La Vie dans les plis

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La Vie dans les plis, d’après les œuvres d’Henri Michaux, conception et mise en scène Blandine Savetier et Thierry Roisin au Théâtre Nanterre-Amandiers.

La Vie dans les plis d’après les œuvres d’Henri Michaux mis en scène par le duo complice de Blandine Savetier et Thierry Roisin avec l’ambiance musicale d’Olivier Benoît est joué jusqu’au 27 octobre au Théâtre Nanterre Préfecture.
Michaux, c’est la poésie, une poésie lunaire , une poésie des sensations. C’est à cette poésie que le spectacle rend un touchant hommage.  Une poésie unique qui tout comme la pièce est une invitation “à faire et défaire nos quotidiens ” et à sortir de nos ornières pour faire la fête à l’imaginaire. Inspiré par l’oeuvre du génie génial de la poésie, le spectacle est présenté par huit comédiens et neufs musiciens issus de l’ensemble Muzzix dirige par Olivier Benoît. Vitalité poétique par la musique des mots et les mots de la musique. Le spectacle est théâtral et musical, traversé de texte, versé de poèmes et bercé par une partition sonore de qualité prenant sa source dans la musique contemporaine un peu jazzisante de temps à autres. Il y a aussi du chant et les chorégraphies explorent les voix multiples de Michaux. 
La scénographie est soignée, nous avons des hallucinations de scène avec des effets lumineux intéressants et saisissants. Le spectacle fait la part belle aux oeuvres de Michaux puisque les comédiens déclament des extraits (Plume, La Vie dans les plis, etc.)  montrant de manière implicite que les œuvres de Michaux se répondent. Le spectacle nous emporte par la magie du décor et des costumes. Je pense notamment à la femme nuage, à la femme pot… Ces costumes font naître en nous des images insoupçonnées.

Je regrette en tant que pauvre béotien que les applaudissements injustement mollassons ne rendent pas tout le mérite que nous devons a ces artistes de la scène et de la musique. Pour conclure, je voudrais me remémorer cette phrase que j’ai chuchote en même temps que le comédien tant elle m’évoque si bien Michaux : « Sur une longue route, il n’est pas rare de voir une vague, une vague unique, une vague à part, c’est une spontanéité magique. C’est cette vague que nous retrouvons tout le long du spectacle, une vague qui vous pénètre dans votre fort intérieur. Comme tout spectateur, vous suivez la vague, vous entendez l’écume et vous quittez le rivage pour rejoindre un ailleurs. » – Marie Barbuscia


Ce n’est pas une pièce, ce n’est pas une lecture de poésie que nous offre La Vie dans les plis, c’est un véritable ballet psychédélique, où les ombres fantasques déambulent dans un décor cubique, au son, au cri parfois, de l’orchestre.
Blandine Savetier et Thierry Roisin ont fait le pari de mettre en scène des poèmes de Michaux en accord avec son art poétique : « où va la Poésie ? », se demande l’écrivain, « Elle va à nous rendre habitable l’inhabitable, respirable l’irrespirable ». C’est de l’étrangeté, de la loufoquerie, l’excentricité, qu’est tiré la beauté et la joie du spectacle. Par un jeu de lumière, des visions fugitives nous font entrevoir des formes mouvantes, rampantes, errantes, et presque dansantes. La déconstruction du mouvement, écho à la danse contemporaine, et celle de la musique, hurlements vociférants des instruments, vont de pair avec une langue déstructurée.

Mais La Vie dans les plis, c’est aussi un humour ironique, un peu noir et auto-dérisoire. La Vie dans les Plis, c’est aussi un Christ dont la croix tente de lui échapper, une femme avec un nuage de coton ou un seau à la place de la tête, des personnages qui lancent des aphorismes vers le public sans s’écouter les uns et les autres, une personne entièrement bandée de rouleaux blancs. Le rire est timide, et vient d’une projection de notre paysage intérieur ne correspondant pas toujours à celui de la scène. Ces visions psychédéliques tendent à imprégner sur le public « l’enchaînement imprévisible des pensées, des images, des sensations rythmiques », selon les mots des metteurs en scène. Toutes ces caractéristiques peuvent se résumer en un concept : l’esthétique du rêve, ce chemin de traverse où se rencontrent les figures énigmatiques, le sons incompréhensibles, les mots transfigurés. Comme l’expriment les mots de Michaux sur scène : « On ne rêve plus. On est rêvée ». – Nora Chehade


Jeudi 25 octobre, 19h25 : je franchis les portes du théâtre Nanterre-Amandiers, haletante mais soulagée de ma ponctualité, après ma cabale dans le métro parisien, RER puis bus de Nanterre-Université.
Cinq minutes plus tard, c’est justement sur un petit train traversant la scène que s’ouvre le rideau de la Grande salle, accueillant le spectacle La Vie dans les plis, conçu et mis en scène par Blandine Savetier et Thierry Roisin d’après une sélection de textes des recueils poétiques d’Henri Michaux. Le passage ponctuel de ce petit train rassurant constitue en réalité le dernier repère spatio-temporel du spectateur.

Dès la disparition du train dans les coulisses, celui-ci est mis à l’épreuve une heure et demie durant, en proie à une inconfortable incertitude que même son assise confortable dans un des fauteuils moelleux du théâtre ne saurait résilier. Le pourquoi de cet inconfort ? L’absence de lieu et de temps auxquels se référer. Le lieu décrit par Michaux, ici imagé sur toute la durée du spectacle par un vaste garage étagé, est un espace épuré, anonyme. C’est le lieu de tous les possibles. Le temps, quant à lui, est totalement bouleversé puisque les scènes et personnages se succèdent sans aucune logique à travers de multiples visions imagées ou imaginées, à l’image de la poésie de l’auteur. La Vie dans les plis nous apparaît donc à première vue comme un curieux panorama de situations pouvant être vécues dans n’importe quelle vie humaine, de la rencontre amoureuse au mariage, de la maladie à la mort.
Mais les artifices du théâtre sont ici d’un réel apport pour mettre en évidence les enjeux de l’écriture michauxienne. A travers la mise en scène, les éclairages et les costumes, toute la noirceur et le cynisme de l’œuvre de Michaux transparaissent de manière évidente mais avec subtilité. Ainsi, les angoisses colorées –noires, blanches ou roses- auxquelles le poète était sujet sous l’emprise de mescaline sont ici symbolisées par la tête d’un comédien engloutie dans un noir abyssal, comme flottant dans les airs ; ou encore par la robe  – d’un « rose, rose, rose stupidement, rose maniaquement, paradisiaquement, rose à hurler »- d’une actrice. Mais Michaux apparaît aussi comme un fin observateur et critique du monde extérieur quand une prostituée se protège derrière une cascade de cheveux tandis que son client défile nu comme un vers, un morceau de carton seul lui faisant office de cache-sexe. Quand la mariée devient momie. Quand le Christ court après un crucifix refusant de l’accueillir. Quand des employés de bureau lambda portent un costume dont les manches sont cousues ensemble, se suivant tels les moutons de Panurge.

Pour faire retentir au maximum les sons et les sens de la poésie, le spectacle prend une dimension d’art total, exploitant les éclairages et la musique au plus fort de leurs possibilités. Les spectateurs sont de temps à autre malmenés, tour à tour aveuglés par les flashs des projecteurs et assourdis par la cacophonie de l’orchestre jouant à l’étage du décor. Mais quoi de plus naturel que cette mise en scène d’une poésie totale pour interpréter l’œuvre de ce poète voyageur qui s’est rapidement tourné vers la peinture ? – Mathilde Leroy


Hier soir, vendredi 26 octobre, j’étais au théâtre des Amandiers où se jouait La Vie dans les plis, adaptation de Blandine Savetier et Thierry Roisin réalisée d’après les œuvres d’Henri Michaux. Dans le RER, sur le chemin du retour, une jeune fille, voyant que je parcourais des yeux la brochure du spectacle, s’est écriée : « N’allez pas voir cette pièce, c’est horrible ! », comme si j’étais sur le point de m’asseoir sur un chewing-gum vert et gluant, ce à quoi j’ai répondu : « Trop tard. »

« L’enfant naît avec vingt-deux plis. Il s’agit de les déplier. La vie de l’homme alors est complète. » Voilà toute l’affaire. La Vie dans les plis est un spectacle hors-norme où s’entremêlent textes d’Henri Michaux, scénettes, chorégraphies, partitions sonores et jeux de lumière. La scène est un ailleurs assiégé et montré sous toutes les coutures. Y défile tout un monde : des personnages fourmillants et énigmatiques, embarqués dans le tourbillon aveugle de la vie. On se laisse envoûter, on papillonne volontiers de tableau en tableau, quand soudain les musiciens, juchés sur leur balcon prennent la salle d’assaut, produisant un orage cuivré, foudroyant de décibels. « On n’aime plus le jour. Il hurle. » s’est-on entendu dire un peu plus tôt.
L’attaque sonore nous laisse sans voix. Et pourtant, elle a quelque chose d’inédit et d’apocalyptique qui nous permet de conserver une once de curiosité. Mais voilà que le vacarme  recommence, encore, et encore. On m’arrache à un rêve.

Mes oreilles en résonnent encore. Elles boudent. Logique d’oreilles. Mais qu’en sera-t-il dans un an? Qu’aurai-je retenu de ce soir-là ? Le bruit se sera retiré, et la poésie enhardie. Aura survécu la lueur d’un regard enjoué sur le monde qui en colore l’insensé, nous baladant du blanc au noir. Je me souviendrai sans doute de cette actrice perchée sur son balcon, dont les jambes contaient en gigotant leur logique propre, celle « d’un morceau d’homme », « absurdité pour l’homme total », et qui se garde bien de « marcher sur de l’huile ou des bulles de savon », ou encore de « s’essayer à faire de la broderie ». Et puis, il y aura sans doute cet aphorisme, tapi dans un repli de mon esprit, prêt à bondir : « Pour la paix des hommes, il faudrait leur donner un ennemi. » Il restera, je l’espère, le souvenir confus d’un puzzle onirique, grinçant, gesticulant, éclatant, d’une danse rugissante et vaine, d’une course frénétique à l’existence. D’un remue-ménage fugitif, dans la cage verrouillée de la vie. Un origami, déplié, juste pour voir. Et qui sait si le chahut n’aura pas d’ici là acquis une certaine force mnémotechnique ? – Stéphanie Morel


Avec La Vie dans les plis, Blandine Savetier et Thierry Roisin relèvent deux défis d’importance : celui d’adapter de la poésie au théâtre, et celui de rester fidèle à la singularité du genre-Henri Michaux. Deux défis dont la compagnie “Longtemps je me suis couché de bonne heure” s’acquitte en une adaptation-création « emplie de plis. Emplie de nuit. De cris aussi, surtout de cris. » Et quel cadre plus propice à cette expérimentation anthropologique que la grand salle du Théâtre des Amandiers de Nanterre, laquelle ville ubuesque de l’hyper-modernité va de pair avec l’étrangeté hallucinatoire du verbe michaunien ? A travers des morceaux choisis de l’œuvre de l’ainsi nommé « ange du bizarre », se jouera sous nos yeux et en nous, une heure et demie durant, la dissection pli à pli du supplice de notre existence, le dépliage via une esthétique fictive, déformatrice, exploratrice, transfiguratrice de ce qui nous compose et nous agite pour arriver au fond de notre psychisme. Et nous, d’apprivoiser l’inexprimable par une euphorie hédonique ; de voyager en zone interdite, dans un « ailleurs » dépaysant, en « passagers clandestins ».

L’espace scénique est celui d’un sas entre le sous-terrain figuré par une trappe-escalier et le sur-humain que symbolise une galerie-passerelle attenante à la plateforme sur laquelle tintinnabulent huit musiciens de l’ensemble Muzzix sous la direction d’Olivier Benoît. Peu à peu, la musique et le songe prennent possession du plateau, lieu de la mise en expérience de l’être. Ici, le langage à la teneur hautement performative est coextensif à la vie en ce qu’elle recèle de superfétatoire comme de profond. Il trouve sa réalité, s’actualise à travers le fin réseau de symboles matériellement identifiables dont Octavio Paz est l’instigateur : « sirène dans le brouillard », « lampe de mineur », « cautère », « mot-valise » et s’associe au défilé incessant sur scène de populations imaginaires revêtues des costumes fantasques aux tissus satinés d’Olga Karpinsky. Dans une chorégraphie semblable à une grande peinture abstraite en noir et blanc, donnant corps aux visions hallucinatoires, monstrueuses, cauchemardesques de l’« homme des bordures » qu’est Michaux, les personnages évanescents, tels les diplomates-papillons, se meuvent éperdument à la recherche d’un fond stable, de l’essentiel. Scrutateurs, ils ressassent leurs peurs, leurs désirs, leurs échecs en un chant collectif où les corps s’entrelacent, s’entrechoquent dans un déploiement dépensier d’incohérence et de fébrilité ponctué de silences pesants et de la rémanence d’un bruitage disharmonique qui alterne avec une atmosphère festive antistatique toute en potins inarticulés et en tintamarre. La turbulence délibérément artificielle de la musique, les bruits de fond parasites, voix off, se font l’écho et le prolongement de la parole individuelle, du cri intemporel de l’Homme, de la plainte ou de la révolte vociférante, du frôlement des drapés, du sentiment grinçant du public en son état  d’attention flottant comme une image de notre subconscient mis à l’épreuve. Des pans de notre humanité s’égrènent, se juxtaposent : l’allégorie freudienne de la jambe mise en lumière au sens propre – qui suscite à elle seule la stupéfaction – a à dire quelque chose de la compréhension de notre identité par son morcellement ; l’astéisme cliquetant du rituel du thé et de la conversation ou la parodie dansante du mariage réfléchit au sens des usages ; les combats aux « huhulements » cruels nous découvrent notre fond démoniaque ignominieux dans l’obscurité. « [A voguer] entre les mâchoires du ciel et de la Terre. », pliés à tout : au monde, au paysage, aux autres … Sommes-nous un monstre déjà ou encore un homme ? Ce que Michaux reprochera à l’écriture : sa lenteur à s’emparer des fantômes de l’esprit, est ressaisi par la rapidité de la mise en scène où la ductilité des corps côtoie la souplesse de la forme : virevoltant entre récit, essai, poème en prose, conte, notes de zoologie, déroulant en autant de saccades fantaisistes humour carnavalesque, cocasserie surréaliste, paradoxe impertinent, polysémie, maximes inédites, palinodies langagières, aphorismes paradoxaux, catalogue de néologismes qui fusent et se nouent les uns aux autres.

Découle de cette plongée transcendantale dans « l’espace du dedans »,  stupeur, torpeur, anxiété confinant à la folie, épouvante, éblouissement de lumière aussi et rire du Spectateur en son unité disloquée. L’univers dense, personnel et trouble de Michaux lui a été restitué. Les artefacts techniques, l’optique lenticulaire, la virtualité des effets visuels et sonores en leur foisonnement délirant,  qui choqueraient plus d’un puritain, doivent au contraire nous inviter à faire retraite en nous, à bannir l’action séculière qui n’est qu’agitation, et surtout, à ne pas nous oublier dans le divertissement. Celui-ci, et c’est là sa réussite, porte en lui sa propre mise en garde. – Julie Raton