La Tempête

Théâtre | Comédie-Française | En savoir plus


La Tempête, Shakespeare, mise en scène de Robert Carsen à la Comédie Française.

La Tempête est une pièce de Shakespeare qui raconte l’histoire d’un duc de Milan déchu, Prospero, et de sa fille Miranda, qui se sont retrouvés sur une île déserte après un coup d’État et y vivent accompagnés de deux créatures fantastiques, l’esprit Ariel et le démon Caliban que Prospero a soumis à sa volonté par magie. Le duc déchu provoque une tempête qui amène sur l’île son frère qui l’a détrôné et ses compagnons. C’est donc une pièce pleine de magie (du duc et des deux créatures), une comédie parfois cruelle envers ses personnages, une histoire d’amour, de famille, de pouvoir… On ne sait pas sur quel pied danser avec cette œuvre, comme c’est souvent le cas chez Shakespeare.

La mise en scène oriente autant qu’elle perd le spectateur dans ce dédale. On a une pièce presque entièrement en noir et blanc (décors, costumes), les personnages évoluent dans un espace fermé assez angoissant. L’usage de la vidéo est particulièrement réussi, avec la projection sur le mur du fond de personnages fantômes du passé et plus souvent de la mer devant laquelle les personnages marchent sans savoir où aller. C’est une île sans en être une, et on ne sait jamais si on est dans la psyché du personnage principal, Prospero, ou si les évènements arrivent « vraiment ». La mise en scène réserve quelques surprises bienvenues mais sans esbrouffe. En sortant, de nombreuses questions restent sans réponse, des symboliques restent à élucider, sans pour autant que ces questions gâchent le plaisir de la pièce et du texte de Shakespeare. Le grotesque, la comédie gardent toute leur place.

La pièce est aussi une réflexion sur le pouvoir : ce que c’est pour un homme de perdre le pouvoir, de se retrouver seul sur une île avec seulement deux êtres magiques à qui donner des ordres et sa fille à chérir. Sur le sujet, ne pas hésiter à lire l’excellente réécriture d’Aimé Césaire, Une Tempête, qui se penche sur le sort des deux esclaves Caliban et Ariel.

Le seul bémol serait sur le rythme : la pièce met un peu de temps à démarrer et l’action lente peut faire décrocher le spectateur. Pourtant on comprend ce choix : le temps sur « l’île » est distendu, surtout pour les personnages auxquels Ariel joue des tours pour les empêcher de trouver leur chemin.

Mathilde Rain

Entre les chutes de neige et la crue de la Seine prend place un autre genre de phénomène météorologique, celui-ci à la Comédie-Française : c’est La Tempête de Shakespeare. Robert Carsen signe ici sa première mise en scène en France, accompagné de la Troupe, qui interprète brillamment les naufragés perdus dans cette île infernale en proie à la tourmente.

La tempête créée par Carsen est autant extérieure qu’intérieure : Prospero, ancien duc de Milan chassé par son frère Antonio, orchestre le naufrage de celui-ci et de sa cour sur l’île sur laquelle il est exilé. D’un côté de l’île, il organise la rencontre du fils d’Antonio, Ferdinand, et de sa propre fille, Miranda, dont la candeur ne peut que séduire immédiatement le jeune homme : ange vêtu de blanc et comme tombé du ciel, Ferdinand la prend d’abord pour une déesse venue le sauver – ou le condamner. De l’autre côté de l’île, Antonio conspire avec Sébastien, frère du roi de Naples, pour tuer ce dernier et permettre à Sébastien de s’emparer du trône, tout comme lui l’a fait en écartant Prospero du trône de Milan. Au milieu de ces complots, l’esclave rebelle de Prospero nommé Caliban, fait la connaissance de Trinculo et Stephano, respectivement bouffon et intendant du roi : ceux-ci lui font découvrir les douceurs enchanteresses de l’alcool, dans lesquelles Caliban se perd bien vite, entre injures et malédiction contre son maître qu’il tentera d’assassiner.

Au-dessus de cette île-prison plane une ombre mystérieuse : Ariel, esprit aérien sous les ordres de Prospero, pousse en douceur les naufragés dans la direction voulue par son maître, servant son maître avec fidélité dans l’espoir d’obtenir enfin sa liberté, que Prospero lui rendra une fois ses plans accomplis. Cet être surnaturel hypnotise les naufragés par la musique céleste qu’il fait retentir sur l’île. Ariel pose ainsi un problème majeur, celui de la limite ténue entre rêve et réalité…

La pièce s’ouvre en effet sur Prospero, allongé dans un lit qui semble plus être celui d’un hôpital que celui d’une chambre à coucher. La scène, composée de quatre murs blancs, forme une caisse de résonance pour les hantises du duc déchu : des images tirées de ses souvenirs y apparaissent, projetant ainsi le spectateur dans les méandres de l’esprit du personnage. Le cône formé par les murs crée un coquillage dans lequel tintinnabulent ces bruits étranges, qui plongent le spectateur dans un rêve éveillé.

Robert Carsen met ainsi en exergue la dimension psychologique de la pièce : entre chambre d’hôpital psychiatrique et rêve, pouvoir politique et pouvoir de l’esprit, la tempête est autant celle qui agite Prospero que celle qui agite l’océan. La balance finit par s’équilibrer : chaque groupe revient au centre de la scène pour assister au pardon et à la réunion générale. Cependant, Carsen a choisi de ne pas faire tomber la pièce du côté de la comédie, catégorie dans laquelle elle est souvent placée : la mort est partout, jusqu’à en imprégner les derniers mots de Prospero…

Solène Varescon

Le spectacle se déroule dans la sale Richelieu de la Comédie-Française mis en scène par Robert Carsen et scénographié par Radu Boruzescu.

L’histoire est connue car c’est un classique, La Tempête de Shakespeare, et on est assuré que le jeu va être bon car ce sont les comédiens de la Comédie-Française.

La mise en scène de Carsen est moderne et minimaliste. La pièce débute avec l’impression d’être dans un asile psychiatrique avec le lit d’hopital, la scène toute blanche, et les acteurs tous vêtus de blanc. Cela permet de comprendre que le personnage principal est peut être fou, ou a été trop longtemps tout seul et que le reste de l’histoire se passe en fait dans sa tête. Tout l’équipage du roi de Naples qui échoue sur l’île est habillé, lui, de vêtements modernes de rois et autres figures importantes des monarchies : costume et veste avec les différentes médailles et titres. A la fin lorsque Prospero rencontre tout cet équipage, il s’habille comme eux, comme s’il redevenait duc de Milan, et qu’il réintégrait cette société. Mais la pièce fini avec Caliban, le sauvage, et Ariel, l’esprit, le déshabillant pour qu’il se retrouve à nouveau vêtu de blanc, et puis tout seul sur scène pour bien rappeler au spectateur que toute la pièce a en fait lieu dans sa tête. Cette mise en scène simple et moderne fonctionne, mais a parfois des moments un peu lents. Heureusement, les scènes avec le bouffon, l’ivrogne et le sauvage redonne de l’énergie et de la vie au spectacle et sont les moments où le public rie le plus.

Si la mise en scène était simple, la scénographie aussi, misant tout sur les lumières et les projections vidéos. Le jeu de lumières donnait lieu a de très intéressantes ombres qui agrandissaient ou rapetissaient les comédiens, et c’était esthétiquement très beau. Les vidéos projetaient au début étaient perturbantes et sans grand intérêt. En effet, dès que Prospero parlait d’un personnage, l’image de ce personnage était projetée. C’était sans intérêt et presque vexant pour le spectateur qui peut imaginer lui-même ces personnages, sans besoin de lui montrer. Mais le reste de la pièce, c’étaient des images de vagues et mer qui étaient projetées ce qui tout d’un coup donnait un vrai décor à la pièce et le va-et-vient des vagues projetées étaient très agréables. Les dernières vidéos projetées étaient pour la mise en abîme lorsque Prospero montre une illusion à sa fille et son fiancé, et alors est projeté une autre petite pièce de théâtre. Cette utilisation de la vidéo était beaucoup plus intéressante et à sa place que les images projetées au début.

La Tempête est une pièce de qualité « sûre » et on passe un bon moment théâtral, mais il n’y a rien d’innovent ou de particulièrement stimulant.

Valentine Smith-Vaniz

Un bruit d’électrocardiographe qui s’emballe… Pourtant, pas d’erreur, ce 13 février, nous sommes bien salle Richelieu, à la Comédie Française, pour assister à une représentation de La Tempête de Shakespeare… C’est seulement la tension de Prospero endormi (Michel Vuillermoz) qui s’envole à mesure qu’il se remémore la trahison de son frère ursurpateur, Antonio (Serge Bagdassarian). Ce dernier lui a usurpé son titre de duc de Milan douze ans auparavant avec l’aide de son ennemi Alonso (Thierry Hancisse), roi de Naples. Il le contraint à l’exil avec sa fille Miranda (Georgia Scalliet) sur une île qui compte Caliban (Stéphane Varupenne) et l’esprit Ariel (Christophe Montenez) pour seuls habitants. Lorsque le navire de ses ennemis passe au large, Prospero, aidé d’Ariel, déclenche une tempête et les fait s’échouer sur son île. Il a pour but ultime de se venger d’Antonio et Alonso, de faire de sa fille la reine de Naples en la mariant au fils d’Alonso Ferdinand (Loïc Corbery) et de récupérer son duché! Sa vengeance se déroule comme prévue, mais peut-être le calme après la tempête va-t-il le disposer à pardonner…

La mise en scène de Robert Carsen s’appuie sur des projections vidéos, sur de discrets bruitages, sur des costumes modernes pour les naufragés et atemporels pour les habitants de l’île. Le choix de cloisonner et de décloisonner l’espace scénique au fil de la pièce permet tantôt de resserrer l’étau autour des personnages – les jeux d’ombre sur les murs reflètent alors lequel des personnages prend l’ascendant sur l’autre – tantôt d’ouvrir l’horizon de la pièce pour des scènes beaucoup plus lyriques ou comiques. Les acteurs déploient toute une palette de sentiments: l’amertume, le basculement de la vengeance vers la clémence pour Michel Vuillermoz, l’immédiate cristallisation amoureuse pour Georgia Scalliet et Loïc Corbery, le tiraillement entre soif de liberté et nécessité d’obéir à un Prospéro tenant à la fois du maître et du père pour l’éthéré Christophe  Montenez, paillardisme hilarant de Stephano et Trinculo (Jérôme Pouly et Hervé Pierre)…

Acteurs et mise en scène rendent donc à merveille toutes les facettes de la dernière pièce écrite par Shakespeare, dans laquelle la tragédie du pouvoir et les trahisons fraternelles cohabitent avec des scènes comiques et populaires, l’expression d’amours paternels et filiaux ou de l’amour naissant entre deux jeunes gens. La Tempête comporte même une dimension méta-théâtrale à travers le personnage d’Ariel: la mise en scène le suggère très nettement en faisant de Prospéro, Ferdinand et Miranda les spectateurs d’une illusion, celle de leur cérémonie de mariage bénie par Héra en personne, illusion qu’Ariel projette devant leurs yeux comme Shakespeare continue à nous projeter les siennes à travers les siècles…

Laurine Sauwens

Avis de tempête à la Comédie-Française !

Le vent souffle, les eaux se déchaînent, la tempête gronde, la salle Richelieu prend des airs de navire en perdition avant de se dévoiler comme une île perdue où les esprits rôdent. La pièce de Shakespeare revient à la Comédie-Française dans une version contemporaine mise en scène par Robert Carsen.

Habitué aux défis, il fait le choix de l’épure pour mettre en scène la vengeance de Prospéro, duc de Milan exilé avec sa fille Miranda sur une île depuis 12 ans. Celui-ci voit enfin le destin lui sourire quand avec l’aide de deux esprits, Ariel et Caliban qui symbolisent le bien et le mal, Prospéro orchestre sa vengeance envers son frère et le Roi de Naples qui l’ont trahi. Ce postulat de départ est avant tout un prétexte pour livrer une vaste réflexion sur le pouvoir, le pardon et la mort qui in fine nous concernent tous. Prospéro, remarquablement joué par Michel Vuillermoz, est un homme de pouvoir mais aussi un père. Tout vêtu de blanc, il règne sur son île comme un monarque mais veille sur sa fille, jouée par Georgia Scalliet, qui dans un jeu tout en retenue apporte une pureté et une douceur à ce personnage qui ne connaît que les contours de l’île mais qui va trouver l’amour. Les autres personnages seront les victimes de Prospéro et de ces éléments naturels déchaînés jusqu’au pardon final.

La mise en scène par sa simplicité, laisse une liberté d’imagination aux spectateurs qui peuvent composer mentalement avec cet espace scénique en perpétuel recomposition. La première scène, une chambre d’hôpital d’un blanc immaculé où un homme se débat dans son lit en proie à ces démons, se révèle être un lieu propice à l’onirisme mais aussi aux rappels des faits précédents. Le jeu des lumières et du bruit de la mer sur les parois blanches souligne la métaphore du cerveau d’un homme qui se cherche. La simplicité du décor de l’île et la luminosité permet aux comédiens de déployer tous leurs talents au cours de multiples tableaux. Ce choix de la retenue, fait que les personnages sont tous vêtus soit de pyjamas blancs ou de costumes militaires, symboles de pureté ou de vilenie.

Pour ma part, je partage le sentiment du metteur en scène d’utiliser des moyens modernes qui renforcent ce sentiment de tempête aussi bien par le numérique que par des chausse-trappes où apparaissent et disparaissent les personnages. Il s’agit d’une expérience qui veut immerger le spectateur au plus près du drame qui se joue, sans oublier le caractère fantastique de la pièce où la magie joue un rôle dans les événements qui surgissent. La poésie clôture magistralement cette pièce par l’apparition virtuelle de la déesse Junon qui veille sur la figure des amants.

La tempête est donc une pièce-fleuve, très subtilement adaptée pour permettre à chacun de se plonger dans cet univers mental durant 2h40 où l’entracte permet de repartir de plus belle sur cette île envoûtante au cœur de la tempête.

Adrien Baget
Photo : Vincent Pontet