Krapp’s Last Trap

Krapp’s Last Trap (La dernière bande), texte de Samuel Beckett mis en scène par Robert Wilson au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet.

Un homme est prisonnier de son atelier. Il entrepose des bandes, les protège tel un trésor, les écoute tel le témoignage d’une autre vie, un passé révolu, lumineux, excitant. Il est seul, terne, sombre, il reste dans l’ombre de ces voix qui résonnent. Pourtant, dès qu’elles retentissent, il se métamorphose en un être vif, gai et captivant. Cet être seul s’est créé un univers.
Sa solitude nous interpelle, nous attriste, nous fait pitié. La pluie nous accable, l’orage gronde or rien de tout cela ne l’atteint jamais, seul est surpris, voire effrayé, le spectateur que laissait perplexe cette absence de vie. Nous assistons passifs à cette non-existence. Seule cette voix nous sort de l’inertie, seule cette voix capte son attention. Cet homme vit dans un passé en noir et blanc, la couleur a quitté son monde. L’extérieur l’indiffère, seul compte son magnétophone.

Il s’anime à la lumière de l’appareil et tantôt rit de ce qu’il entend, tantôt en est abattu. Ces bandes sont sa boussole, son atelier sa cellule, son magnétophone son geôlier. Seules ces voix le ramènent au monde des vivants, au monde des morts vivants devrait-on dire. Parce qu’en fait, il est le gardien du passé. La vie se déroule sans lui et il connait l’existence par procuration. Il n’est plus lui-même, il appartient à cette pièce. De ce monde bien ordonné, il est le maître. À la fois acteur et témoin de ce théâtre parfois inaccessible au commun des mortels. Il est privilégié.
Peu à peu, il s’éveille. Il n’attend plus l’obscurité pour s’animer, il prend possession de la pièce, il s’empare de sa propre vie. Le passé ne doit pas devenir une prison mais seulement un souvenir, heureux ou malheureux. – Sarah Anzilotti


Très bonne pièce. La mise en route est un peu difficile toutefois, on est plongé dans une atmosphère glaciale, humide et grise pendant presque 10 minutes, le temps de fermer les yeux quelques instants pour pouvoir se concentrer sur ce qui suit.

On découvre la mise en scène assez minimaliste et unicolore, très bien structurée et anonyme, au service de l’intimité du texte de Beckett. Elle peut rappeler l’atmosphère du Metropolis de Fritz Lang à plus d’un titre. Le personnage est cantonné dans une confrontation avec un magnétophone qui passe au fur et à mesure les bobines, les brides de sa propre mémoire langagière.
Sans artifice inutile, l’on ressent parfaitement la tragédie de cette anonyme torturée et confrontée à elle-même, à ses « beaux jours » qui demeurent bien rangés dans une parcelle de mémoire – ou dans un tiroir de bureau. L’ambiance maladive sans goût qui va jusqu’à déteindre sur l’aspect physique de la comédienne ne rend que plus expressifs le texte et la nostalgie du passé heureux en opposition au présent dépressif.
Le traitement ne pouvait être plus juste sans doute. Le paroxysme de l’émotion et de la douleur arrive au moment où la pièce se termine. Et heureusement que le texte était joué en version originale.
Théo Malirat


Incipit tragoedia: tonnerre dans la salle. Big Bang? Le monde se déchire? Non mais un espace-temps s’ouvre: 1h10 de plongeon dans la cellule des souvenirs de Krapp. Une table, un magnétophone, des bandes, des néons comme des barreaux et une lumière poussant le turquoise dans les ténèbres. Nous observons ce clown Wilson-Krapp (face blanche et chaussette rouge), à la fois inquiétant et risible, évoluer dans le clair-obscur glacé de sa prison, gober des bananes, traîner la savate jusqu’à la remise où des glouglou ponctuent les bruits de bouchon. Wilson nous présente un Krapp dans un milieu carcéral bien particulier: celui des souvenirs. Il n’y aura pas d’autres intervenants ni d’autres masques. Krapp est seul. Il dialogue avec son passé enregistré sur bobine. Bref, il dialogue avec lui même.

Si les mauvaises traductions sont celles qui laissent voir gauchement le texte orignal, Wilson est loin d’une telle maladresse. Bien au contraire, il nous offre une représentation touchante et mélodique de la pièce de Beckett. Oui, mélodique, aussi surprenant que cela puisse paraître. La musique ne résonnent plus dans les sons (quoique la voix des souvenirs de Krapp par Wilson soient particulièrement envoûtante) mais dans le visuel muet. La mise en scène, particulièrement saisissante, réussit à nous emporter infailliblement vers un théâtre du presque silence, où si la voix du passé est encore langage, celle du présent est un bruit. Véritable vertige auquel le spectateur s’abandonne par une sorte de prostitution enthousiaste. – Pierre Marliere