La Célestine

Informations

Texte : Fernando De Rojas

Mise en scène : Christian Schiaretti

Scénographie & lumière : Éric Soyer

Conseiller littéraire : Gérald Garutti

Scénographie : Renaud de Fontainieu

Lumière : Julia Grand

Son : Laurent Dureux

Coiffures, maquillage : Claire Cohen

Avec : Hélène Vincent, Laurence Besson*, Olivier Borle*, Jeanne Brouaye*, Julien Gauthier*, Damien Gouy*, Clément Morinière*, Jérôme Quintard*, Julien Tiphaine*, Clémentine Verdier*

*Comédiens de la Troupe du TNP

 

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Chroniques des étudiants


Laure Demougin

Ce vendredi 25 mars 2011 au théâtre de Nanterre les Amandiers, la salle est pleine : de part et d’autre d’une scène tout en longueur se font face les rangées de sièges, tous occupés, et avant que la pièce ne commence les regards se fixent sur ce long estrade qui coupe la salle en deux. La pièce, justement, n’est pas forcément des plus connues : il faut lire le programme pour apprendre que c’est une pièce attribuée à Fernando de Rojas, une pièce de la fin du XVème siècle que Christian Schiaretti met en scène dans un triptyque consacré au Siècle d’Or espagnol (avec les représentations de Don Quichotte et de Don Juan).

Que dire alors de cette représentation ? Le fil de l’intrigue se déroule avec une certaine rapidité : sur la scène, les personnages courent, écoutent, se suivent et se cherchent. Il faut suivre l’histoire : celle du jeune Calixte, amoureux de la belle Mélibée, et qui a recours à Célestine pour atteindre le cœur de la jeune fille. Autour d’eux, des valets, des filles, des servantes, les parents de Mélibée. Mais la Célestine, voilà bien tout le nœud de la pièce : vieille femme, faiseuse de pucelages, maquerelle, sorcière, entremetteuse (on la voit à l’œuvre dans ces trois derniers domaines au cours de la pièce) ; vieille pleine d’énergie et de malice, rusée, cupide, courant d’un bout à l’autre de cette longue scène, dansant, crachant, buvant. Un concentré d’humanité paillarde que Catherine Vincent fait vivre avec bonheur : avec trop d’énergie ? Il est quelques pauses qui ménagent au personnage une certaine perspective vers le monde du regret.

Dans cette pièce plutôt longue – 3h35 en comptant l’entracte, les tableaux se succèdent sans interruptions : seul l’entracte permet une pause, avant le changement de tonalité qu’amène la mort de la Célestine. Car tout d’un coup les personnages sont orphelins, et le rythme se modifie : la deuxième partie de la pièce fait étonnamment se développer un double discours. Les personnages annoncent ce qu’ils vont faire ou dire ; ainsi de Aréuse annonçant qu’elle va séduire le valet Sosie et se livrant immédiatement après à une véritable scène de séduction, en effet ; de cette manière, le rythme s’accélère jusqu’à la chute de l’intrigue.

Un portable qui sonne, une des comédiennes à la jambe cassée : rien ne suspend le fil de l’intrigue ; et c’est bien le désir qui agite la pièce entière. Dans ce texte remis à neuf avec une réussite certaine, le jeu des comédiens est porté par un langage parfois gaillard – la Célestine et les valets, les « fils de pute » qui abondent sans pour autant choquer ou paraître laborieux – parfois plus « fin » – quelques mots de Calixte dans son délire amoureux. Les inflexions de voix de la Célestine ou de Sempronio prennent des accents de faubourg : il n’est pas question de laisser la Célestine enfermée dans son siècle d’Or.

 Les personnages courent d’un bout à l’autre de la scène en étant mus par le désir, qu’il soit d’amour ou d’argent. Le désir donc, mais aussi le mensonge, la peur de la vieillesse, la vengeance et la violence parcourent le jeu – très physique –  des acteurs. Quelques scènes font rougir les jeunes filles à côté de moi – ainsi d’une scène d’amour assez explicite entre Parmeno et Areuse, avec Célestine dans le rôle de l’entremetteuse. Il ne s’agit pas seulement du pur amour, celui de la courtoisie et de la chevalerie, mais aussi de celui des filles, de celui du corps. Le personnage de la suivante de Mélibée est à ce titre exemplaire : la suivante, nièce de la Célestine, qui ne peut se livrer aux plaisirs de la chair mais finit par favoriser ceux de sa jeune maîtresse.

On y voit des trouvailles scéniques que chacun jugera : le ralenti d’un corps qui tombe d’une imaginaire échelle plusieurs fois franchie – détail clairement influencé par le cinéma ; les deux amants qui se parlent de part et d’autre d’un mur rendu plus palpable que jamais. Même dans ces scènes que le spectateur moderne croit connaître – le rendez-vous galant, la nuit, dans le jardin – la mise en scène surprend, laissant une grande place aux jeux de lumière.

En somme, il y a de l’humour, du sang, de l’amour, des pensées sombres sur la mort et sur la décrépitude ; il y a des costumes magnifiques à la vue et qui révèlent leurs personnages – les jupons immenses de la Célestine lui collent à la peau d’une course à une danse – et un espace dans lequel le spectateur se repère. D’un bout de la scène à l’autre se répondent parfois des scènes – on garde à l’œil les corps endormis de … et … en suivant de l’autre la Célestine qui se démène. L’émotion finale fait apparaître le personnage du père, jusque-là quasi transparent, tout comme dans la pièce le drame finit par dépasser ce qui commençait comme une chanson courtoise – Calixte apercevant Mélibée dans son verger au cours d’une chasse – et se développait en comédie joliment tournée sur le commerce d’amour.

Le parti pris est là : le texte sera jeune, la mise en scène virevoltante et le « bas corporel » représenté autant que les questions amoureuses traditionnelles. Sans doute on peut trouver de la maladresse parfois, et sans doute on ne manquera pas de mettre en cause le rythme trop soutenu de la pièce, le jeu trop poussé des acteurs ; reste que La Célestine fait passer le spectateur – pour peu qu’il soit ouvert à ce qui se passe sur scène et qu’il ne redoute pas la longueur du texte – dans un monde complexe, tourmenté, dans lequel le texte et le corps réussissent à s’allier pour exprimer quelques angoisses bien humaines.


Cécile Robert

Une pièce entre Moyen Age et Renaissance

La vive impression qui se dégage de cette pièce est celle que produit une œuvre à la croisée entre deux époques. L’esthétique médiévale symbolisée par le fol amour, la sorcellerie, l’asservissement du chevalier à sa dame côtoie les thèmes baroques tels que la légèreté du monde, sa vanité, l’enchâssement de plusieurs scènes. Comme plus tard chez  Shakespeare, le balcon comme dans Roméo et Juliette sert d’adjuvant à la réunion des amants. Cependant ce lieu, incarnation du bonheur de Calixte et de Mélibée sera également celui qui entraînera leur mort à tous deux. De plus, comme dans les tragédies de Shakespeare, le rire n’est pas exclu, le spectateur rit, sachant pertinemment pourtant que le dénouement sera moins joyeux.

Aucune pudeur n’est de mise, tout se passe sur scène (scènes d’intimité entre un homme et une femme, meurtre de Célestine, suicide de Mélibée). Tout commence mal pour le héros: l’amour qu’il porte à Mélibée n’est pas au commencement réciproque. Plus la pièce avance, plus les amants parviennent à franchir les différents obstacles qui s’opposent à leur amour: lorsque Mélibée partage enfin les mêmes sentiments que Calixte, celui-ci trouve une ruse pour qu’ils puissent se voir (il passe par le balcon de la chambre de Mélibée), de plus même lorsque Parmeno et Sempronio se font tuer, le bonheur des amants n’est pas ébranlé. Un soir, cependant, Calixte est rattrapé par une erreur humaine: dans la précipitation il trouve la mort en chutant du balcon, qui pourtant avait permis la réunion des amants.

Au niveau scénique, on peut admirer un décor complètement épuré (une longue planche constitue la scène avec à chaque extrémité deux immenses portes). Pourtant, les mimes des personnages suggèrent des décors complexes: même si le spectateur ne voit pas la cloison qui sépare Calixte de Mélibée, il l’imagine aisément grâce aux personnages qui font semblant de voir à travers une serrure ou colle leur oreille à cette prétendue cloison. De même, le spectateur comprend toujours par le jeu des personnages que le balcon se situe en hauteur bien qu’aucun décor ne soit présent sur scène. Ainsi ce long spectacle( plus de trois heures) donne un panorama complet de la vie, tout y est évoqué, bonheur, colère , tristesse, et ce spectacle ne laissera personne de marbre.