La Conversation, Jean d’Ormesson

La Conversation,  écrit par Jean d’Ormesson et publié aux éditions Héloïse d’Ormesson.

Chronique littéraire de Colin Guérand.

 

    Lorsque l’on achète un livre de Jean d’Ormesson, c’est avant tout le visage souriant d’un vieillard amical et bienveillant que l’on choisit. Je le savais. Malheureusement, j’ai voulu voir ce que cette enluminure commerciale, si prometteuse, renfermait. Je me suis donc lancé corps et âme dans la lecture de La Conversation pour me rendre compte deux heures plus tard que, lancé trop fort peut-être, j’étais passé au travers de ce livre sans la moindre résistance ni altération.

Presque tout, dans le travail de Jean d’Ormesson, sent l’inachevé. Le prologue, pourtant, est alléchant : voir enfin dévoilées les coulisses des grands actes politiques qui ont fait notre temps, quelle promesse ! L’accession au trône impérial de la personnalité la plus controversée de l’histoire française, exaltant ! D’autant plus que les quelques pages introductoires, à la façon d’un Alain Decaux, mêlent histoire étincelante et narration dramatisée à ravir. Mais voilà, les espoirs que ce prologue crée, les petites étoiles qu’il allume dans les yeux des lecteurs férus d’histoire et de littérature, sont progressivement éteints, réduits à peu de choses, puis à néant par un développement en dessous de toutes attentes.

L’on pouvait par exemple s’attendre à une réelle leçon d’histoire. Certains faits, tels les attentats perpétrés à l’encontre de Napoléon, font une apparition rapide au sein de la conversation entre premier et deuxième consuls. Mais ils ne sont pas toujours amenés avec beaucoup d’à propos, et leur potentiel dramatique n’est jamais entièrement exploité.
Certes, d’Ormesson n’est pas historien, et il ne serait pas juste de juger son livre sur ses seuls talents de biographe. Mais Victor Hugo ne l’était pas davantage, et si l’on peut tout à fait douter que son Cid soit plus vrai d’un point de vue historique que la Conversation, il est en revanche certain qu’il s’y déroule une action dont la force dramatique dépasse de loin cette dernière. De même, la partie des Misérables traitant de l’Empereur à Waterloo la dépasse en puissance évocatrice, et l’Aiglon de Rostand, ne traitant pourtant que du fils de l’Empereur, en lyrisme. Rostand touche mieux à la grandeur impériale que ne le fait Jean d’Ormesson, et Hugo passe plus de temps à décrire le mot de Cambronne que n’en consacre notre auteur à la prise de pouvoir de Napoléon.

D’aucuns diront qu’il est impossible, ou surhumain, de regrouper dans un seul livre les vertus du théâtre et du roman. Certes. Et c’est précisément là que l’ouvrage de Jean d’Ormesson pèche le plus : hésitant entre deux routes, celle d’une glorieuse mise en scène et d’éloquents dialogues dramatiques à gauche, et celle de la narration épique à droite, on voit La Conversation s’empêtrer tout droit, dans un chemin broussailleux dont les incessants virages se perdent à mi-chemin des deux alternatives. Ainsi, on observe que le livre est présenté comme l’est typiquement une pièce de théâtre : le prologue sert de narration didactique qui invite le lecteur à se plonger dans l’action à venir. Le nom des personnages apparaît à chacune de leurs répliques. L’ouverture du dialogue est même annoncée à la fin du prologue, lorsque « Les trois coups sont frappés, le rideau se lève, » et présentée par ce qui n’est autre qu’une didascalie, indiquant que « L’action se situe aux Tuileries, où Bonaparte s’est installé au lendemain du 18 Brumaire. »

Tout semble donc présager d’une mise en scène complète et élaborée. Or, bientôt les didascalies disparaissent, nous laissant seuls avec des personnages quasiment immobiles, non habillés, évoluant dans un décor nu. La conversation n’est pas non plus romanesque, car elle n’est faite que de dialogues à la première personne, et ne ménage donc aucun temps pour des descriptions, des précisions du narrateur, une mise en condition ou simplement un accompagnement de l’action. La Conversation  ne pourrait d’ailleurs simplement pas être un roman, et sur ce point, Jean d’Ormesson ne s’est pas trompé. En revanche il s’est fourvoyé en supposant que rapporter un dialogue entre deux hauts personnages de l’histoire était suffisant pour que les répliques soient étincelantes. Il y a bien, clairsemés dans la conversation, et qui viennent la pimenter, quelques bons mots ou belles tournures, tels le « hic, haec, hoc » de Talleyrand (je laisse ici un espoir intact au lecteur qui voudrait vérifier par lui-même la qualité du livre), mais ils sont trop rares, et, dans le cas cité, probablement pas de d’Ormesson lui-même.

Par ailleurs, le style dans lequel est écrit le dialogue, alors même que ce devrait être le nerf principal, sinon l’unique, de ce livre, manque d’entrain, de cette qualité de répartie qui pourrait faire que l’on oublie l’absence d’accompagnement pour ne savourer qu’un échange verbal vif, profond et puissant. Mais là encore, les espérances sont déçues. Le style de d’Ormesson n’a pas l’envergure de l’aigle impérial, et n’est pas assez grand pour tenir la scène à lui seul. En témoigne cette répétition malheureuse – visant peut-être originellement à atteindre une certaine majesté d’éloquence – que l’on trouve à la page 43 dans une réplique de Napoléon, et où l’utilisation d’un synonyme, éventuellement couplé d’une gradation, aurait été la bienvenue : « Je ne suis d’aucune coterie. Je suis de la coterie du peuple français. »

En somme, si l’on veut entreprendre de lire le dernier livre de Jean d’Ormesson, peut-être faut-il simplement étouffer ses espérances, ou les limiter à ce que son titre évoque, stricto sensu, c’est-à-dire résister à tout ce que le nom de Napoléon peut suggérer de beau, de grandiloquent, et s’attendre à ne lire qu’une conversation telle qu’on pourrait en tenir soi-même au quotidien, un simple dialogue entre deux hommes retranscrit sur papier, presque sans ajouts ni enjolivements, et hélas, sans effort de dramatisation.

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