La cuisine d’Elvis

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La pièce est un huit-clos au sein d’une famille déchirée mais attachante. Il y a Dad qui aurait pu être mort mais qui s’est arrêté au stade du légume. Pour le réveiller Jill cuisine avec obsession tant dis que Mam, aux antipodes, est anorexique. À cette famille de cas sociaux se joint Stuart, le nouveau petit ami de Mam qui va finir de faire basculer la famille dans le délire.

Tout au long de la pièce transpire l’humanité et l’humour de la pièce de Lee Hall. Véritable pièce sociale, elle nous plonge dans le quotidien de mal-aimés de la vie, de marginaux. Les 10 premières minutes sont très prenantes : le jeu de Cécile Bournay (Jill) est drôle est attachant, le spectateur peut repenser à son adolescence et s’y identifier. On compati. Puis arrive Mam (Marie Payen). On ne sait pas encore que c’est une mère malheureuse, anorexique, alcoolique cherchant désespérément un semblant de bonheur. On ne le sait pas parce qu’elle danse sur du Elvis Presley et fait reculer le temps. On comprend. Alors un jeune homme arrive pour danser avec elle. On ne sait pas encore qu’en voulant bien faire, il va devenir le méchant de l’histoire.

On parvient difficilement à comprendre l’omniprésence de l’icône Elvis Presley dans la pièce. Pierre Maillet intercale des chansons de l’icône sans qu’on comprenne le rapport avec la scène précédente ou suivante. Les comédiennes nous font difficilement comprendre que leurs personnages n’en peuvent plus d’Elvis parce que cela rime avec une époque révolue. Seul Jill serre les dents et continue de faire écouter ces chansons pour « stimuler » son père. Elvis semble être synonyme de souvenir, de passé mais ça ne transpire presque pas. On ne ressent aucune nostalgie, un peu d’agacement parfois mais rien de plus.

Le jeu de Marie Payen et de Pierre Maillet m’ont d’abord déconnecté de la dynamique comique de la pièce. Les moments de faiblesse de Mam m’ont paru ridicule et les chansons de Dad étaient sans charisme mais sans humour non plus. Si c’était du cynisme, je ne l’ai pas ressenti. Soit c’était du cynisme, soit les acteurs jouaient mal. Le cynisme est la clef de la pièce, il explique les repas de famille pathétique, le triangle amoureux mère, fille, beau-père, la cuisson de Stanley et la branlette de Dad. C’est grâce à lui que l’on rit. Ce cynisme saillant est interne à la pièce de Lee Hall, on le doit rarement à la mise en scène. Quand à la scénographie, elle était très équilibrée, très épurée et ainsi suggérait un cadre de vie presque clinique en adéquation avec l’handicap de Dad. Mais la majorité du temps on ne la remarque que par son utilité : la cuisine se range parfaitement sous l’estrade, la table est adaptée au fauteuil roulant…

Plusieurs éléments ont montré le potentiel de la pièce. Prendre Elvis Presley comme icône fait l’originalité de la pièce, il est rare de voir des figures comme ce chanteur dans des comédies sociales. Mais on ne sentait pas cette originalité. Les comédiens sont sûrement talentueux mais on peine à ressentir le cynisme et le pathétique de leurs personnages. La cuisine d’Elvis reste une belle découverte, mais qui nous laisse frustrés.

Nora Calderon

Entre cris, espoirs et désespoir, rêve, illusion et réalité, La cuisine d’Elvis, nous (en)chante. Mise en scène et interprété par Pierre Maillet, cette pièce est adaptée et traduite de la pièce originale de Lee Hall. Cette création collective jouée au Théâtre du Rond-point nous invite à réfléchir, par les musiques, le jeu d’acteurs, les jeux temporels, à la vie et aux relations interhumaines et leur impact dans notre vie émotionnelle. Cooking with Elvis avait était présenté pour la première fois au Live Théâtre de Newcastle. Lee Hall est notamment connu par les adaptations scénaristiques de films connus tel que Billy Elliot et Orgueil et Préjugés. Pour le metteur en scène Pierre Maillet, tout tourne autour de ce mythe musical qu’est Elvis, la cuisine et la confrontation de genres théâtraux différents. En effet, entre théâtre bourgeois et comédie musicale, La cuisine d’Elvis explore des univers théâtraux différents. La pièce raconte l’histoire d’une mère et d’une fille qui se retrouvent avec l’homme de la famille, le père et mari, handicapé, « un légume » comme s’exclame la mère. Or, les deux femmes restent jeunes, et ce handicap nuit leur santé à la fois physique et morale. Alors que la mère trouve un nouvel amant, celui-ci se retrouve au milieu d’une crise familiale et ne viendra pas adoucir l’atmosphère, les discussions entre la mère et la fille sont violents, la mère se prenant pour une adolescente et la fille essayant d’endosser un rôle de mère ou d’adulte qu’elle n’est pas encore. Comment cette pièce fait surgir la crise tout en essayant d’inviter le spectateur à « essayer » la vie comme est dit à la fin de la pièce?

Au niveau de la mise en scène, la représentation est rythmée par la musique elle-même. C’est l’émergence du rêve qui surgit à chaque fois. La progression de l’action est chronologique, mais l’irruption de ces moments de chants où le père se prend pour Elvis dans ses rêves nous invite à nous évader. Quelque part, le rêve, c’est la pièce elle-même, peut-être une mise en abyme du théâtre, qui peut être évasion dans une utopie. Le rêve du père rappelle les rêves qui dans le temps de l’action et de la « réalité » sont oubliés. La crise, les cris éclatent mais s’apaisent dans le chant du rêve. Mais tout ce rêve est connecté au spectateur qui est témoin. De fait, surtout la jeune fille, elle nous parle, nous invoque. Le jeu d’acteur nous invite à être participant, et surtout, le choix d’acteurs qui arrivent au début de la pièce de l’arrière de la salle semble une métaphore: ce sont nos fantômes et nous-mêmes, spectateurs et acteurs de la vie qui montons sur scène.

Au niveau de la scénographie, les décors et costumes nous invitent à une scène qui se veut très réaliste. Mais ces habits témoignent des décalages. Les costumes, comme dans la théâtralité de Jean Vilar semblent avoir sens. C’est notamment pour cela que lorsque certains moments de la crise penchent vers le rétablissement de la maladie familiale, la jeune fille s’habille dans des habits qui traduisent une confiance et une joie nouvelle.

Mais mis à part les costumes, ce qui était intéressant c’était la disposition entre deux niveaux dans la scène. C’est là où on peut réfléchir plus profondément à la place de la cuisine. Pourquoi est-elle en bas? Le salon et la salle à manger sont dans le deuxième niveau et la cuisine est tout en bas, au centre de la scène depuis le début. La cuisine joue un rôle fondamental. La cuisine symbolise la faim, d’aliments mais aussi la faim et la soif de vie. C’est l’aliment qui vient remplacer le manque. Car la pièce est traversée du manque. Peut-être est-ce le mot le plus important, le manque. En effet, la mère a besoin d’un amant, elle assouvi un désir sexuel avec son nouvel amant, et devient anorexique, ne mange pas, mais reste dans le manque du vrai amour, son mari paralysé à vie. La fille quant à elle manque de vie, manque d’amis, manque d’amour, manque d’un père, or tout ce manque se traduit dans son besoin constant de faire la cuisine et de manger. Et c’est là où la musique et Elvis prennent sens aussi, c’est la catharsis, c’est le roi de la musique, c’est l’expiation des souffrances qui peut faire aussi un parallèle avec la personne même qu’était Elvis, qui malgré le fait qu’il était considéré le roi, il se sentait seul et vide. Ce n’est que vers la fin que les personnages retrouvent un équilibre, et c’est précisément à ce moment que la cuisine est caché, elle n’est plus au centre de la scène. Ce choix scénographique semble nous inviter à penser que ce manque peut être comblé dans un rééquilibre des personnages. Il est d’ailleurs assez émouvant de voir la réflexion sur la vie que surgit dans les réflexions de la jeune fille qui trouve qu’il faut « essayer » la vie, que peut-être cela est-ce la vie.

Tout en nous divertissant, la pièce est drôle, belle et déchirante. Elle nous met face à nos propres discussions, on peut très vite se sentir identifiés dans les rêves, dans les manques, dans les disputes, dans les cris, dans les incompréhensions et désillusions. C’est que c’est quelque part toutes ces émotions de la vie qui se jouent sur scène. L’amour, la jouissance du plaisir sexuel, la tristesse de la perte et de la maladie. Et ceci en plusieurs temporalités qui nous rendent témoins de l’évasion et acteurs du renouveau. Il y a donc quelque chose de très brechtien, on n’est pas passifs à la fin de la pièce, car on a été témoins de la crise, des problèmes, et de certaines solutions possibles. Je pense pour ma part, que la pièce m’invitait à une forme de catharsis, mais pas une pure purgation des passions aristotéliciennes. Il y a quelque chose de déchirant, on éprouve nos peurs et nos tristesses avec les acteurs, mais la fin de la pièce est comme une invitation à comprendre que la crise dure le temps d’une vie et que le jeu est de vivre et surmonter les difficultés. Les spectateurs à la fin d’ailleurs n’avaient pas l’air d’être en pleine forme. Quelque chose de triste et déchirant s’est produit sur scène, mais j’ai eu l’impression que c’était la pièce qui continuait à réfléchir en nous tous.

Solène Crépin

En arrivant au théâtre du Rond-point, tout d’abord impressionnée par ce lieu célèbre et qui possède un cachet bien à lui avec sa moquette et ses grands cercles de couleur. Tout ce que j’aurais pu imaginer aurait été loin de la réalité : un monstre théâtral qui transporte au fil de la pièce à travers tout le panel des émotions, du rire aux larmes. Cette pièce de Lee Hall – dramaturge anglais – créée en 1999 est mise en scène et interprétée par Pierre Maillet. Comme le suggère le titre, il est question de cuisine et d’Elvis Presley.

On découvre une famille brisée composée de trois protagonistes. Le père tétraplégique a eu un accident quelques années auparavant est le principal sujet de dispute entre la mère et la fille qui essayent tant bien que mal de continuer à vivre. La jeune fille, interprétée de façon brillante, se réfugie dans la cuisine et la confection de bons petits plats pour ne pas toucher le fond ; tandis que la mère se déresponsabilise, exhibe ses tendances alcooliques et nymphomanes tout en étant anorexique, un joyeux mélange donc. Un personnage fait son entrée, Stuart, un jeune homme qui travailler dans un magasin qui confectionne des gâteaux ; il arrive dans cet enfer et se fait balader durant toute la pièce, et est le sujet de nombreuses situations très absurdes et politiquement incorrectes, pour le plus grand plaisir du spectateur.

Tout ce beau monde ne sait pas se parler. Les discussions se finissent en disputes, en cris, en hurlements; et le plus souvent, un des personnages en vient à quitter la scène tant la violence est prégnante. Ou bien il ne se supporte plus.

La distribution de la parole est impressionnante. Elle fuse, les mots sont crus, prononcés sans filtre aussi mordants que des lames de rasoir. On n’aimerait pas être à la place des personnages lorsqu’il est question d’entendre ses quatre vérités. Pourtant, ce n’est pas choquant, c’est simplement la vie qui est montrée, une vie de détresse que mènent des gens paumés et qui cherchent à s’en sortir.

Et puis il y a Elvis. Tout au long de la pièce, en alternance avec les scènes de l’intrigue, apparaît le King. Le personnage du père était un fan inconditionnel d’Elvis Presley et c’est lui qui reprend les chansons mais aussi certains discours que le King a prononcé lui-même, on découvre alors une autre facette de cette légende qui avait l’air insupportable et infréquentable. Mais cela est vite oublié, dès que la musique joue ses premières notes : on a envie de se lever de son siège pour swinger sur ce rythme endiablé qui rappelle des souvenirs. La musique est omniprésente, même quand l’intrigue se déroule, la radio est souvent allumée et l’on écoute des titres du King. La pièce est rythmée par sa présence.

Cette pièce en fait ne ressemble à aucune autre, elle forme un ensemble hétéroclite où se mêle comique, dramatique et intervalles musicaux. Le plus frappant est que le spectateur rit une bonne partie du spectacle. Même dans ce contexte dur et désespéré, les dialogues entre les personnages provoquent le rire au regard de leur absurdité. Comme exemple, la jeune fille en vient à se tailler les veines à la fin – mais rassurons-nous, tout est bien qui finit bien, tout le monde est vivant quand se termine la pièce – elle ne trouve rien de mieux à dire en s’adressant à sa mère « Je suis désolée, même cela je n’ai pas réussi à le faire correctement ! ». Mais le rire n’est jamais fait pour se moquer des personnages, il s’agit plutôt d’être touché par leur humanité, ils ont des travers, ils ne sont pas parfaits, c’est normal.

La pièce ne fait que revendiquer son côté décalé et hors des normes tout au long de l’1h40 que l’on ne voit pas passer. Pour preuve, le décor qui est à deux étages, une scène en surplomb figure la pièce à vivre qui sert de salon et de salle à manger ; mais aussi, en bas, un plan de travail digne d’une grande cuisine avec un frigo, un four et des plaques chauffantes. Et tenons-nous bien, la pièce s’ouvre sur la confection d’une tourte qui cuit littéralement sur scène et que les personnages dégustent. Je n’avais personnellement jamais vu ça.

En résumé, une pièce qui parle de cuisine, qui donne envie de cuisiner, une pièce sur Elvis Presley qui donne envie de danser. Une pièce touchante qui met en scène des êtres mis à nu, poussés dans leurs retranchements, qui parviennent tant bien que mal à se frayer un chemin à travers cette dure réalité qu’est l’existence. On finit néanmoins sur une note d’espoir, mère et fille sont réunies autour de la table et partagent un repas en compagnie du père – identique à lui-même – comme si une nouvelle vie commençait.

Charlotte Geoffray

Lee Hall est un auteur-dramaturge, connu pour avoir signé le scénario de Billy Elliot et Le Cheval de guerre. Apres avoir adapté des pièces de Büchner, Goldoni ou Brecht, il écrit la Cuisine d’Elvis en s’inscrivant dans la tradition des cabarets.

Comédien et metteur en scène, Pierre Maillet est artiste associé à la Comédie de Caen et la Comédie de Saint Etienne. Il est également membre de la compagnie de théâtre  bretonne : Théâtre des Lucioles.

Jill, est une adolescente complexée, passionnée de cuisine. Elle s’occupe de son père, Evis, paraplégique depuis un accident de voiture. Sa mère, Laetitia sombre dans l’alcool et une crise de la quarantaine. Leur quotidien est chamboulé lorsque Laetitia installe un jeune superviseur en pâtisserie à la maison, Steward. La pièce traite de la solitude et de la réunification de la famille dans un registre burlesque-dramatique english, tout ça avec des intermèdes music-hall.

La pièce s’articule en alternant les scènes parlées, dans le temps réel, et des scènes flashbacks sur la musique ou des anecdotes d’Elvis Presley. Ceci permet de faire des ellipses et de rappeler le passé d’Evis qui était sosie dans des revues. Cependant on est plus dans un effet de mise en scène que dans une explication du propos de l’intrigue ou un complément. Les scènes s’enchainent bien mais on a une redondance. Malgré tout elle n’impacte pas la mise en tension entre les personnages jusqu’à la tentative de suicide de Jill. On sent venir un drame mais on est surpris lorsque la comédienne arrive ensanglantée car on n’imaginait cette violence. Pierre Maillet a été ingénieux en jouant sur les différents plans du plateau pour détourner la vision du spectateur sur une action pendant qu’une autre se déroulait. Ainsi on passe de surprise en surprise avec une accélération vers le milieu de la deuxième partie jusqu’au dénouement.

Il a aussi joué sur la mise en abyme, en choisissant un vrai chanteur pour jouer Evis. De plus, il est le seul personnage a resté constamment sur scène, permettant au spectateur de s’identifier à lui. Il est là mais s’en être vu par les autres. Il sert aussi aux effets comiques présents dans la pièce, avec un humour parfois gras. En fait la moquerie et le détournement de situation nous déstabilise. On ne peut pas s’empêcher de rire et être mal-à-l’aise. Par exemple la scène où  Steward masturbe Evis tout en lui demandant de l’excuser de coucher avec sa femme et sa fille. Ce politiquement incorrecte est typique de l’humour « so british » et Pierre Maillet l’exploite à d’autres moments.

La pièce parle beaucoup de sexualité. Pierre Maillet a donc exploité le nu dans certaines scènes de sexe. Mais j’ai trouvé que c’était un peu gratuit et anecdotique. Il n’a pas joué sur la sensualité ou la beauté d’un corps.

Les anecdotes sur Elvis Presley étaient drôles et pertinente avec le titre car elle ne parlait que des moments importants de la vie du King liés à son alimentation.

De ce fait, la mise en scène est bien réalisée mais elle ne propose rien d’original ou d’innovant.

La scénographie est réaliste, avec des clins d’œil au monde du cabaret. Elle représente un living room. Cette partie occupe les deux tiers du plateau et elle est surélevée. En avant-scène on a une cuisine fonctionnelle, ou Jill cuisine. C’est un endroit plus intime. Les monologues intérieurs sont dits ici et c’est au même endroit que Jill va avoir sa première fois avec Steward. Les deux plans participent à la mise en abyme et à une dramatisation de l’action. Il permet aussi de représenter d’autres endroits de la maison comme la salle de bain, en mettant les personnages sous la scène

On a des clins d’œil à la vie passée d’Evis avec des rideaux rouges, des ampoules en fond de scène, les tenus de cabaret et la coiffure à la Elvis.

Le jeu des comédiens était correct. On les a choisis car ils correspondaient aux personnages. Mention spéciale cependant à la comédienne qui jouait Jill, qui était une adulte, mais qui a fait un travail sur son corps et sa voix pour ressembler à une adolescente. Elle a réussi à ne pas aller dans des clichés ou caricatures. La mère était un peu en dessous, la comédienne a eu des absences ou des oublis dans le texte et c’est très parasite, car on sort de l’histoire.

Finalement, on n’est pas déçu d’avoir vu la pièce mais on ne s’attend pas à de l’originalité. C’est un bon moment de divertissement. La chose qui aurait pu être plus exploitée et qui aurait suscité plus d’intérêt est la psychologie des personnages et leurs rapports. Même si c’est évoqué ou montré, c’est aussi bref et insignifiant. On reste quand même attaché aux personnages et on est sensible à la Happy end qui rassemble cette famille, laissant de côté Steward qui a permis de réunifier la famille.

Said Heniau

La Cuisine d’Elvis est une pièce de théâtre de Lee Hall interprétée par Pierre Maillet, Cécile Bournay, Matthieu Cruciani et Marie Payen. Jouée dans une petite salle du Théâtre du Rond-Point, cette œuvre est difficile à catégoriser: selon les mots-mêmes du metteur en scène Pierre Maillet c’est une « comédie dramatique à intervalles musicaux… ou un cabaret tragi-comique ». Que raconte La Cuisine d’Elvis ? Un drame familial ou une comédie sur Elvis Presley, le sexe, la nourriture et le bonheur, au choix. La Cuisine d’Elvis, c’est l’histoire d’un homme handicapé à la suite d’un accident de voiture, de sa fille de quatorze ans qui est folle de cuisine et d’une mère de 38 ans qui veut profiter pleinement de la vie. Cette famille est ébranlée par l’arrivée de Stuart, le nouveau petit-ami de la mère, un superviseur de gâteaux qui a belle allure (mais son intellect beaucoup moins).

Dès la scène d’exposition, on se rend compte que la pièce est très visuelle : que ce soit avec la nudité, les effets de lumière qui agressent les yeux sur un fond de « Jailhouse Rock », puis, tout au long des répliques, avec l’utilisation des différents types de lumière (la douche utilisée comme focus sur Elvis ou comme effet dramatique, de fortes lumières venant de l’arrière de la scène qui illuminent le devant).

Le ton est humoristique : l’utilisation du comique de caractère (le jeune homme beau mais stupide, la jeune fille en plein rébellion), les jeux de mots et les comiques de situation foisonnent et nous font (sou)rire (la fille de quatorze ans qui dit à sa mère, qui est professeur, qu’il faut « aller à l’école demain matin ! » ; ou bien Stuart réalisant qu’il a couché avec la femme, la fille et qu’il est en train de masturber le mari).

Mais sous ses allures de comédie, la pièce devient peu à peu un drame : on comprend que sous le « je fais attention à ma ligne » de la mère se cache l’anorexie. De même, pour appuyer l’opposition entre mère et fille (un des thèmes principaux), cette dernière est addicte à la nourriture, qui devient un refuge. Derrière la crise d’adolescence de la jeune fille et la volonté de plaire de la mère se cachent une enfant qui a besoin de repères, de point d’ancrage, et une femme qui veut oublier, qui voudrait essayer de vivre normalement, malgré tout.

Les rapports entre Stuart, la mère et la fille sont violents : avec le déchaînement et l’intensité des mots, dans leur signification et leur déclamation (à la limites des hurlements), la pièce est vivante, agressive… mais surtout humaine. En effet, même si on désapprouve l’oubli dans l’alcool de la mère, on ne peut s’empêcher d’être ému par cette dame qui, au milieu de la nuit, pleure et parle à son mari incapable de répondre : « où sont passés tous nos rêves ? On voulait être heureux, faire les choses bien… […] Et il n’y a que ce silence ! ».

Le père fan d’Elvis arrive à lier de façon formelle et significative la pièce. Les intermèdes musicaux, qui servent d’interlude ou sont des analogies des propos juste énoncés, sont joués de manière plus que décente par le nouvel Elvis, malgré un chant imparfait et des mouvements de danse approximatifs.

Enfin, même si la fin repose, pour moi, sur un deus ex machina un peu américain, La Cuisine d’Elvis est une ode à l’espoir : « la vie », malgré sa tristesse, sa violence, son incohérence, est peut-être simplement ces moments de bonheurs éphémères (un bon repas, un sourire). On sort de la pièce satisfait et purgé de nos passions.

Maëva Lopez

Après son succès outre-manche, la comédie décalée et curieuse de Lee Hall, arrive sur les planches du Théâtre du Rond-Point. L’adroite mise en scène de Pierre Maillet, qui par un décor minimaliste nous concentre encore plus sur le déroulement de la pièce et grâce à une subtile traduction de Frédérique Revus et Louis-Charles Sirjacq, rendent toute sa finesse au texte et parviennent à adapter le fameux “humour anglais.”

En novembre, nous avons donc eu la chance de passer une agréable soirée en compagnie de cette famille plutôt atypique : un père handicapé, une mère irresponsable et anorexique et leur adolescente, qui met toute son cœur dans les petits plats qu’elle prépare, en espérant qu’ils pourront soigner sa famille. Mais dans ce trio bancal vient se glisser le nouvel amant de la mère et avec lui de nouveaux problèmes. Le tout sur des musiques du King qui constituent des ellipses musicales et rythment la pièce, interprétées par le père qui recouvre subitement l’usage de ses membres, comme animés par sa passion.

En deux petites heures, la Cuisine de Roméo Elvis malmène tous les codes actuels. Des personnages qui apparaissent peu à peu, des acteurs qui se retrouvent souvent peu vêtus et (en) jouent avec le public. Une inversion totale des rôles sociaux, ici la jeune fille rebelle, au physique arbitrairement vieillissant, chaperonne la mère névrosée et sulfureuse, le tout devant un père infirme toujours présent sur scène, en fauteuil roulant, banane partiellement gominée et lunettes de soleil. Le tout arrosé d’un soupçon de mauvais gout – humour morbide, complexe amoureux, cruauté, et jeu d’acteurs très poussé dans le cliché- qui donne une dimension étrangement touchante à cette pièce dont on ressort un peu dérangé, sans comprendre tout à fait ce « Happy End », où nos deux héroïnes finissent seules mais enfin heureuses. Est-ce là le fond de l’œuvre ? Que deux femmes et un homme ne peuvent cohabiter, les rivalités féminines rendant le schéma impossible, et que les femmes doivent vivre entre elles, elles seront bien mieux ainsi ?

C’est donc dubitatifs qu’on sort de la salle, des souvenirs pleins les yeux, grâce au très respectables jeux de lumière, musique et des acteurs, et l’eau à la bouche à cause des vrais plats préparés sur scène qui embaument la salle et rajoutent au réalisme de cette histoire de famille à la fois banale par le coté répétitif des clichés brossés, mais également singulière, bercée par Elvis qui revient souvent comme une sorte d’obsession farouche et de renversements de situations inattendus.

Savant mélange entre comédie et satyre sociale, La Cuisine D’Elvis, est comme on peut l’imaginer, une peu crue mais plutôt surprenante, on s’en resservirait presque.

Océane Mena

Le Théâtre du Rond-Point, où se joue la pièce, introduit son synopsis de par la phrase « La vie, c’est un truc bizarre, non1 ? ».
De la même façon, nous choisissons d’introduire notre chronique par : « Alala, quelle histoire dis donc ! ».

Pour comprendre, commençons par résumer La Cuisine d’Elvis. La pièce nous propulse dans la vie de famille torturée de deux femmes. Jill, quatorze ans, est passionnée de cuisine, et au moins autant de nourriture. Sa mère, Victoria, trente-huit ans, est anorexique et alcoolique, elle passe ses nuits dans les bars et dans les bras des inconnus qu’elle rencontre. Un soir, c’est Stuart qu’elle ramène à la maison, un bel homme un peu gauche qui se targue d’être « superviseur de pâtisseries ». Avec son arrivée dans l’intimité des deux femmes est révélée le drame à l’origine de leurs complexes respectifs : l’accident qui a fait du père de la famille un légume en fauteuil. C’est sans cesser d’être obsédé par la présence silencieuse du paralysé que Stuart va s’enfoncer dans la tentation toujours plus vivace de posséder Victoria, puis Jill, faisant croître sa culpabilité, indissociable de son empathie pour lui. Une empathie telle qu’il finit par l’exprimer en choisissant de le satisfaire sexuellement, comme il l’a fait pour les deux femmes.

Voilà un scénario qui est loin de rebuter le commun des spectateurs, car nous assistons à ce que la télévision aime appeler une « comédie dramatique » centrée sur la famille (dont la mise en scène n’a rien d’anglais que ce que signale la description de la pièce), et pour donner un moteur à l’intrigue : le sexe. Comme c’est original ! Nous commençons par des airs de procès d’un spectacle qui n’a rien de déplaisant dans son exécution cependant. Car si le scénario n’est pas révolutionnaire, le traitement en est fait avec beaucoup d’accroche pour le spectateur, mené par un mouvement régulier et bien dosé des personnages, une cadence tenue, ainsi qu’un plateau qui sert correctement la mise en scène, avec le salon et la salle à manger en haut et la cuisine en contrebas, au pied des spectateurs. Une cuisine qui sert de lieu de liberté du vice à la famille, car elle sépare qui s’y trouve de l’espace central situé en surplomb. Ainsi, Jill se réfugie dans sa tambouille en exacerbant les émotions qui la submergent, et Victoria s’y faufile comme une souris pour se servir en junk food soft et alcoolisée. Et s’il ne bouge jamais de son fauteuil roulant dans la réalité de sa femme et sa fille, c’est aussi l’endroit par lequel passe le père lorsqu’il entonne les tubes d’Elvis, faisant de son rêve éveillé une comédie musicale enchantée, créant des parenthèses qui suspendent la noirceur du drame familial. Ces qualités donnent son équilibre à la pièce et y insufflent beaucoup de légèreté, ce qui rend le spectacle très agréable à suivre.

Mais un spectateur tant soit peu intéressé par la pièce, qu’il envisage peut-être d’aller voir en courant jusqu’au Rond-Point dans la semaine, peut-il en rester là ? Certainement pas si, comme moi, il a misé sur le descriptif publié en ligne qui situe la pièce dans la lignée de Ken Loach et des Monty Pythons2. Ce n’est pas vraisemblablement ce que nous pourrions retrouver dans une pièce qui n’arrive qu’à saluer de très loin la pesanteur des drames sociaux du réalisateur britannique, et échoue très sérieusement sa tentative de pétrir la matière des possibles donnée par la situation pour produire une substance comique, comme l’ont fait les Pythons. Car si l’écriture de cette pièce prétend à certains effets bien pensés dans les registres comique et tragique, elle ne parvient pas à se réaliser sur la scène. La prestation n’arrive pas à s’élever à l’intensité que se serait fixée le scénario, ce qui réduit bien des effets destinés à exprimer le registre à des étincelles timides. On la reçoit comme une bonne blague qu’on aurait simplement mal racontée.

L’efficacité du scénario n’est pas la seule à manquer sa cible, car l’actrice de Jill a littéralement de quoi « déranger » le déroulement de l’histoire tant son interprétation ne tient pas la route. En effet, chacune de ses prises de parole est faite sur le même ton de voix, qui plus est dans un cri de plainte : c’est le seul personnage à ne pas parler à volume normal de toute la pièce, elle gueule. Ajoutez à cela des gesticulations des bras et de la tête dans un sens, puis dans l’autre, à chaque fois que Jill doit faire plus que parler (c’est-à-dire crier), mais se scandaliser. Comme si c’étaient les seules ressources physiques disponibles pour donner corps à une adolescente !

Spectateur bienveillant, tu ne laisses pas de penser que la fin de la pièce permettra de relever, sinon de donner meilleur sens aux défauts qui cabossent son exécution pendant uneheure et demi. Ce pourrait bien être le cas, car si la pièce ne parvient pas à s’élever au niveau qu’elle prétend, c’est parce qu’elle doit être écrite comme telle. En clôture de l’histoire, pour accompagner un happy end sans fulgurance, le monologue de Jill confirme la faiblesse des dialogues en essayant de composer une pensée synthétique des événements, qui ne donne pas plus de matière au spectateur pour fabriquer une pensée tant elle est vide d’originalité et de profondeur : « La vie, c’est un truc bizarre, non ? ». Cette ultime sentence signe complaisamment une prétention ratée à la réflexion, dans un dernier sursaut destiné à parler de la pluie et du beau temps, sous couvert de maigres nippes de langage métaphysique. Pas un grain de pertinence dans cette simplicité candide : le sens de la pièce, qui préparait sa révélation avec impatience, est juste une périphrase de son contenu, et abîme fortement les qualités formelles du reste du spectacle en hasardant un discours d’une paresseuse banalité. Jill aurait mieux fait de se taire.

Alexandre Michaud

La cuisine d’Elvis, représentée au théâtre du Rond-Point, créée par Lee Hall et mise en scène par Pierre Maillet, nous raconte l’histoire d’un trio familial, un père paraplégique, une mère trompeuse et une fille omnibulée par la nourriture, qui voit son quotidien chaotique perturbé par l’arrivé d’un pâtissier de passage. Ces quatre vies tournent autour de la passion du père de famille, ancien sosie d’Elvis Presley, et qui tentent difficilement de vivre ensemble.

La pièce, sans chronologie claire, se passe maximum sur quelques mois, rythmée par des chansons du King interprétées par le père de famille. Ces chansons prennent place principalement pour souligner l’évolution des relations entre les personnages et les ellipses temporels, mais il reste très difficile de comprendre le véritable intérêt des chansons.

Les règles des trois unités sont ici parfaitement respectées, action, temps, lieu, donnant une atmosphère de huit-clos cynique à la pièce, très agréable à regarder.

Les décors de la pièce sont très minimalistes, se résumant à une cuisinière, un canapé et une table à manger, permettant alors aux comédiens de se déplacer dans tout l’espace sans souci. Le reste des décors est laissé à l’imagination des spectateurs.

Ce n’est pas une pièce à conseiller aux personnes souhaitant découvrir le théâtre, et qui ne comprendraient pas forcément les enjeux et les messages de la pièce. Ce n’est pas non plus une pièce pour les enfants, la pièce présentant plusieurs scènes avec un acteur à la nudité totale et bien visible.

Cela reste une pièce très agréable et aux situations assez drôles provoquées par des dialogues acerbes ou des situations absurdes, très sympathiques et à conseiller aux habitués des soirées théâtres de tous âges, si ce n’est les enfants.

Johanna Simonot
Photo : Stéphane Trapier