La Mégère apprivoisée / Shakespeare (texte), Les Livreurs / Novembre 2019

Image d’entête : galeries des Livreurs, 2019

Comment ne pas être dubitatif quand on assiste pour la première fois à un spectacle des Livreurs ? Le concept est novateur : une lecture à voix haute, par un seul interprète, sans aucun décor, sans aucun costume. Ne va-t-on pas se perdre dans les mentions de personnages, dans les dédales de l’intrigue, en un mot : s’ennuyer ? À chaque fois, pour notre plus grand bonheur, la magie opère et l’on passe un excellent moment. Cette représentation du 20 novembre, dans une petite salle du 17e arrondissement, était particulière puisqu’il s’agissait d’une séance critique, à l’issue de laquelle l’auditoire était invité à donner son avis.

En interprétant La Mégère apprivoisée de Shakespeare, l’artiste a réalisé une performance particulièrement difficile : en effet, il lui a fallu réduire cette œuvre de trois heures en 1h20, afin de la faire correspondre au format standard d’un spectacle. Cet abrègement, dans l’ensemble très réussi, impliquait la suppression du prologue : la scène d’ouverture, complexe, nous plonge d’emblée in medias res, sans pour autant nuire de manière rédhibitoire à l’intelligence de la pièce. Malgré cette nécessaire concision, l’artiste n’a pas omis de conserver quelques passages qui, bien que n’ayant aucune espèce d’importance pour l’intrigue, sont particulièrement comiques ; l’on ne peut qu’approuver ce choix.

Avec des moyens matériels si minimaux, les personnages n’en sont pas moins finement analysés. Celui de la mégère, Catharina, est saisi de manière nuancée : l’artiste fait comprendre en quoi les manifestations de son caractère détestable sont exacerbées par la souffrance de voir sa sœur Bianca préférée par tous, à commencer par son propre père ; quant à Bianca, douce, mais assez inconsistante, elle donne de l’épaisseur – par contraste, au personnage de son démon de sœur. Petruchio, le mari de Catharina, manifeste un tempérament froid, tout en retenue, qui le distingue des autres personnages : à cet égard, on regrette seulement quelques incohérences lors des scènes de rage où il se montre violent envers son entourage – ce qui contraste exagérément, de manière presque schizophrénique, avec la prévenance qu’il ménage envers sa femme. C’est pourtant par ces manifestations d’amour comiquement paradoxales qu’il apprivoise, qu’il séduit sa mégère ; l’interprète a su faire ressortir la dimension ludique des relations entre Catharina et Petruchio, en particulier dans la célébrissime scène du soleil et de la lune : la mégère entre dans le jeu de son mari plus qu’elle ne s’y soumet, et n’amende son caractère que parce qu’elle comprend que c’est la manière la plus efficace de le plier à ses volontés. Face à cette interprétation, les accusations de misogynie qu’a pu subir la pièce par le passé, dans une lecture trop littérale, s’effondrent.

Comme chaque spectacle des Livreurs, cette représentation est une grande réussite, manifestant une appréhension fine et réfléchie de l’œuvre présentée ; la discussion qui a suivi, et qui faisait toute l’originalité de la démarche, permettait un approfondissement tout à fait intéressant, qui nous révèle les dessous d’une performance des Livreurs. Ce fut notamment l’occasion de rappeler que les mimiques du visage de l’interprète, qui constituent le seul élément visuel de la « mise en scène » – et que les spectateurs apprécient particulièrement, ne sont que la conséquence des procédures physiques destinées aux changements de voix ; car c’est par l’ouïe seule que les Lecteurs sonores déploient dans notre imagination un théâtre peuplé d’acteurs et meublé de décors dont nous sommes, en réalité, les metteurs en scène.

— Claire DE MARESCHAL

Eugène Ionesco écrivait : « On peut tout oser au théâtre ; c’est le lieu où on ose le moins ». Il fallait pourtant le faire : se retrouver seul en scène, sans artifice décoratif, sans costume, sans mise en scène autre qu’un pupitre orné d’une tablette et, au fond, un long rideau noir. Ce soir-là, installé dans une modeste salle de l’Ecole Supérieure du Professorat de Paris, je me trouvais donc en tête à tête avec Shakespeare et une unique actrice, Clara, aussi mystérieuse par sa solitude que par sa modeste ambition d’interpréter, en un peu plus d’une heure, La Mégère Apprivoisée.

Pourtant, en arrivant ce soir-là, je n’avais encore jamais assisté à ce genre encore méconnu de performance , et je ne connaissais la pièce que de nom, pas son contenu. Ainsi ce fut une double découverte pour moi : j’allais découvrir une nouvelle histoire, sous une forme inédite. De plus, un rôle m’était attribué, à moi et aux autres spectateurs : nous allions être les juges de cette performance et des critiques étaient attendues à la fin de la pièce, pour permettre à l’actrice de parfaire son interprétation. Aucune pression.

Mais dès le début de la pièce, et bien que mon regard devait se faire attentif et critique pour remplir mon rôle, le charme a opéré. Je me trouvais en quasi intimité immédiate avec ces personnages que je rencontrais tour à tour, et chaque nouvelle intonation était une nouvelle porte ouverte sur l’intrigue et les enjeux de la pièce. Ainsi, alors que le ton autoritaire de Baptista retentit pour introduire l’action et les personnages en présence, le ridicule et le pompeux des deux vieux prétendants, Hortensio et Gremio, créent un contraste immédiat. Le défilé de personnages aux caractères multiples, incarnés par la même actrice, est un spectacle étonnant et perturbant à la fois. Voir sous nos yeux se faire la transition entre le froid et calculateur Petrucchio et sa victime Catarina, interprétée avec une intonation naturelle et sonnant progressivement plus inquète, procure un sentiment contradictoire dès lors que ces personnages ont la même “source”. Et c’est bien le but : par l’incarnation d’une multitude de personnages, l’interprète finit par s’effacer totalement au profit de l’histoire qu’elle joue, et le spectateur se retrouve face à lui-même, son imagination étant chargée de construire les personnages et les lieux en autonomie.

Le jeu repose alors sur les sonorités et les voix. Le travail d’incarnation se fait au travers de transitions rapides entre des personnages aux caractères, expressions et intonations bien distinctes. Chaque détail apporte une plus-value à la scène : le caractère enfantin et sage de Bianca, résonnant avec celui de Lucentio qui m’est apparu comme le double d’un personnage de manga, le « parler jeune » et franc du valet Tranio et la voix blanche de l’édenté Vincentio, le tonitruant Pédant – qui contrefait ce dernier, et la jovialité du domestique Curtis à la gueule cassée. Chaque personnage présente au public une identité bien définie, reconnaissable au premier coup d’oeil – et d’oreille. Car, comme nous le dit Felix Libris présent ce soir-là (j’ai découvert plus tard qu’il est une sommité dans le milieu du solo théâtre), le jeu de l’acteur doit toujours se mettre au service de sa voix. L’auteur se fait avant tout conteur d’une histoire dont il devient chaque personnage tour à tour. Comme il sera dit à la fin de la représentation, toute la difficulté pour l’actrice est de trouver un juste mouvement dans le passage d’une voix à l’autre, pour rendre les personnages toujours reconnaissables, même dans les moments de rencontre et de confrontation.

Si un travail est encore à mener pour placer sa voix au plus juste et gagner en rythme dans le ventre de la pièce, la performance de Clara n’en reste pas moins saisissante et inattendue. Ses choix dans la sélection des scènes et dans l’interprétation sont judicieux et touchent juste, même pour les spectateurs qui, comme moi, ignoraient tout de l’intrigue et qui ont découvert toute l’horreur et le drame de cette pièce.

En effet, s’il y’a bien quelque chose à retenir de cette représentation, c’est qu’elle est douloureusement actuelle. À l’heure du mouvement #MeToo et des manifestations contre les féminicides, les machinations de Petruchio pour « apprivoiser » le fort caractère de Catarina nous donnent à voir que les choses n’ont pas changé depuis le temps où il était normal de donner sa fille en mariage pour des arrangements économiques. Alors que Catarina se veut indépendante et forte, le dressage de Petruchio la fait servile, obéissante à celui qui devient son maître, et non son mari. Le tournant de la scène du soleil et de la lune nous fait voir comment Catarina va jusqu’à adopter les caprices du mari qu’on lui a imposé pour ne plus avoir à lutter. Si on peut attendre d’elle une entourloupe finale qui la fasse se libérer de l’entrave de son maître, il n’en est rien et elle demeure docile, affichant au regard de tous sa soumission aux croyances et aux exigences d’un homme duquel elle tombe amoureuse par dépit, comme victime du syndrome de Stockholm.

Il est impossible d’imaginer une telle pièce écrite de nos jours, ce qui fait de La Mégère Apprivoisée quelque chose d’essentiel pour appréhender nos relations contemporaines. Catarina n’est pas une héroïne qui affronte son destin imposé : c’est une victime. Il faut en prendre conscience et le théâtre, lorsqu’il est bien fait, nous aide à cela.

— Hugo de Gaillande