La double inconstance

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La Double Inconstance est une comédie en trois actes et en prose que Marivaux écrivit en 1723. La pièce est actuellement en représentation à la Comédie Française, et ce pendant encore un mois.

L’intrigue s’articule autour du couple amoureux que forment Arlequin et Silvia. Rien ne pourrait entraver leur bonheur si ce n’est le Prince qui, jetant son dévolu sur la jeune Silvia, la fait enlever. S’en suit une série de stratagèmes et de manigances pour venir à bout du serment d’amour que se sont fait les deux amants.

A 20h30, ce mardi soir, La Salle Richelieu est comble. La lumière s’éteint progressivement, les conversations se transforment en chuchotements, qui bientôt s’évanouissent. Le rideau se lève et entraîne les huit cents spectateurs dans une comédie légère sur un sujet grave, pendant plus de deux heures. La salle, attentive et comme captivée, résonne régulièrement des rires du public. Aux balcons, les spectateurs sont aux aguets. Certains se penchent dangereusement pour ne pas rater le moindre détail. Et des détails, il n’en manque pas dans le magnifique travail de mise en scène qu’a effectué Anne Kessler.

Les décors et les costumes sont éblouissants et l’on en vient à se demander comment la metteure en scène a su conjuguer le texte classique de la pièce à une ambiance moderne (la belle Flaminia qui décapsule une canette de soda ou encore la coquette Lisette accrochée à son iPod). Loin de choquer, ces détails confèrent à la pièce une dimension comique mais également authentique. Les sujets qu’abordait Marivaux au XVIIIe siècle sonnent terriblement familiers, preuve que cet auteur est plus que jamais d’actualité, près de trois siècles plus tard.

Les rôles semblent avoir été taillés sur mesure, tant le jeu de chaque comédien est juste et éclatant. Arlequin nous enchante, Flaminia nous séduit. On pardonne à Silvia la faiblesse de ses sentiments, étant nous-mêmes charmés par le Prince. Aux côtés des personnages principaux, la présence discrète mais constante des trois dames de compagnie et des trois valets (tantôt simples ombres des personnages principaux, tantôt témoins espiègles du revirement des cœurs de chacun) confère au tableau une grande dimension esthétique. C’est par eux que s’opèrent les changements de décor entre les scènes ; ces enchaînements quasi chorégraphiques font partie intégrante du spectacle.

« C’est avec cette pièce que j’ai rencontré Marivaux, que j’ai commencé à l’aimer et, en l’aimant, que j’ai compris que sa parole, son théâtre allaient bien au-delà des mots. » Cet amour qu’elle porte à Marivaux, Anne Kessler le transmet avec fraîcheur et brio dans ce remake moderne et pétillant. On la remercie et on vous dit : A voir et à revoir !

Delphine Morin

Dans sa mise en scène de La Double inconstance, Anne Kessler propose un jeu original fondé sur la dialectique entre le texte extrêmement précis et réfléchi de Marivaux et la représentation d’une répétition théâtrale induisant l’idée d’un travail en cours, non achevé. En effet, le spectateur assiste aux répétitions de la Comédie Française (c’est indiqué sur un panneau dans le fond de la scène, sur lequel sont également inscrits les éléments permettant de se situer dans le déroulement de la comédie : actes et scènes) et voit peu à peu les costumes évoluer, se préciser et faire sens. Anne Kessler dit elle-même avoir fondé son travail de mise en scène sur une citation de Marivaux selon laquelle l’acteur est celui « qui fait semblant de faire semblant. ». L’idée de feindre de montrer au spectateur une répétition de la pièce n’a pas de but illusionniste (chacun sait malgré tout qu’il assiste au travail final et achevé, à une vraie représentation) mais permet de mettre en relief l’évolution psychologique des personnages, qui est sûrement l’enjeu principal de la pièce. Comme souvent chez Marivaux, la manipulation mais également les rencontres, les comportements, le chemin que chacun parcourt amènent tous les personnages à changer de point de vu, à penser et sentir autrement, et finalement à modifier totalement le système de relations qui structurait la pièce au départ. Outre un bouleversement, cette structure s’inverse de manière presque symétrique ici, et cela se traduit au fil de la représentation par l’évolution des costumes. Ce procédé n’est pas nouveau puisque Piscator et plus encore Brecht l’a initié en France en 1954 avec Mère Courage et ses enfants, où les éléments de décors s’usaient et les personnages vieillissaient et se transformaient à vue d’œil au fil du spectacle du fait de la guerre, élément destructeur par excellence. Dans La Double inconstance, il s’agit plutôt d’un enrichissement des costumes que d’un dépouillement, et cette construction progressive enracine peu à peu chaque personnage dans une situation et un point de vue contraires à ceux de départ. Silvia, par exemple, au début en robe simple et légère de petite bourgeoise, est folle amoureuse de son villageois Arlequin (dont le nom annonce déjà un retournement de situation), mais elle se dote progressivement d’un chapeau, d’une coiffure sophistiquée, d’un jupon bouffant, d’une paire de gants rouges (qui témoigne le début de son ascension sociale puisqu’après elle toutes les femmes de la cour portent la même) et finalement d’une élégante et précieuse robe rouge. Ces costumes suivent son évolution psychologique : elle abandonne peu à peu son amour pour Arlequin et cède à son penchant pour le cavalier de la cour (plus subtil et élégant) qu’elle épouse en découvrant finalement qu’il est le prince.

Le décor, lui, change très peu et ne se dote pas d’éléments supplémentaires de manière aussi significative que les costumes. Les acteurs se meuvent dans une salle du palais assimilée à un boudoir ou à une grande salle polyvalente dans laquelle les invités sont accueillis et où Silvia est retenue au début, mais c’est aussi là que le prince prend son bain ou s’entretient en privé avec Flaminia pour comploter contre Silvia et Arlequin. L’espace est donc assez vaguement défini, mais il s’agit d’une salle du palais princier (donc richement décorée) d’où l’on peut voir, par la fenêtre, la course du soleil signifiant clairement l’unité de temps (l’action se passe en une journée). Cette pièce classique respecte en effet la règle des trois unités de temps, d’action et de lieu, bien que pour une scène la salle du palais soit transformée en jardin (cela reste dans l’enceinte du palais).

L’unique action qui se déroule est la mise en œuvre de la séparation de Silvia et Arlequin pour permettre au prince de satisfaire son amour pour Silvia en se mariant avec elle. Cette intrigue est organisée de manière très claire et classique, en 5 actes dont le troisième est l’acmé. Le spectateur connaissant la construction du théâtre classique (et surtout connaissant Marivaux) peut presque savoir dès la scène d’introduction, où sont présentés les enjeux principaux de l’intrigue, qu’à la fin l’amour de Silvia pour Arlequin va s’éteindre et qu’elle va épouser le prince. Pour anéantir toute ambiguïté possible, Anne Kessler fait projeter sur un panneau l’acte et la scène qui sont en train de se dérouler. Ainsi, le spectateur peut anticiper le déroulement de l’action et comprend que l’enjeu n’est pas de se laisser surprendre par l’intrigue ou par le renversement de situation. Ce renversement est attendu, de nombreux éléments textuels (le nom d’Arlequin par exemple) ou scéniques permettent de le prévoir. Il n’est donc pas le véritable centre de la pièce, et Anne Kessler propose une mise en scène tout à fait au‐delà de la question de l’illusion théâtrale. Elle met plutôt le spectateur sur la piste d’une réflexion sociale déjà présente dans le texte de Marivaux de manière très subtile. Avec une pointe d’ironie moins perçante et peut-être moins moralisatrice que Molière, Marivaux analyse les comportements sociaux, en allant ici jusqu’à mettre en lumière la psychologie des personnages, influencés par de multiples facteurs. C’est aussi parce que l’enjeu se trouve si profondément ancré dans l’intériorité des individus que le niveau de langage n’est pas vraiment différencié entre les personnages de l’aristocratie et les villageois de la petite bourgeoisie. En ce sens, la mise en scène d’Anne Kessler et le jeu des acteurs sont justes parce qu’ils n’essayent pas d’enraciner les personnages dans le cliché de leur situation sociale, mais ils creusent plus profondément en liant les décisions et les intérêts des personnages ainsi que leurs évolutions à leur psychologie, elle‐même en partie déterminée par des facteurs sociaux avec lesquels elle enter en interaction de manière singulière.

Julia Ben Abdallah

La sonnerie retentit, le silence se fait et, tandis que la lumière diminue, tous les regards se tournent vers les épais rideaux rouges de la salle Richelieu. Au programme ce soir le ballet des amants maudits que sont le jeune Arlequin et la belle Silvia, arrachés à leur campagne natale et entrainés dans les manigances de la cour par le bon vouloir d’un prince qui n’a su résister aux beaux yeux de la jeune femme. Mais quand le rideau s’ouvre enfin ce n’est pas un palais que nous découvrons mais une salle de répétition: le foyer des artistes. Là, la troupe s’exerce au fur et à mesure que les mois s’égrainent sur le texte de Marivaux tandis que la vie parisienne semble suivre son cours par les fenêtres de la salle.

Au-delà d’un simple aperçu du travail de la troupe c’est toute une ambiance qu’Anne Kessler choisit de recréer dans cette mise en scène rafraichissante d’une pièce que l’on aurait pourtant volontiers vu prendre quelques rides. On découvre avec plaisir le quotidien des comédiens: l’effervescence de la préparation du décor et des accessoires, les premiers essais devant l’intégralité de la troupe, texte à la main, les moqueries et les pauses à la fenêtre mais, surtout, un fourmillement d’idées et de stratagèmes qui, dans les premiers temps de la pièce, pallient au manque d’accessoires et d’éléments de décor plus appropriés. Les anachronismes sont foisons dans une belle insouciance du téléphone portable aux lunettes de soleil en passant par des assemblages vestimentaires plus ou moins étranges au fur et à mesure que le travail de confection des costumes progresse. Et, tandis que la pièce se perfectionne, c’est l’intrigue qui se tisse et le sort des personnages qui se scelle jusqu’au paroxysme du troisième acte qui nous ramène au temps présent, celui de la représentation.

Plus qu’une représentation théâtrale c’est une véritable ode à la comédie et à tous ses ressorts que nous présente Anne Kessler. Elle dresse ainsi un parallèle saisissant entre les manigances de Flaminia et le travail de la troupe qui se glisse dans la peau des personnages et nous dupe le temps d’une soirée. La légèreté des comédiens en répétition fait peu à peu écho au caractère éphémère du sentiment amoureux qui lie et délie les protagonistes pris au jeu de la cour. On ne pourra que saluer l’intelligence d’une mise en scène qui nous donne à voir toute la modernité et la virtuosité du regard que Marivaux porte sur les relations humaines qu’il met à l’essai avec la précision d’un scientifique dans une pièce savoureuse et joyeuse qui ne manquera pas de séduire les plus exigeants des spectateurs.

Julie Sané-Pezet

Pour une double trahison, une double invention. Née de la plume de Marivaux en 1723 au Théâtre-Italien, La Double inconstance a été revisitée pour sa nouvelle représentation à la Comédie-Française par Anne Kessler, sociétaire du même théâtre. Cette comédie en trois actes, détruit progressivement la figure de l’âme-sœur éternelle qui doit s’incliner devant les évolutions perpétuelles de l’existence humaine. Deux amants, jadis prêts à se donner l’un à l’autre pour toujours, finissent par céder à la volonté de deux séducteurs décidés à faire du premier couple de fiancés deux nouvelles paires de conjoints. Parce qu’en matière de la conscience immatérielle, entre l’amour imaginaire et l’amour vécu il n’y a qu’un pas bien glissant, et même le sentiment le plus immuable risque de se voir bouleverser par un nouveau penchant. Les marionnettes sont Sylvia et Arlequin, interprétées ici par Adeline D’Hermy et Stéphane Varupenne. Les maîtres de jeu, qui comprennent le fonctionnement du système sentimental pour mener à bien leur dessein commun, c’est le Prince et Flaminia, incarnés par Florence Viala et Loïc Corbery.

Sauf que dans cette nouvelle reprise du texte originel, ce n’est pas tant l’histoire que l’existence physique du spectacle qui prime. Ou plutôt, l’histoire se raconte et prend forme par des moyens purement physiques. A mesure que l’intrigue se déroule, on pourrait en effet critiquer le jeu raide des comédiens qui sont bien chez eux à la Comédie-Française. Sont absents les regards langoureux, la voix brisée, hésitante, pressée que l’on associe aux affections naissantes et auxquels on s’attendrait pour montrer que le séducteur commence à avoir raison du premier amant. Mais cette invraisemblance relève en fait du jeu théâtral qui vient dédoubler ce jeu de séduction, et qui s’accapare tout la valeur de la pièce.

Faisant penser à la mise en scène de Platée par Laurent Pelly, Kessler commence par nous plonger dans les répétitions d’un spectacle qui se prépare, comme si nous partions du réel pour nous enfoncer de plus en plus loin dans l’imaginaire. Sauf que la répétition elle-même restera toujours chimérique : nous savons aussi que les comédiens ont répété ces scènes dites authentiques pour nous présenter un spectacle bien fait, et ceci à partir des premières répliques. Quand les canettes de coca s’ouvrent, ou que les téléphones portables sortent, il s’agit moins d’une invasion du réel dans l’imaginaire que d’un saut illusoire dans l’action qui se poursuit tout de même. Une fois l’illusion du fond immuable brisée, il ne reste plus que des apparences de fond bien trompeuses et bien éphémères qui se remplacent sans cesse. Sans rien changer au texte, Kessler a su donc reproduire toute la problématique des sentiments glissants dans les qualités formelles de la pièce. Il s’ensuit que les personnages-comédiens sont détachés de leurs propos, de leurs sentiments, non pas par erreur mais pour mettre en relief cette même idée. Nous nous buttons contre l’impossibilité d’approfondir notre connaissance des êtres conscients qui vivent inévitablement sous l’empire des sentiments aléatoires, même en prétendant à l’Éternité. Aussi est-ce par le moyen de la danse, symbole physique capable de nous émouvoir sans souci d’élucidation, que la séduction se dévêt savoureusement de la vraisemblance. C’est ainsi que Kessler a réussi à moderniser cette pièce du XVIIIe pour faire ressortir de manière encore plus forte les vérités humaines qu’elle contient en elle. Double trahison, double invention, double réussite.

Louise Ferris

Anne Kessler s’attaque à Marivaux pour la Comédie Française et ce dans une mise en scène résolument moderne de La Double Inconstance. Il est vrai que le thème de cette comédie de Marivaux n’a pas vieilli et le titre en est programmatique : la pièce nous montre comment le couple, rural et innocent, formé par les naïfs Arlequin et Silvia, va finalement être mis à mal par le monde de la ville. Le Prince, tombé amoureux de Silvia lors d’une chasse, l’a enlevée pour qu’elle devienne sa femme et la retient dans son palais. Grâce à l’habileté et l’ingéniosité de Flaminia, il va gagner le cœur de la belle Silvia tandis qu’Arlequin de son côté sera vaincu par les charmes de Flaminia elle-même. La pièce, comme souvent chez Marivaux, n’est pas aussi légère qu’elle n’en a l’air. Plus que l’amour que se porte les deux personnages, c’est surtout leur amour-propre, leur orgueil, qu’elle va questionner. Face aux deux passions naissantes dans la ville, reste ce qui fait toute la spécificité des villageois : leur honnêteté. Ils combattent leur propre cœur par fierté, pour s’éviter la honte de l’infidélité, la honte de l’inconstance.

L’amour si fort d’Arlequin pour Silvia, de Silvia pour Arlequin, amour de conte de fées, de romans, de fin de comédie, tremble, tangue pour finalement se détruire. Ce ne sont que des marionnettes entre les mains expertes de Flaminia, reine des manipulatrices.

Il n’est pas étonnant à cet égard qu’Anne Kessler ait choisi de placer la pièce dans une mise en abîme constante avec le monde du spectacle. Qu’est-ce en effet qu’une comédie de Marivaux, sinon une expérimentation de l’âme humaine, une dissection du cœur ? Le palais du Prince, bel appartement parisien, est ainsi renommé « foyer des comédiens » : chaque scène se donne l’impression d’être consciente qu’elle n’est qu’une représentation. Les serviteurs du Prince sont des spectateurs, des cadreurs, des monteurs. Les personnages citent du Marivaux. Une scène, qui n’apparaît pas dans la pièce originelle, est particulièrement frappante : le Prince prend un bain, et les bruits de l’eau sont rendus simultanément par un serviteur plongeant ses mains dans une bassine. C’est à mon sens particulièrement révélateur de cette forme de redondance que l’on trouve dans la pièce. Les personnages y jouent un rôle. Une expérience cruelle est finalement menée sur Arlequin et Silvia, les gens du peuple sont incarnés par une espèce de bande de bobos parisiens, qui s’admirent dans la glace et font des garden-parties. L’honnêteté des villageois est peu à peu viciée dans un continuum remarquable qui fait le génie de Marivaux : les sentiments ne changent pas par à-coups, ils évoluent d’eux-mêmes, doucement, et l’on ne peut savoir à quel moment précis Silvia cesse d’aimer Arlequin pour donner son cœur au Prince, à quel moment Arlequin commence à ressentir plus qu’une amitié pour Flaminia. Le Prince est capricieux, et l’on perçoit à plusieurs reprises le questionnement de la justice. « Silvia est la seule chose que j’avais, dit en substance Arlequin. Si je n’avais qu’un liard, vous qui êtes riche, vous viendriez me le prendre ? ». Mais quel pouvoir a Arlequin face au Prince ? Il n’est que sujet, et même sa liberté d’aimer est mise en péril. Le procédé, si l’on y regarde de plus près, apparaît comme une forme de persécution. Sous la légèreté apparente du fameux « marivaudage », la cruauté. Après tout, Silvia et Arlequin ne sont que les deux victimes innocentes d’une grande machination orchestrée par Flaminia. Ses motivations restent floues jusqu’à la fin. Elle embrasse le Prince mais crie à son amour naissant pour « ce petit homme là », Arlequin.

Il y a bien deux metteuses en scène. La pièce est, jusqu’au bout, une métaphore de la duplicité. Et Anne Kessler parvient à garder cette tension entre théâtre et expérience scientifique, entre légèreté du rire et cruauté des actions et des dires. Cela ne se fait pas sans clins d’œil discrets au public. La scène où Flaminia persuade la coquette Lisette de tenter sa chance avec Arlequin et de feindre des manières plus simples, scène où Lisette consent à enlever sa mouche, s’ouvre avec le début de la fameuse chanson de Polnareff.

Ce que l’on retiendra de la mise en scène d’Anne Kessler est sûrement le danger du théâtre et surtout de la comédie. On rit, mais on risque d’y perdre son âme, de se fondre dans son personnage jusqu’à ne faire plus qu’un avec lui. Une saillie, et les hommes nous apparaissent tout d’un coup si influençables ! Nos choix ne sont-ils pas tous dictés par des rôles ? Au palais, c’est le « je joue, donc je suis », qui semble primer, mais enfin l’identité de chacun, la constance du moi, n’est-ce pas vains concepts quand plus personne ne sait réellement s’il joue ou s’il est? Finalement, Flaminia tombe peut-être réellement amoureuse d’Arlequin, et ainsi elle est prise à son propre jeu. Prenez garde : rien ni personne n’est à l’abri au théâtre.

Marlène Lafont

Les acteurs de la Comédie Française sont en train de répéter pour mettre en scène La Double inconstance. C’est ainsi que le public se retrouve face à face à la comédie marivaudienne, et ensuite – sans même s’en rendre compte – complètement à l’intérieur de celle-ci. Si en effet au début de la pièce les escamotages théâtraux sont explicités aux spectateurs amusés, au fur et à mesure les complots amoureux marivaudiens et la maîtrise des acteurs suffisent (et largement !) à en capter l’attention et à en susciter le transport.

Les dialogues rusés et psychologiques qui avaient valu à Marivaux l’étiquette de « précieux » au XVIIIe siècle sont ici maintenus dans leur entière perfection, s’intégrant aisément avec la gestuelle moderne et apparemment spontanée des acteurs. Ainsi, le public contemporain a l’opportunité de se rendre compte que la métaphysique du cœur marivaudienne est toujours d’une extrême actualité.

Si Marivaux il y a trois siècles a marqué l’évolution d’Arlequin en le rendant mi-balourd mi-amoureux, Anne Kessler a réussi aujourd’hui à insérer parfaitement l’inconstance du cœur humain dans un contexte mi-classique mi-contemporain. Sans banalité ni idéaux révolutionnaires, Arlequin et Silvia dénoncent malgré eux – grâce à leur simplicité et étrangeté – les mœurs courtisans ; mais la cour à son tour démasque les faiblesses de leur soi-disant amour sincère.

Nous avons alors envie d’affirmer que Marivaux, et avec lui Anne Kessler, ne veulent pas mettre en scène une sorte de lutte sociale, mais plutôt les faiblesses de l’âme humaine, qui sont communes à toute classe sociale et toute époque.

La mise en scène de Kessler réussit avec maestria à « ne pas raconter » , à laisser que les sentiments les plus divers naissent, se transforment et évoluent au sein des personnages eux-mêmes, qui donc ne peuvent que les expliciter malgré eux. Il s’agit de la forme à la fois la plus contemporaine et la plus éternelle de ce naturel tellement cher à Marivaux : naturel dans lequel les mots expriment les sentiments de l’individu avant même qu’il soit conscient de ce qu’il ressent.

Nous nous plaisons alors à imaginer que ce qu’est en train de sentir le public de la Comédie Française en 2016 s’approche – avec toutes les inévitables différences – au ressentir des spectateurs de 1723 face aux acteurs de la Comédie Italienne.

Silvia Giudice
Photo : Pascal Victor