Kids

Kids, texte de Fabrice Melquiot mis en scène par Gilles Bouillon au Théâtre de Châtillon.

« J’aspire à un art difficile et populaire… Nous travaillons pour l’incertain, la beauté et le mystère »
Fabrice Melquiot

Kids c’est avant tout une pièce qui parle de la guerre ou plutôt de la fin d’une guerre, d’un recommencement. Une guerre qui nous touche tout particulièrement puisqu’elle s’est déroulé à Sarajevo en Bosnie-Herzégovine, aux portes de l’Europe, à deux heures d’avion de Paris, une guerre qui nous touche puisque nous avions une dizaine d’année lorsqu’elle s’est achevée. Une guerre qui me touche particulièrement puisque je fais mon mémoire sur ses conséquences. Une guerre qui est appréhendée par Fabrice Melquiot au travers de ses victimes : des orphelins. Ils sont jeunes, ils ont un tragique désir de vivre et face à cette paix soudaine ils sont désemparés.

L’écriture est vive, réaliste et poignante. La mise en scène de Gilles Bouillon lui rend hommage. Une scène centrale place tour à tour le spectateur au cœur des jeux des orphelins ou en témoin impuissant de leur détresse. On ne peut de ce fait pas rester indifférent et cela faisait longtemps que je n’avais pas eu les larmes aux yeux au théâtre. C’est incroyable comme la paix peut se révéler tragique elle aussi. Les acteurs sont jeunes, dynamiques et portent cette pièce avec brio. Ils dansent, chantent, virevoltent et nous font rire. Ils communiquent une irrésistible envie d’y croire malgré tout.
Cette pièce se passe à Sarajevo mais pourrait se passer partout dans le monde où les orphelins sont des dommages collatéraux. Vraiment une pièce à connaître, à voir ou à lire, pour la force de ses mots et la beauté de son espoir.  – Héloïse Duchesne


Je me souviens qu’enfant dans les années 90, lorsque les gens parlaient des combats qui déchiraient les Balkans, j’entendais souvent revenir cette expression : «la guerre à une heure de Paris». Tours aussi est à une heure de Paris, non pas en avion de chasse, mais en TGV, depuis la gare Montparnasse. Tours dont le Centre dramatique régional (CDRT) a monté la pièce Kids, qui se joue du 6 au 17 décembre au théâtre de Châtillon à 20h30. Les Kids, ce sont des orphelins qui ont traversé la guerre dans Sarajevo assiégée et que la paix tant attendue met face à leurs espoirs et leurs déceptions, au paradoxe de leur jeunesse déjà usée et encore si vive.

Le cadre n’est donc pas léger, et comme souvent l’art dramatique représente des situations qui le sont aussi. Mais le texte de Fabrice Melquiot, très riche et documenté par ailleurs, parvient à entrainer le spectateur dans le monde de cette petite bande d’enfants qui jouent avec le sort que la guerre leur a laissé entre les mains. Il est aidé en cela par les jeunes acteurs du CDRT pour qui l’on sent que le texte a été plus qu’une lecture, une rencontre. Il parviennent par cette intimité avec les mots de Melquiot à rendre les personnages dans la vitalité qui, seule leur permet de surmonter leurs paradoxes, chacun à leur façon.
En effet, le paradoxe, le grand écart, ou plutôt l’entre-deux est le thème principal de cette pièce. Entre la guerre et la paix, les huit protagonistes sont aussi entre la candeur de l’enfance et les désillusions de l’âge adulte, entre leurs désirs et leurs peurs pour l’avenir. Le metteur en scène Gilles Bouillon l’a bien compris en plaçant la scène entre deux tribunes de public qui se font face. Cet entre-deux, c’est aussi le feu croisé des snipers qui, durant tout le siège ont fait régner la terreur depuis les hauteurs qui cernent la ville en tuant au hasard quiconque marchait à découvert. Ce «quatrième mur» dédoublé prend ainsi parfois des airs d’embuscade en évoquant les conditions géographiques et stratégiques du siège.

Mais au-delà du cadre historique, les Kids représentent aussi une certaine vision de l’adolescence, âge de la transition par excellence, portée au pinacle par ces années 80 et 90. Si la pièce parvient à s’abstraire de la noirceur de son cadre, c’est aussi parce qu’elle convoque des mythes contemporains. Dans l’entre-deux où ils sont coincés, les personnages nous donnent le spectacle de la diversité et de la spontanéité caractéristique de cet idéal adolescent. Cela se lit dans une mise en scène qui exploite les ressources du théâtre traditionnel, mais aussi de la musique et du chant, du sport (la scène est encadrée par une rampe de skate et un échafaudage) ou de la vidéo. La pièce bouillonne de ce mélange, et, pour l’anecdote, le casting aussi : il comporte trois Bouillon, Gilles, le metteur en scène, son fils parmi les acteurs, et le guitariste, homonyme sans lien de parenté.
Un spectacle vivant donc, voire vivace, qui laissera aux passionnés d’exactitude historique et d’effet de réel un petit goût d’édulcoré à la Breakfast Club, mais qui entrainera les autres dans sa galerie de personnages où le mythe le dispute à la chair à vif. Et quand bien même il resterait des imperfections, volontaires ou non elles participeraient de cet univers de mutation créatrice, de cette esthétique du chaos. – Barthélémy Lagneau