La Traviata / Verdi (texte), Simon Stone (mise en scène) / Opéra Garnier / Octobre 2019

Image d’entête : Galerie de l’Opéra Garnier

J’ai vu ce spectacle à l’Opéra Garnier, le mercredi 16 octobre. Il s’agit-là d’un classique, que je ne connaissais pourtant que de nom. J’ai pu admirer la performance vocale, attendue, mais aussi – plus surprenante, la performance d’acteur de chaque chanteur.

Ce spectacle est à voir d’abord en tant que partie de l’oeuvre « populaire » de Verdi : les effets musicaux sont intégrés à la perfection à la mélodie et au chant. En témoignent les vocalises de Zuzana Markova (Violetta) après une l’emblématique déclamation, qui rythme un des airs les plus connus de l’opéra et qui donne au spectateur une description touchante du personnage principal : « Que dois-je faire ? Jouir de la vie et puis périr sans les vertiges de la volupté ». De même, après la terrible (et ô combien paradoxale!) phrase de séparation : « Aime-moi, Alfredo », la musique redouble le déchirement intérieur de Violetta en évoquant des coups de tonnerre. L’art avec lequel musique et voix sont liées constitue la première raison d’aller voir l’opéra ; d’autant plus que dans cette mise en scène les chanteurs lyriques/acteurs portent le tout avec une grâce que j’ai rarement vue sur scène.

À un autre niveau, la spécificité de cette adaptation par Simon Stone réside dans la scénographie élaborée par Zakk Hein, et plus précisément dans l’usage de la vidéo, qui accompagne le spectacle d’un bout à l’autre. L’adaptation des enjeux à un public contemporain est portée par la diffusion d’images et de vidéos que l’on pourrait trouver (pour la plupart) dans un smartphone (des pages Instagram, des notifications, des publicités, des conversations sms…) ; lequel serait alors le smartphone de Violetta. La distance est franchie entre l’écriture de 1853 et la salle de 2019… une salle qui, en se rendant à l’institution classique de l’Opéra Garnier, s’attend cependant à voir une mise en scène classique. Nous nous trouvons, comme le metteur en scène a sans doute cherché à le suggérer, face à un miroir de notre société de représentation, dans laquelle l’intimité est exposée. Même si l’écran, souvent, rebute, il nous donne des points de comparaison entre la dite société virtuelle d’aujourd’hui, le Paris de 1853 assis à nos places et s’observant (est-ce, ou non, fantasmé ?) au lorgnon d’une loge à l’autre, celui de Verdi, puissamment italien, et celui enfin du roman de Dumas. Ainsi même si « l’effet-hashtag » qui consisterait à redoubler la fiction jouée sur scène en affichant ses enjeux à l’écran peut sembler réducteur et frustrant à bien des égards, puisqu’il divise notre attention, est porteur de sens et dépasse à certains moments le simple doublon illustratif.

Néanmoins, à plusieurs moments, une concordance peut se trouver entre ce qui est dit et ce qui est montré, et qui n’est pas de l’ordre de l’explicite pour autant. Certains propos, s’ils ne sont pas exprimés littéralement, passent et forment une passerelle intertextuelle ; d’abord entre La Traviata et la pièce de théâtre, voire le roman originel d’Alexandre Dumas La Dame aux Camélias – mais pas seulement. Par exemple, au moment où, sur son lit de malade, Violetta se lamente avec beaucoup de douceur et de mélancolie, un diaporama de photos du couple heureux, en noir et blanc, passe à l’écran. Un véritable cliché, toutefois assumé comme tel – et même empreint d’une certaine justesse. La superposition des images et de la lamentation semble tout d’abord artificielle, ou bien seulement ironique, mais lorsqu’elle déclare : « L’amour d’Alfredo me manque », une photographie des amoureux montre une Violetta espiègle prenant un selfie d’elle et d’un Alfredo endormi, sur le torse duquel est posé un roman. On imagine fort bien le dimanche après-midi bourgeois, les loisirs de la vie à la campagne d’un couple cultivé mais surtout au-delà de ce clin d’oeil à une occupation « bobo », la couverture du livre révèle qu’il s’agit de La Douleur de Marguerite Duras. Ainsi, la notion de manque, d’absence et de douleur morale et physique peut trouver un prolongement (même s’il est peut-être un peu forcé – du côté des images projetées en fond de scène ; même si ces dernières nous détournent du beau visage de la chanteuse) non moins éloquents selon moi.

Cette mise en scène de La Traviata, opéra que j’ai trouvé si touchant pour l’alternance régulière entre le malheur et l’allégresse de l’héroïne, brille à mes yeux par la performance de ses acteurs et dans une moindre mesure, par le rôle de l’écran ; un usage notamment m’a marquée : c’est celui d’une image d’oeil de femme, maquillé, clos. L’image, récurrente, intervient au cours de la première partie puis ouvre le deuxième acte. A sa troisième apparition, l’oeil – d’abord ouvert, se clôt, symbole qui nous invite en vérité à comprendre que la mort de Violetta hante, rétrospectivement et avant même qu’elle ne se réalise à la fin de l’acte, l’ensemble de la représentation.

— Emma SCHINDLER

L’Opéra de Paris accueille cet automne la célèbre Traviata de Giuseppe Verdi. Cette œuvre, qui adapte à la scène La Dame aux Camélias d’Alexandre Dumas Fils, est l’une des plus connues de Verdi et l’une des pièces lyriques les plus jouées et appréciées au monde. La représentation du 16 octobre n’a pas fait exception à la règle : le Palais Garnier affichait presque complet pour accueillir cette mise en scène de Simon Stone. Le directeur musical était Carlo Montanaro, et l’on a pu admirer la splendide interprétation de Violetta Valéry (l’héroïne de la pièce) par Zuzana Markova, celle d’Alfredo Germont (son amant) par Atalla Ayan, d’Anina (la gouvernante de Violetta) par Marion Lebègue et enfin Ludovic Tézier dans le rôle de Giorgio Germont (le père d’Alfredo).

La lecture de l’œuvre s’est avérée contemporaine. Simon Stone a voulu mettre l’œuvre à jour et a donc intégré des enjeux actuels dans son adaptation. Les costumes simples et actuels d’Alice Babidge et surtout les décors réalisés par Bob Cousins ont particulièrement aidé cette cause. Ainsi, durant le prologue, on peut voir des messages s’afficher sur un écran tournant : à travers les réseaux sociaux qui admirent Violetta, mais aussi à travers une foule de mails et de messages, on constate que les nombreuses fêtes qui égaillent la vie de « la dévoyée » (la traviata) fatiguent Violetta qui apprend qu’elle a contracté un cancer tandis que Marguerite Gautier, l’héroïne du roman de Dumas Fils, avait la tuberculose. Ce changement de maladie me semble justifié puisque le cancer – qui peut s’avérer incurable, comme la tuberculose au temps de Verdi, est donc susceptible de mieux toucher le spectateur.

Toutefois cette actualisation de l’œuvre a rapidement trouvé ses limites. À l’époque de Dumas Fils et de Verdi, la liaison de la courtisane avec un homme de haut rang paraissait choquante aux yeux de la société aristocratique. L’histoire a gardé le souvenir de François-Joseph d’Autriche refusant d’assister au mariage morganatique de son neveu François-Ferdinand avec Sophie Chotek. Cette dimension est difficile à retrouver dans la mise en scène de M. Stone, puisque ce type de liaisons n’est plus condamné aujourd’hui comme il l’était autrefois. Le metteur en scène a vaguement tenté de remédier à ce problème en imaginant qu’Alfredo était le prince héritier d’Arabie saoudite mais les noms et lieux ne se prêtent guère à ce genre de subterfuges.

C’est néanmoins l’usage des messages et des écrans qui a paru plus hasardeux. S’il permet d’imaginer davantage de décors, cet usage a ses limites : ainsi un problème technique a bloqué les écrans devant la scène, cette dernière se trouvant réduite à un cinquième de sa surface habituelle. Mais, surtout, cette invasion du digital dans la mise en scène est problématique car les multiples messages et décors évolutifs incitent le spectateur à s’intéresser davantage aux smileys et photographies défilantes plutôt qu’aux artistes. Ce décor a donc le lourd inconvénient de relativiser le chant et le jeu des acteurs au lieu de les mettre en lumière. Une mise en scène plus simple aurait permis de valoriser ces éléments qui restent les plus importants d’une pièce. Les comédiens ont néanmoins dépassé ces obstacles pour offrir une belle interprétation, marquée par une gestuelle simple et naturelle, adaptée à la mise en scène contemporaine.

Par conséquent, si cette actualisation du chef-d’œuvre de Verdi avait pour but de mieux toucher les spectateurs, la réalisation a éludé le nœud de l’intrigue, la différence sociale qui a rendu impossible l’amour d’Alfredo et de Violetta, ainsi que la beauté de la musique, presque secondaire après les décors.

— Augustin LEGER

On ne présente plus La Triaviata, la plus célèbre œuvre de Giuseppe Verdi et l’un des opéras les plus représentés au monde, découpé en trois actes. Mercredi 16 octobre 2019, il était encore une fois joué pour la 496ème fois à l’Opéra national de Paris (l’Opéra Garnier) sous une forme très particulière.

Avant d’obtenir ma place, j’ai eu l’occasion de regarder un documentaire sur cette mise en scène originale qui m’avait toute de suite donné envie de la découvrir. Ce documentaire nous vantait l’adaptation du metteur en scène Simon Stone qui, semblait-il, avait réussi à transposer cette œuvre du XIXème siècle en une tragédie du XXIème siècle. Dans sa mise en scène, l’histoire d’amour entre Violetta et Alfredo était apparemment mise au goût du jour dans un décor moderne et réaliste. Ainsi, Instagram, Twitter et les messageries instantanées semblaient être le quotidien de l’héroïne, véritable star des réseaux sociaux. Violetta, personnage principal de la pièce, avait en effet délaissé son rôle de femme mondaine du XIXème et était devenue, sous la direction de Simon Stone, une influenceuse aux millions d’abonnés. Égérie de plusieurs marques de luxe et désirée de tous, elle s’apprêtait à vivre avec Alfredo l’une des plus tragiques histoires d’amour de l’opéra, entre boîtes de nuit, Uber et coupes de champagne.

Le décor tournant était aussi vanté dans le reportage et me donna l’envie de découvrir pour la première – comme pour la dernière fois, cette représentation étant la dernière au Palais Garnier – cette Traviata si singulière. Quelques semaines plus tard, j’ai appris que la Sorbonne offrait des places dans son dispositif de places offertes et ai décidé de saisir cette occasion…

Une fois installée dans la salle, j’attends, impatiente, que le rideau se lève. La pièce doit commencer à 19h30. Vers 19h40 cependant, un homme entre sur scène et nous annonce qu’un problème technique est mais qu’il a – normalement – été réglé. La pièce va commencer sous peu. Le rideau se lève. M’étant renseignée en amont, je savais que la chanteuse Pretty Yende n’était pas présente ce soir, je n’ai donc pas été surprise de découvrir la talentueuse Zuzana Markovà dans le rôle de Violetta. Dans cette première partie, l’actualisation de la pièce se fait bien ressentir et fonctionne plutôt bien. Violetta arpente la scène, le portable greffé à sa main tandis que des messages ou des mails s’affichent en arrière plan, sur l’immense écran rotatif, inscrivant cette représentation dans notre siècle.

Rapidement, une soirée mondaine est organisée et rassemble tous les amis de l’influenceuse. Le décor tourne sur lui même tandis que les artistes chantent mais subitement, il s’immobilise, bousculant un peu les artistes qui continuent pourtant de jouer et de chanter, imperturbables. Ce bref moment me fait douter. Est-ce que l’arrêt du plateau rotatif est une erreur technique ou est-ce que cela fait partie de la mise en scène ? Perplexe, j’attends et observe les chanteurs et musiciens continuer comme si de rien n’était. Commence alors l’air le plus connu de cet opéra « Libiamo, ne’ lieti calici ». Dans le documentaire, j’avais pu avoir un aperçu de cette scène : un homme était censé se tenir tout en haut d’une pile de verres qu’il remplissait de champagne. Or, c’est une toute autre scène qui se déroule devant mes yeux ce soir-là. Les chanteurs jouent bien leur rôle mais derrière eux, le décor lumineux est immobile. Aucune trace de cette montagne vertigineuse de verres censés être remplis en direct. Un homme arrive alors avec une bouteille de champagne, enlève le bouchon et tous feignent de faire la fête sans le décor prévu, se contentant de rire, de boire et de danser. Le doute se fait alors certitude, quelque chose ne se déroule pas comme prévu : le décor est bloqué.

Le premier acte, d’une durée de 35 minutes, se termine pourtant rapidement et le premier entracte commence. L’homme qui nous avait expliqué la cause du retard revient alors vers nous. Il s’excuse : le plateau rotatif refuse de fonctionner, rendant impossible le changement de décor. Il nous explique que les artistes ont cependant pris la décision de continuer la représentation sous forme de concert, abandonnant ainsi l’essence même de la représentation qui se voulait moderne et technologique.

Alors qu’il nous annonce ce changement de programme, je repense à tous les extraits du documentaire et aux décors originaux que je ne verrai pas. Je trouve ça très dommage mais réalise que ma déception n’est rien comparée à celle des artistes en coulisse qui, je le rappelle, présentent cette pièce pour la dernière fois ce soir à l’Opéra Garnier. Ce genre d’imprévu technique est assez terrible pour une troupe qui s’entraîne depuis des mois pour proposer un spectacle parfait. La situation en elle-même est assez ironique : la pièce qui avait la volonté de s’inscrire dans notre siècle doit, à cause d’un problème technique, abandonner tout le superflu et revenir à l’essentiel : le chant, sans mise en scène ni décors extravagants.

Au vu du déroulement particulier de cette représentation, je ne peux donc pas dire si l’adaptation de l’opéra au XXIème siècle fonctionne entièrement. N’ayant assisté qu’à une quinzaine de minutes à la pièce initiale et disposant seulement de bribes provenant du documentaire, je ne me sens pas en mesure d’apporter une critique sur ce point.

Cependant, je ne peux qu’insister sur le professionnalisme des chanteurs, chanteuses, musiciens et de toute l’équipe qui se sont montrés imperturbables et qui ont su terminer la pièce comme si de rien n’était avec pour seul décor un mur d’écran et un banc en bois. Celui-ci a pu être utilisé en projetant le visage de l’interprète de Violetta, des représentations graphiques plus abstraites et certaines fois, du texte. Dans les dernières scènes, le banc a été remplacé par un lit – dans lequel Violetta, atteinte ici d’un cancer et non de la tuberculose, a vécu les derniers instants de sa vie.

Malgré les soucis techniques (peut-être l’œuvre du fantôme qui hante le lieu, qui sait ?), la troupe a su rendre un bel hommage à cet opéra. Je salue le courage des artistes qui ont pris la décision de continuer le spectacle malgré la panne de décor et je remercie le dispositif des places offertes de la Sorbonne qui m’a permis d’assister à cette représentation unique de la Traviata.

— Florine GARREL

Mercredi 18 octobre, vers 23h, les badauds, pressant le pas pour rentrer chez eux, pouvaient entendre aux abords de l’Opéra Garnier le mélodieux mais non moins déchirant chant du coeur d’une jeune femme expirante d’amour. Ce soir-là en effet, l’Opéra Garnier proposait à son public d’assister à l’histoire tumultueuse et passionnée de Violetta et Alfredo, couple héros de La Traviata de Verdi, l’un des opéras les plus connus et représentés à travers le monde.

Violetta Valéry, courtisane prisée, mène une vie entièrement tournée vers les plaisirs, où les folles soirées s’enchaînent à un rythme effréné. Au cours de l’une d’elles, l’un de ses amis lui présente Alfredo Germont, admirateur secrètement épris d’elle. Profitant d’un instant de tête à tête, Alfredo révèle sa passion à Violetta qui troublée, se trouve déchirée entre son goût pour la frivolité et la découverte de ce sentiment si puissant qu’est l’amour. Si Violetta choisit finalement l’amour à l’acte II, permettant au couple de vivre une passion épanouie, le bonheur des amants est troublé par des problèmes financiers, lesquels poussent Violetta à vendre ses biens pour maintenir son train de vie. L’apprenant, Alfredo se rend à Paris pour régler les dettes de sa maîtresse. En l’absence de son amant, Violetta reçoit la visite inattendue du père d’Alfredo, Giorgio, qui, l’accusant d’entacher la réputation de leur famille, la somme de mettre fin à leur relation. Au cours d’un échange poignant, Violetta lui oppose d’abord un refus catégorique, plaidant son amour pour Alfredo, avant de fléchir face aux rappels à la raison de Giorgio prétextant le bien de son fils. Violetta laisse une lettre de rupture à Alfredo et retourne à Paris, où elle reprend son ancienne vie. Ivre de douleur, Alfredo part à sa suite et la retrouve lors d’une fête parisienne, accompagnée du Baron Douphol. Alfredo humilie publiquement Violetta ; en réponse, le Baron Douphol le provoque en duel. A l’acte III, Violetta, affaiblie, est malade et mourante. Dans une lettre, Giorgio Germont lui confesse avoir tout avoué à Alfredo ; son fils et lui-même sont en route pour la rejoindre. L’entrée d’Alfredo sur scène laisse entrevoir l’espoir d’une fin heureuse, où l’amour triompherait enfin. Mais Violetta, trop affectée, meurt au grand désespoir d’Alfredo et de Giorgio.

Le metteur en scène, Simon Stone, a fait le pari de remettre au goût du jour cette œuvre faisant désormais partie du répertoire classique. Parti pris apparemment prometteur, mais qui s’est très vite révélé inaccompli, voire même décevant, par des choix scéniques à la pertinence plus que douteuse. Dans cette version revisitée de La Traviata, la courtisane de Verdi, incarnée par Zuzana Markova, se métamorphose en star des réseaux sociaux, alimentant ses comptes Instagram et Twitter d’une multitude de photos et de messages rapportant ses faits et gestes les plus insignifiants. La scène était occupée par quatre écrans, disposés en cube et placés sur un plateau tournant ; l’ensemble faisait office de décor. Au cours de l’acte I, ces écrans projetaient le contenu des pages Instagram et Facebook de Violetta, celui de ses mails – mails de son médecin, de son assurance ou encore de son banquier –, ainsi que des extraits de ses conversations textos avec sa mère. Par ailleurs, les chanteurs étaient sur scène portables à la main. Placer l’opéra dans le monde contemporain : choix audacieux, moderne certes, mais excessif dans sa mise en œuvre en ce qu’il conduisait à détourner totalement le spectateur de la beauté de la musique, du chant et des paroles, en le rappelant à une réalité déjà envahissante dans sa vie quotidienne et qu’il cherchait peut-être précisément à fuir en venant à l’opéra. Il était de ce point de vue dommage de retenir le public par cette interférence massive de la technologie dans la représentation, dans son univers journalier ; de ne pas lui offrir l’opportunité de le transcender par l’art et de s’évader par la musique et par le chant. L’audace du metteur en scène, faute de finesse et de mesure, a desservi l’œuvre de Verdi qui, à grands regrets, paraissait n’être plus que le support d’un pari extravagant et provocateur.

Néanmoins, le soir de notre représentation – heureux ou funeste hasard ? –, le dispositif du décor n’a pas tenu ses promesses : à la fin de l’acte I, le public s’est entendu annoncer qu’en raison d’un problème technique concernant le décor, la représentation allait se poursuivre en chant et en musique. Cela a, semble-t-il, permis de redonner momentanément l’honneur à l’opéra de Verdi : la scène entre Violetta et le père d’Alfredo, uniquement portée par la voix divine des chanteurs, Zuzana Markova et Atalla Ayan, a captivé l’auditoire par son intensité dramatique. Plaisir de courte durée : dès la scène suivante, en guise de décor pour la fête à laquelle assiste Violetta une fois de retour à Paris, les écrans montraient des tubes de néon multicolores représentant des corps nus s’emboîtant de toutes les manières possibles. Si ce décor a provoqué l’amusement chez une partie des spectateurs – également la gêne et l’indignation chez d’autres – le constat reste qu’une fois de plus, il a détourné le public de la beauté de la musique et du chant à proprement parler. L’opéra contenait certes de nombreux appels au plaisir et sous-entendus grivois dans les scènes de soirées libertines qui pouvaient justifier ce choix de les représenter de façon explicite et crue. Le metteur en scène a sans doute voulu utiliser la liberté de création qui est celle de notre époque d’aujourd’hui pour montrer quelle aurait été la version de cet opéra si les règles de bienséance, prévalant à l’époque de sa création, n’avaient pas pesé sur lui. L’idée était bonne mais à cause de sa mise en œuvre excessive, elle a conduit à effacer le contraste entre les scènes de frivolité et celles d’amour : l’ensemble de la représentation se teintait de débauche. Ce contraste était pourtant essentiel dans l’opéra : il manifestait l’opposition entre deux mondes – celui, superficiel, de la débauche et celui, plus profond, de l’amour. Deux mondes dans lesquels les personnages allaient et venaient, à la recherche de la vérité de leur être.

En résumé, une mise en scène manquant de nuances qui a terni cette représentation de La Traviata. Dommage que le talent indéniable des chanteurs et de l’orchestre n’ait pas été davantage valorisé…

— Eva ABRAMIAN

Une Traviata moderne.

Inspirée de la Dame aux camélias d’Alexandre Dumas Fils, Verdi écrit cet opéra en 1853 ; opéra qu’il nomme la Traviata. Joué depuis à travers l’Europe et le Monde, celui-ci trouve un écho tout particulier chez Simon Stone qui voit en lui une intemporalité qu’il décide alors de mettre en scène en 2019. Il pose l’opéra dans un monde ultra-moderne, caractérisé par l’hyper-connectivité, l’angoisse et la « débauche » (sexe, alcool, argent) d’où une jeune femme, Violetta Valery (interprété par la soprano Zuzana Markovà), tente de s’échapper, poussée par l’amour d’un homme.

Issu du cinéma, Simon Stone fait appel à ce qu’il connait : l’écran. Ces écrans comme outils de travail pour le cinématographe, mais aussi comme le support d’une vie virtuelle que mènent beaucoup de jeunes aujourd’hui, à travers les réseaux sociaux. Cet opéra nous pousse alors à nous interroger sur l’image que nous véhiculons – l’image de nous-mêmes, sur ces réseaux sociaux mais aussi sur les relations presque fictives, entretenues par des suites de messages et d’emojis. Toutefois, le metteur en scène a choisi de détourner ces questions angoissantes de société en utilisant l’humour, dans des situations déplaisantes du quotidien et auxquelles le spectateur réussit facilement à s’identifier.

Pourtant, malgré cet humour, Simon Stone a choisi de rester fidèle à l’écriture originale en ce qui concerne la fin de l’opéra. Le décès de Violetta dû à un cancer m’est alors paru comme un dernier cri du cœur de la part de ce jeune metteur en scène, à la fois pour finir d’imposer aux spectateurs le caractère tragique de la vie humaine mais aussi pour pousser les jeunes à vivre pleinement en dépassant ce fléau que sont les réseaux sociaux.

Comment faire vivre un opéra sans décors ?

Lors de cette 496ème représentation à l’Opéra de Paris, le décor a choisi de n’en faire qu’à sa tête, obligeant d’abord le metteur en scène à faire le choix ou non de poursuivre la séance puis en imposant une contrainte majeure aux chanteurs. Cette représentation, censée d’abord se reposer sur les voix plus que sur une mise en scène et un décor, comme cela pourrait être le cas au théâtre, nous a montré à quel point le décor pouvait jouer un rôle crucial. En effet, à la fin du premier acte, un homme en costume vient nous annoncer que le décor est bloqué mais qu’il a toutefois été convenu de poursuivre la représentation.

Après quelques minutes de contestations dans le public, les esprits se calment et la représentation reprend son cours avec pour seuls éléments de décor un banc puis une chaise. La présence de l’écran permet alors de garder un certain dynamisme sur scène. Le choix du metteur de poursuivre la représentation me parait toutefois s’expliquer vers la fin puisqu’à mes yeux, cette mise en scène de la Traviata est sa manière de témoigner des aléas et des difficultés de la vie (perdre un amour, un être cher…). A cela s’ajoute la difficulté des chanteurs de se mouvoir dans l’espace à cause de l’exiguïté de la scène, surtout lorsque le chœur fait son apparition. Pourtant, par leur puissance de chant, ces derniers parviennent à transformer cette exigüité en une force, faisant résonner leurs voix.

Le corps a-t-il plus de puissance que la voix ?

Cette représentation de la Traviata n’était en réalité pas une découverte pour moi, puisque j’ai eu la chance l’année dernière de me rendre à un ballet : la Dame aux camélias, de John Neumeier, présenté également à l’Opéra de Paris. Transcendée l’an passé par cette représentation plus que classique, j’ai voulu comparer ces deux expériences.

D’un côté, des danseurs – portés par un orchestre somptueux, qui se meuvent dans l’espace avec une grâce et une puissance sans pareilles. La musique et l’orchestre m’avaient alors semblé guider les corps sur cette scène de l’Opéra de Paris. Dans cet opéra, celui de Simon Stone, les rôles m’ont semblé inversés. Ainsi, le chef d’orchestre ne semblait plus là pour guider les interprètes mais plutôt comme un accessoire, comme un fond sonore, perdant ainsi de sa puissance pour ne pas déranger les chanteurs. C’est un élément que j’ai fortement regretté lors de cette représentation.
Toutefois, la puissance des chœurs de l’opéra ne peut laisser de marbre, une telle intensité vous porte et tend à nuancer le constat fait précédemment.

— Chiara SAPORITI