Joueurs / Don DeLillo – Julien Gosselin

Spectacle total

La distribution de bouchons d’oreille à l’entrée de la salle annonce la couleur : le spectacle ne sera pas calme et détendu. Trois heures durant, nous sommes plongés dans un univers effréné, éclatant et assourdissant. Dans cette superbe création, le metteur en scène nous emmène dans les mondes fous de la finance et du terrorisme, dans le World Trade Center et dans un repère de fanatiques communistes. C’est un trader désabusé qui va faire le pont entre les deux, siphonné par son travail et désespéré par son couple qui ne convainc personne, et encore moins lui-même. Le spectateur suit, fasciné, les errements des personnages principaux, incapable de se détacher de ce flux ininterrompu, d’une densité incroyable, de parole, de sang et de sexe, qui le frappe perpétuellement.  

La mise en scène est brillante : elle se veut totale ; la pièce entière est filmée en temps réel et projetée au-dessus de la scène, avec une esthétique extrêmement soignée ; la musique est aussi créée en live, et les acteurs semblent poussés au bout de leur capacités, gesticulant et parlant sans arrêt aucun pendant ces trois heures (le spectacle dans son intégralité, avec les spectacles Mao II et Les Noms dure neuf heures…!). Bref, du grand spectacle, époustouflant tant sur la forme que dans le fond, dont on sort complètement retourné. Forme qui vient servir un propos tout aussi déroutant : où peut nous mener notre ennui ? Dans cette pièce, seuls survivent les personnages qui ont abandonné leurs valeurs, les autres sont emportés par leur désillusion. Le reste se laisse aller au plus offrant, au plus extrême pour tenter de pallier à leur existence qu’ils trouvent insipide – et dans la réalité américaine telle que DeLillo la décrit, cet abandon apparaît malgré tout comme la meilleure attitude.  Très beau spectacle donc, à voir. 

Simon Fourmann

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Chaque mardi, « Joueurs », une pièce formant un triptyque avec « Les Noms », et « Mao », est représentée à l’Odéon théâtre de L’Europe. Chaque mardi soir, c’est donc une dizaine d’acteurs qui se retrouvent sur scène pour jouer cette pièce assez colossale, tant au niveau du contenu que de la mise en scène, d’une durée de 3 heures. 

La pièce porte bien son nom. Tout le monde joue : le metteur en scène avec son public, en s’amusant avec ses notions. Car est-ce vraiment une pièce de théâtre, dès lors que tout se déroule sur un écran ? Le dispositif scénique, très intéressant, fait apparaître un 4ème mur qui, cette fois, loin d’être transparent, nous cache des acteurs, au point d’avoir l’impression d’être au cinéma. Cette vision à travers la caméra, permet de diviser l’espace, de nous perdre, de donner à la scène une dimension hors norme. On nous emmène dans l’appartement d’un jeune couple, puis en haut de Wall Street. On prend l’ascenseur, on monte les étages avec les acteurs, on admire la vue. L’espace se retrouve ainsi complètement redessiné par l’angle de la caméra. Le jeu des acteurs aussi. La caméra sublime leurs attitudes, leurs dialogues. Ils sont à la fois incroyablement proches, tout en restant quasiment systématiquement en retrait derrière ces murs. On ne les verra devant nous qu’en de rares occasions.

Les personnages jouent aussi. Les premières images, telles une bande-annonce, nous présentent tour à tour ceux qui vont composer cette histoire, d’abord habillés, puis nus, et mélangés. C’est aussi au jeu de l’amour que nous assisterons, aux couples qui se forment et se déforment. Une sorte d’annonce de ce qui va se dérouler sous nos yeux. Cependant, si la question du couple a certes une place, ce n’est pas la préoccupation première de la pièce. Le questionnement est plus profond, et il y a une forme d’absurde dans tous ces personnages, qui semblent à la fois courir après un idéal, et courir après leur destruction. Car c’est avant tout un spectacle de la destruction qui est mis en scène, avec un thème assumé dans les trois pièces : le terrorisme. Le spectateur est littéralement bombardé par ce qu’il voit, par les sons, par les fumigènes, par les images, par les lumières. Parfois presque au point de décrocher de la scène.

Car à force de jouer et de multiplier les dispositifs, le spectateur perd parfois ce qui aurait tout de même dû être au cœur de la pièce : le texte. DeLillo a offert des mots magnifiques, mais parfois noyés par un abus de procédés scéniques. Une réussite au plan visuel donc, mais qui laisse un peu de côté le public, à vouloir trop en faire.

Roxane Gélineau

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Première d’un ensemble de trois pièces adaptées de romans de Don DeLillo, Joueurs s’inscrit avec cohérence dans le parcours de Julien Gosselin et du collectif Si vous pouviez lécher mon cœur (SVPLMC), formé à Lille. Après Les Particules élémentaires, après 2666, après 1993, on retrouve dans cette trilogie tout ce qui fait la marque du metteur en scène : le fait que la matière première de la pièce soit romanesque (à ce titre, l’adaptation du roman de Michel Houellebecq avait été un premier coup réussi et médiatique), l’attrait pour les pièces longues (comme 2666, représentée en 11h30 à Avignon), la prégnance pour des thématiques comme le mal et la politique (avec une critique du libéralisme, mais aussi quelques ambiguïtés, nous y reviendrons). Une certaine histoire du théâtre est en train de s’écrire avec les propositions de cette troupe, qui permet à Julien Gosselin de monter des pièces avec de nombreux personnages.

On retrouve dans la pièce les traits majeurs de l’esthétique gosselinesque : invasion de la caméra (pour un théâtre filmique), scènes de fête sur des musiques accrocheuses, monologues à teneur pessimiste avec un débit soutenu de paroles (là encore sur fond de musique électronique minimaliste), fumée, riches décors pour de multiples tableaux, personnages terriblement seuls, violents, insensibles, libidineux, nus, clopes au bec. Il est d’ailleurs peut-être plus facile de résumer la pièce ainsi, par flashs esthétiques, que par sa trame narrative, qui semble finalement n’être qu’un prétexte pour le metteur en scène. Penser que l’invasion du romanesque dans la création théâtrale induirait une linéarisation de l’intrigue serait une erreur. Le roman induit une narrativisation, à la rigueur, mais qui est ici complètement détournée. Les passages explicatifs n’expliquent rien à un spectateur qui reçoit trop d’informations pour pouvoir les assimiler, les noms des personnages sont balancés à l’écran à toute vitesse, non pour qu’on les retienne mais bien pour exhiber toute l’inutilité et la facticité des affichages. Exhiber le monde des médias et sa violence est clairement un objectif visé par Julien Gosselin.

L’intrigue que le spectateur voit se développer sous ses yeux lui échappe trop souvent et tourne volontiers à l’absurde. La pièce est organisée autour d’un couple qui habite à New York. Le mari, Lyle, travaille à la bourse ; sa femme dans un bureau. Ils ont pour amis un couple d’homosexuels. Tandis que la femme part dans le Maine avec ce couple d’amis, pour tenter de se rapprocher d’une nature qu’elle n’a jamais connue, l’homme met un pied dans le milieu terroriste, sans qu’on sache vraiment s’il s’agit d’une fascination bien réelle pour cette violence extrême ou s’il ambitionne d’être un agent double, servant in fine le gouvernement. Mais résumer l’intrigue ainsi, c’est déjà faire un effort de clarté que la pièce n’a pas. Cette dislocation du sens est voulue par le metteur en scène qui refuse de faire de la représentation théâtrale un moment avec un début et une fin clairement établis : dans la plaquette, il est écrit qu’il souhaite instaurer une autre temporalité pour le théâtre, afin que la pièce continue à vivre chez chacun une fois rentré chez lui. Le roman de Don DeLillo, écrit en 1993, était déjà dans cette veine absurde et désenchantée : ultraviolence d’un monde capitaliste, teintée de réalisme et de fantastique en même temps. Un gothique noir postmoderne, pourrait-on dire. (Il n’est qu’à songer au film de Cronenberg, Cosmopolis, adaptation d’un autre roman de Don DeLillo).

Dès lors, je m’interroge : peut-on marquer le spectateur si on lui refuse constamment l’émotion ? La première heure de la pièce se déroule sur grand écran, on refuse aux spectateurs de théâtre le plaisir de jouir du visage et des émotions d’autrui. Tout au plus l’acteur ouvre-t-il pendant un bref instant la porte du décor, appâte-t-il les spectateurs avec sa présence enfin réelle, joue-t-il d’une métaphore sur l’intérieur et l’extérieur, avant de refermer la porte et de laisser le public à son écran, assoiffé de contact humain. Les personnages m’ont paru stéréotypés, extrêmement froids (le salaud de la finance, maniaque, libidineux ; la femme moderne alcoolique, désespérée, elle aussi libidineuse ; le gay snob insupportablement badin). Aucun personnage ne touche ni n’émeut, même lorsqu’il s’aventure dans les pires affres. La faute à une mise en scène qui précipite et déréalise en permanence les moments. La proposition ne m’a pas complètement rebutée mais elle ne m’a pas touchée non plus ; j’ai le sentiment que Julien Gosselin s’abandonne à des facilités, à des redits (présenter des corps nus et alcoolisés qui dansent ne suffit plus). J’aurais aimé un peu plus de tendresse pour ces personnages désespérés. La critique du libéralisme n’en serait pas moins efficace, je crois. Les moments politiques de réflexion autour de l’action violente et terroriste (à un moment, la chef du groupe envisage de faire sauter les universités pour inciter les étudiants à s’adonner seulement à l’action de la révolution. Et après ? Ce n’est pas son affaire.) sonne bien sûr avec certaine force dans l’actualité. L’absurde poussé à son extrême suscite le rire des spectateurs : c’est un bon moment de la pièce. Certains moments m’ont touché, mais j’ai l’impression que c’était contre la pièce et non avec elle. À la fin, un acteur mort pendant Joueurs revient chanter une chanson en japonais, moment absurde parmi tant d’autres qui aurait pu être très beau. Mais j’ai encore eu le sentiment qu’on se moquait de moi, spectateur. Alors ? Peut-être que la suite aurait un peu éclairé ma lanterne. Ma critique ne peut qu’être partielle, n’ayant pas eu accès au tableau complet.

Joueurs, Mao II, Les Noms, jusqu’au 22 décembre aux ateliers Berthier, antenne de l’Odéon dans le 17e.

Marine Montier

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Photo : Simon Gosselin