pour veiller sur la santé psychologique de son entourage, contrairement à notre Croisé de la Vérité, ce futé médecin a concocté sur mesure à chacun un anti-toxique qui lui rend la réalité plus supportable. Un “mensonge-vital” instillé patiemment sur des années mais que quelques secondes vont suffire à Gregers pour ruiner. Ibsen, fin anthropologue, a bien compris que seule l’illusion permettait aux hommes, comme aurait dit Nietzsche « de ne pas mourir de la vérité ».

Et toute sa pièce est un crescendo vers une chute qui révèle le caractère mortifère des missionnaires de la transparence. Tout le monde ment pour préserver les autres, et c’est la meilleure des choses qu’il puisse faire car paradoxalement, le mensonge est plus humain que la quête aussi vaine que blessante de la “vérité”. Trop de lumière, loin de dessiller les yeux de celui qui s’est accoutumé à l’obscurité, aveugle. Le chemin hors de la caverne vers un monde plus vrai ne peut se faire que progressivement. Les psychanalystes le savent : rien ne sert de mettre trop tôt le patient en face de ses contradictions. La lucidité n’est bénéfique à l’individu que s’il la conquiert lui-même. Quant à l’interprétation, elle est juste et pertinemment sobre. Le spectateur n’est aucunement parasité par d’éventuelles velléités de performance et peut donc se plonger entièrement dans l’univers d’Ibsen et savourer ainsi toute l’acuité de sa vision existentielle.

Florine Le Bris

Le Canard sauvage est l’histoire d’un drame familial, politique, philosophique, qui se noue autour d’un vaste domaine forestier, celui de Høydal. Le vieil Ekdal a fait de la prison pour avoir exploité et vendu des bois qui appartenaient à l’État ; son associé, le riche négociant Werle, fut acquitté. Gregers, lucide sur le compte de son père, découvre en outre qu’il s’est occupé de Hjamar, le fils d’Ekdal, qu’il a établi comme photographe et marié à Gina, une de ses anciennes employées et maîtresse. Hjamar et Gina ont eu, peu de temps après, une fille, Hedvig. Libéré de prison, le vieil Ekdal est revenu vivre dans la famille de son fils et a recréé dans le grenier de la maison une «forêt», où il élève des poules, des lapins, et abrite le mystérieux canard sauvage. Un équilibre que Gregers, au nom de la «vérité» et de la«transparence», idéaux, dogmes éthiques, aspirations métaphysiques récemment révélés au personnage, va abattre.

La pièce d’Ibsen est triste. Indéniablement, chacun des personnages est triste, et se débat avec des illusions et se voile la face : Hjalmar (Rodolphe Congé), Hedvig (Suzanne Aubert), Gina (Chloé Réjon). L’arrivée de Gregers (Claude Duparfait), et de sa bien-pensance fait éclater les faux-semblants qui faisaient le terreau de la famille de Hjalmar, soudée par le mensonge vital. Le délitement progressif des liens qui unissent les personnages est admirablement montré, sur scène, par cette distorsion des perspectives de cette maison de bois qui bascule en avant – seule véritable trouvaille scénique qui ne soit pas autant à double tranchant que les autres choix de S. Braunschweig.

Car si le texte de Ibsen se fait très bien entendre, la mise en scène ne lui rend pas toujours honneur. On peut apprécier, ou pas, la présence massive, désagréable, de Werle (Jean-Marie Winling) sur un écran géant dont l’installation était tout sauf fluide et rompait le temps de l’histoire, et qui, pour être une performance, n’est pas très heureuse et empêche une parfaite écoute du texte. Plus une performance qu’une nécessité. Le brouillage des genres comique et tragique que S. Braunschweig a insufflé à la pièce, en soi tout à fait pertinent, apparaît parfois brouillon, et on ne sait plus trop si l’on doit rire ou pleurer, non pas parce que ce qui est montré est ambigu, profond, mais bien plutôt incohérent : le jeu d’acteur comique de R. Congé se prête parfois mal au drame et à l’abattement, et celui trop maniéré de C. Duparfait occulte le propre cheminement, hésitant, de son personnage sans que sa quête mystique ne semble alors autre chose qu’une embûche pour la famille d’Ekdal. Le couple Hjalmar / Gregers manque régulièrement de consistance et le propos passe pour superficiel.

La mise en scène de ce Canard sauvage est assumée, mais peut-être prend-elle trop à cœur de forcer le comique, ce qui a moins pour effet de souligner la cruauté glaçante de l’action, que de laisser perdre le spectateur et de le désengager de l’ampleur philosophique et sociale du texte, qui porte déjà cette charge ambiguë contre l’Idéal, l’omission, l’amour fissuré et les malédictions transgénérationnelles. La mise en scène semble fière de sa lecture mais prend trop le spectateur par la main, quitte à l’égarer.

Louis Tisserand

Une fois de plus, Stéphane Braunschweig se frotte à Henrik Ibsen en adaptant Le Canard Sauvage. On se souviendra effectivement de sa mise en scène de Une Maison Poupée, quelques années auparavant qui proposait un même esthétisme froid, une réalité crue contrebalançait par de certaines occurrences d’onirisme qui passait également par cette présence vivifiante de pins sur scène, en effet Nora cotôyait l’arbre de Noël.

Dans Le Canard Sauvage, c’est une forêt entière qui s’impose sur scène. « La forêt se venge » entendons-nous mystérieusement dire, en référence à Shakespeare, ce qui donne un ton très prophétique et une atmosphère particulièrement tendue et rêveuse à l’univers. Cela confère également une teinte fantastique à la pièce, comme c’était le cas dans le quotidien pourtant trivial de Nora. S’affrontent donc sur ce socle de tensions les vérités et les mensonges du quotidien qui mettent en exergue l’orgueil et la vanité de chacun, mais sans jamais tomber dans l’artifice grâce à ce décor épuré et pourtant parfois déstructuré par la forêt boulimique.

C’est donc un moment de tensions imprégnées de quotidien et pourtant toujours reliées à un certain onirisme qui leur vaut une dimension profonde sur-ajoutée que nous découvrons au cours de ces 2h30 qui jouent également sur les registres, oscillant entre théâtre simplement réaliste et grande tragédie.

Roxane Lechevalier
Photo : Elisabeth Carrecchio