Kiss & Cry / Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael

Le théâtre de La Scala rouvre ses portes boulevard de Strasbourg, dans le 10e arrondissement. La salle est vaste, grande boîte noire où plonge une diagonale d’épais strapontins bleus jusque devant la scène. Là s’étalent d’étranges maquettes et appareils aux airs de mille mini-plateaux de tournage. Alors que nous nous installons, les artistes vêtus de noir s’encouragent les uns les autres devant nous, sans rideau pour les dissimuler, formant une ronde aussi intrigante que sympathique.

Ce soir, c’est Kiss & Cry de Michèle Anne De Mey, à la chorégraphie, et Jaco Van Dormael, à la mise en scène. On comprend l’accent mis sur la forme, puisque le fond comptera peu. On nous raconte l’histoire de Gisèle dont la vie se résumera aux cinq amours de sa vie. Encore faut-il faire le saut logique de croire qu’un « amour » de treize secondes, d’une soirée, de dépit ou de contrainte puisse porter ce nom. Mot fourre-tout, à géométrie variable, qui ne veut plus dire grand-chose à force d’être déformé au point d’englober son contraire, « l’amour » est ici moins le sujet de la pièce
qu’un prétexte à créer des tableaux surprenants.

Ce sont les mains qui dansent, incarnations métonymiques des personnages, qui font toute la grâce du spectacle. L’image, saisie et projetée en direct sur l’écran du fond, gagnerait en beauté si le style des décors et ces accessoires confinait moins au kitsch assumé. À force, c’est moins souvent l’image qui impressionne et séduit que la manière de l’obtenir, dans un mélange de simplicité étonnante et d’infinie créativité. Heureusement, ces secrets de coulisses font partie intégrante du spectacle et se déroulent sans fard, sous nos yeux ébahis et curieux.

Par souci de transparence, je tiens à mettre en garde les personnes qui ne souhaiteraient pas s’infliger un choc inutile. Un tableau m’a figée : celui du viol conjugal, jamais nommé, dont on assiste à deux représentations édulcorées successives. Dans le public, un homme s’est signalé comme un infâme, laissant échapper un ricanement moqueur face aux tremblements de la victime. Dès lors, même en changeant d’atmosphère et malgré son humour de certains moments, le spectacle n’a pas su me réchauffer du bain glacé dans lequel il venait de m’engloutir.

Pourtant, la maîtrise technique de ce collectif d’artistes reste époustouflante. Il est toutefois dommage que le texte n’arrive pas au niveau de conscience réflexive de la mise en scène. Le spectacle n’en devient mémorable que dans sa dimension spectaculaire. Je retiens tout particulièrement un dispositif en miroir saisissant, évocateur du test de Rorschach, où les gestes d’une demi-main dédoublée se meuvent en incroyables formes protéennes. Un moment magique où les tenants du « Tout a déjà été fait » n’ont qu’à s’incliner : l’imagination n’est pas morte, ne leur en déplaise, et c’est dans ces instants-là que l’on réalise que tout peut être réinventé.

Harmony Devillard


Avez-vous vu Mr. Nobody Le Tout Nouveau Testament ? Peut-être avez-vous vu Le Huitième Jour ou bien Toto Le Héros.

Dans les films de Jaco Van Dormael, il y a cette voix hors-champ accompagnée d’une composition à la guitare. La voix explique, souvent à travers les lèvres d’un enfant, des calculs précis, des théories scientifiques ou philosophiques. Quand la voix ne parle pas, il y a la musique. Classique. À l’image : des maquettes, des mains qui dansent, beaucoup de plans rapprochés, des étendues de sable et votre vie sur des rails, sans arrêt. L’esthétisme en fil rouge. Derrière tout ça, il y a la poésie, l’humour et cette capacité à multiplier les histoires d’amour.

« Au début, on ne sait pas que c’est le début. »

Il est difficile d’assister à Kiss & Cry sans faire le rapprochement avec les oeuvres passées de Jaco Van Dormael. Parce qu’il y a ces maquettes, le langage de l’enfance qui transpire des pièces Playmobil, la musique classique, la voix hors-champ, ce goût pour la précision et cette femme qui attend, assise sur un banc en gare, et qui nous raconte les cinq amours de sa vie.

« La première fois qu’elle était tombée amoureuse, ça avait duré 13 secondes. »

Kiss & Cry, c’est Jaco Van Dormael, sa femme (Michèle Anne de Mey) et leur collectif (Grégory Grosjean, Thomas Gunzig, Julien Lambert, Sylvie Olivé et Nicolas Olivier) qui s’activent sur la scène agencée en pièce de tournage, au-dessous d’un grand écran sur lequel est projeté le film. Le film, c’est du cinéma en réel, c’est un tableau chorégraphié, le génie de la transition et l’art de la paréidolie. On pourrait croire que la répétition lasse, qu’il s’agit d’une paresse créative qui témoigne d’un manque profond d’imagination. Au contraire. On replonge dans l’univers prosé de Jaco Van Dormael comme on replonge dans nos draps ; le bonheur retrouvé. Aussi, comme le spectacle se restreint aux mains qui se déplacent dans un monde composé de figurines et d’oiseaux de papier accrochés à des bâtons en bois que remue un des artistes au-dessus de la caméra, on reste dans un étonnement perpétuel : comment est-il possible de captiver autant d’émotions chez un public si hétérogène, si nombreux, sans afficher à l’écran autre chose que des modèles réduits et des manèges visuels ?

Quelques jours ont passés et j’ai pourtant la bande-son qui me tourne encore la tête et des images qui me reviennent, aériennes, sublimes ; des figurines plantées dans des dunes miniatures et la caméra qui slaloment parmi eux, figés devant la mer peinte ; deux mains, le souffle régulier, paisiblement assoupies en cuillère ; une patineuse artistique qui quintuple-vrille sous les applaudissements ; une gare noyée sous une avalanche de sucre ; un vieil homme, seul, assis sur une banquette de train ; des querelles de salon ; un homme-pied.

Ce qu’il faut retenir, c’est que chez Jaco Van Dormael, tout est beau.

Valentine Lesser


Categories: La Scala, Théâtre