La Barque le soir

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La Barque le soir, texte de Tarjei Vesaas mis en scène par Claude Régy au Théâtre de l’Odéon.

La représentation a eu lieu au théâtre de l’Odéon dans la salle des ateliers Berthier. Claude Régy s’est ici intéressé à la mise en scène d’un extrait de La barque le soir, l’un des derniers écrits de l’auteur norvégien Tarjei Vesaas pour un résultat des plus réussis !
Mais tout d’abord, quelques mots sur l’œuvre. Divisée en chapitre, celui qui nous intéresse ici est le cinquième ; il s’intitule Voguer parmi les miroirs et se situe à la moitié du roman. Il s’agit d’une réflexion poétique où la nature est omniprésente ; les thèmes de la barque et de l’eau y sont récurrents.
Claude Régy a grandement participé à l’esthétique du théâtre contemporain. Avec lui, pas de fioritures, de paroles ou de décors inutiles. Au total, trois personnages dont deux muets que nous ne verrons véritablement qu’à la fin de la pièce. Un personnage principal donc. Il est seul, au centre de la scène ou plutôt d’une estrade au- devant d’elle et n’en bougera que très peu tout au long de la représentation. Au début de la pièce, il nous apparaît petit à petit, son visage en dernier telle une ombre fantomatique. Tout est dans la parole et les gestes. Il s’exprime lentement de façon à ce que le spectateur ait le temps de s’imprégner du texte. Les séquences sont longues et étirées, laissant ainsi place à notre imaginaire. La lenteur et la solitude sont des thèmes récurrents dans les pièces de Régy. On perçoit une mise en valeur du jeu d’acteur qui surpasse l’intrigue.

Si l’on étudie le décor, il est minimaliste, épuré au maximum. Il y a un rideau, oui, mais il ne se lèvera jamais. Nous verrons seulement une évocation de la forêt et d’un cours d’eau que nous devrons deviner à travers lui. Les deux personnages muets apparaîtront par intermittence derrière ce rideau transparent soulignant l’ambiance mystérieuse de l’histoire.
La lumière quant à elle joue un rôle primordial, non seulement par un jeu de clair-obscur mais également par ses différentes couleurs rythmant le monologue de l’acteur principal. Parlons justement de ce dernier : endossant un rôle anonyme, c’est avec force et brio qu’il porte le texte de Vesaas : son débit tout comme ses gestes sont soigneusement étudiés et sa voix nous guide tout au long de la représentation.

Grâce aux talents des acteurs et à sa mise en scène épurée, Claude Régy a réussi le pari de nous faire pénétrer dans l’univers poétique de Vesaas. — Marie-Nour Belouneh


Vendredi 26 octobre nous avons été conviés à admirer la nouvelle mise en scène de Claude Régy, La Barque le soir. Avec l’adaptation de ce dernier livre en prose de l’auteur norvégien Tarjei Vesaas, Claude Régy continue d’explorer cette littérature étonnante et la poésie de la langue Nynorsk. Ayant déjà lu des oeuvres de cet auteur et connaissant son univers glacial et empli de symboles, cela promettait une belle soirée. Claude Régy a fait le choix de mettre en scène qu’une courte partie, le cinquième chapitre qui s’intitule Voguer parmi les miroirs.

Sortant tout juste de l’assourdissant métro parisien, on nous demande le silence à l’entrée des Ateliers Berthier. Nous voilà plongés dans le noir, le ton est donné. Nous attendons sagement, sans dire un mot, lorsque les éclairages de Rémi Godfroy nous invitent à découvrir la scène, froide, bien plus qu’épurée, elle est vide. Les différentes lumières projetées sur un imposant et vertigineux rideau donne de la profondeur à la pièce. Les tons changent, se refroidissent, se réchauffent, nous nous sommes envolés pour la Norvège et arrivons face à une dense forêt subissant les différentes saisons.
Un personnage apparait lentement comme dans la brume, au milieu de la scène. Nous ne le quitterons plus. Les deux autres comédiens interviendront, fantomatiques, que quelques minutes avant la fin du spectacle. C’est un long monologue que nous livre le comédien Yann Boudaud, mais un échange étonnant avec le silence et le public. Il communique avec nous, et le chuchotement des mots, coupés par de longs silences interpelle notre esprit, notre imagination. On pourrait se perdre dans ce qu’il est dit mais la puissance du texte et du jeu d’acteur nous transportent dans un monde entre ciel et terre.
Comme sacré, nous contemplons ses gestes et buvons sa parole. On meurt, on renaît avec lui, impuissant. Tel un instant suspendu, avec la volontaire lenteur, nous sommes en intimité avec lui, hors du temps.

Cette mise en scène ne déroge pas à la règle et au style de Claude Régy. Le silence occupe une place primordiale, comme dans la plupart de ses mises en scène. Il est certain que les oeuvres de Tarjei Vesaas, d’une poésie grandiose, sont faites pour lui, comme celles de Jon Fosse l’ont été. Les quelques sonorités travaillés par Philippe Cachia rythment brillamment la pièce. Le silence nous en apprend bien plus que les mots.
Claude Régy nous invite à porter un regard critique sur notre rapport au temps qui s’est modifié, un rapport tendu dans notre société contemporaine. Tout va plus vite, nous subissons une course contre la montre. La notion de “prendre son temps” prend tout son sens dans cette adaptation. Je souhaite tirer mon chapeau à Claude Régy ainsi qu’au prodigieux et captivant Yann Boudaud.
De toute beauté. — Manon Codis


Il est vrai que La Barque le Soir, roman de Tarjei Vesaas, est un texte très difficile à transférer au théâtre. La mise en scène faite par Claude Régis, présentée aux ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon à Paris, consiste essentiellement en un acteur debout, ne bougeant que vaguement ses mains et son torse pendent une heure et demie, récitant le texte sur un ton monotone et saccadé.
Les décors étaient très beaux, quoique nous ne pouvions pas vraiment les voir. La disposition de la scène était faite de façon à ce qu’ils soient en arrière-plan, dans le noir, ils auraient très bien pu ne pas être là. L’acteur était bon. Il connaissait évidement très bien son texte, et pendant quelques secondes vers la fin de la pièce, où il devait imiter les aboiements d’un chien, il avait un très bon jeu. Il est toutefois difficile de juger le jeu d’un acteur lorsque son rôle consiste plus ou moins à être debout sur place et à réciter un texte comme si un élève de cours élémentaire le lisait à voix haute pour la première fois.

Pour moi, une des grandes difficultés avec cette pièce était que tou-t-é-tait-sta-ca-to-et-que-les-mots-é-taien-t étirés au maximum. Pour que l’on pût comprendre quoi que ce soit, il fallait déjà s’accoutumer à la longueur des phrases car, comme me l’a confirmé une femme avec qui j’ai parlé, elles traînaient tellement et elles étaient tellement staccato au sens propre du terme que l’on pouvait oublier le début de la phrase avant sa fin. Il m’est impossible de concevoir, de tous les points de vue que je puisse adopter, pourquoi le metteur en scène aurait choisi une diction aussi désagréable. Il y avait tout au long de la pièce différent bruitages (des sons très aériens et larges, des sortes de bourdonnements lointains et méditatifs agréable), il y avait également des changements d’éclairages ; sur ce point-là tout était bien cadré et provoquait des effets visuels réussis.

En revanche, la question qui se pose tout au long de cette pièce, outre les effets visuels parfois intéressants, est celle de l’impression produite. Je sais pour ma part que le seul moment où j’ai ressenti quelque chose pendant cette pièce était lorsque l’acteur imita les aboiements. C’était le seul moment où la lassitude du ton monotone, désaccordé (car les notes produites par sa voix n’allaient pas toujours bien ensemble et ce n’était de toute évidence pas par accident) et staccato se brisa, pour montrer une quelconque émotion.
Une opinion opposée à la mienne dirait que la production est moderniste. Je ne suis pas d’accord, au contraire je trouve qu’à l’exception du staccato du ton, la diction pouvait rappeler l’ancienne diction des tragédies classiques, dans lesquels on étirait les phrases. Sur ce je dirai tout simplement que cette diction a peut-être été abandonnée pour une bonne raison. Je suis en désaccord avec le terme moderniste ici car qu’apporte ce ton de nouveau ou de moderne ? Pour être moderne doit-on être dépourvu de sens et d’émotion ?  Doit-on mener à rien ? Je trouve aussi que la pièce ne représentait aucunement l’univers du roman, un univers qui pourrait être compris par n’importe qui se serait assis dans un champ enneigé par temps de grand froid ; mais j’accepte que les textes puissent avoir et ont différentes interprétations. Il est rare que je voie une pièce et que je me dise « j’aurais pu mieux faire », aussi je donne une note de deux sur dix. — Thibault Jacquot-Paratte


Du 27 septembre au 3 novembre un vent scandinave souffla sur les Ateliers Berthiers à Paris, avec La Barque le soir, une adaptation théâtrale du roman du même nom, écrit par l’écrivain norvégien Tarjei Vesaas en 1968. La mise en scène est signée Claude Régy et la pièce sera en tournée jusqu’au 15 février 2013 dans les villes de Toulouse, Reims, Lorient et Orléans.
Ce n’est pas la première fois que Claude Régy se confronte à Tarjei Vesaas, puisqu’il avait mis en scène, il y a deux ans, Brume de Dieu, adaptation théâtrale de Les Oiseaux . Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’en 60 ans de carrière, mis à part une mise en scène de La Danse de Mort d’August Strindberg en 1969, ce n’est que tard que Claude Régy s’intéresse à la Scandinavie et plus spécifiquement à la Norvège puisque six de ses onze principales mises en scène depuis 1999 concernent des textes d’auteurs norvégiens, essentiellement Jon Fosse, mais aussi Tarjei Vesaas et Arne Lygre.

C’est dans le noir et dans le silence que l’on demande aux spectateurs de pénétrer le lieu de la représentation. Petit à petit, une silhouette devient discernable, même si la pénombre dominera tout au long de la pièce. Il s’agit du récit d’un homme happé par son propre reflet dans l’eau avant de se laisser porter par le courant. Le spectateur se trouve alors plongé un instant hors du temps et loin du monde réel, dans un endroit où l’esprit à nu, enseveli dans la vase de sa propre complexité, navigue sur le fleuve de l’inconscient.
Claude Régy a pris le parti de donner à l’acteur principal de La Barque le Soir, Yann Boudaud, des mouvements et une diction d’une lenteur sans pareille, peut-être pour laisser les paroles pénétrer profondément le spectateur ou pour décrire l’état léthargique de l’homme dans l’eau, ankylosé par le froid. Toujours est-il que ce choix est périlleux et peut déplaire. Alors que l’homme ânonne, il arrive effectivement que le début de la phrase soit oublié avant que la fin de celle-ci ne soit prononcée. Cette interprétation tend à conforter l’image, proche du cliché, véhiculée en France concernant la littérature, le théâtre et le cinéma scandinave. Peut-être aurait-elle gagné à être moins pesante.

C’est donc lentement que l’homme vogue, accroché à un tronc d’arbre parmi le néant de ses pensées, tandis que l’acteur n’aura pour seul partenaire, qu’un jeu de lumières, faisant écho au texte, aux sensations, aux pensées d’un homme semblant perdu. Mais alors que la pièce touche à sa fin, deux hommes arrivent sur scène, à bord de « La Barque le Soir », pour le sortir de l’eau. — Jessica Rozannes


L’immortalité du microcosme temporel ralentit le rythme du temps sur la période du moment mourant….
Ce qui paraissait un simple fait se déroula devant nous durant une heure trente. La mort et tous ses symboles s’entrechoquèrent avec ceux du vivant. Puis la stimulation de chaque sens au travers des éclairs pour les battements du cœur, la lumière des étoiles pour la vision sous-marine, la piqûre des corneilles pour l’esprit charognard, les senteurs de la forêt pour la force du vécu ; interpellèrent le spectateur selon une mise en scène minutieusement travaillée.

Pendant le récit de Versaas et le jeu de mimes, son adaptation au théâtre alterne souvent des silences et le récit accompagnés respectivement de lentes gestuelles et d’autres beaucoup plus expressives et ouvertes. Composé de simples lumières, l’arrière-plan conduit le spectateur à la suggestion puis à la réflexion sur le sens de la mort offert par la vie et son expérience personnelle.
Comment ne pas s’interroger sur les définitions de la mort et de la vie tellement les symboles étaient perturbés ? Par exemple, très important pour les norvégiens l’eau est ici le tombeau de la personne. Puis l’air est un symbole de la vie qui par la représentation de son manque appelle à sa nécessité. Mais en contre-partie ce sont des airs qu’apparurent les rapaces.
Le bouleversement constant des paradigmes de la vie et de la mort révolutionne le fort intérieur de chacun. Devant la pièce, le spectateur philosophe sur les questions existentielles. Puis le lent voyage donne du temps… Le temps de réfléchir sur le sens de ses actions.

Dans la pièce l’alchimie de la vie et de la mort fusionne les principaux éléments : terre, feu, air, eau pour exciter nos sens. Puis la lenteur de la pièce est fortement compensée par cette expérience alchimiste. C’est cette attraction qui stimule le spectateur lors de cette très lente pièce de presque une heure et trente minutes. Pour conclure, la grandeur de la pièce provient d’une mise en scène très intelligente sur la lenteur du moment mourant et enfin d’un jeu sur des mimes très soutenus, lents et formidablement biens travaillés. — Minh-Nhut To


La pièce de théâtre de Vesaas, La Barque le soir m’a laissé une très bonne impression.
L’adaptation de l’oeuvre était réussie. Sur le plan technique les jeux de lumière ainsi que les mises en scène épurées nous aidaient d’autant plus à nous plonger dans l’histoire, dans cet univers si particulier, qui nous donnait parfois l’impression d’être dans un tout autre monde.
L’acteur à travers son jeu réalise une performance, jouer aussi lentement durant deux heures relève d’une grande maîtrise de soi, cela m’a donné l’impression de voir une peinture se décomposer petit à petit devant moi. Autre détail marquant, l’imitation du chien qui fut excellente. A travers son jeu, il a réussi à nous communiquer des émotions diverses et variées, et à nous faire sentir les changements de ‘mondes’, d’ambiances. Michel Veni