Je disparais

Je disparais, texte d’Arne Lygre mis en scène par Stéphane Braunschweig au Théâtre de la Colline.

C’est au Théâtre National de la Colline qu’était joué ce 15 Novembre 2011 Je disparais, de l’écrivain et dramaturge norvégien Arne Lygre. Mise en scène par Stéphane Braunschweig, cette pièce d’un seul acte, en création mondiale, dure environ 1h30 ; durée pendant laquelle le spectateur assiste aux luttes intérieures du personnage central « Moi » interprété par Annie Mercier.
La pièce a pour thèmes principaux l’absence ainsi que la définition du soi par rapport aux liens qui nous unissent aux autres. Ainsi, « Moi » fuit un contexte qui nous est inconnu en compagnie de « Mon Amie » (Luce Mouchel) et de  « La Fille de Mon Amie » (Pauline Lorillard). Pas de prénoms dans cette pièce où tous les protagonistes sont identifiés par leur lien avec « Moi » : il s’agit pour le spectateur d’observer l’évolution de « Moi » selon les unions et séparations qui ponctuent la pièce et de constater non seulement son rapport aux autres mais aussi à elle-même.

Ainsi, Stéphane Braunschweig insiste par un jeu sur les voix sur les différents niveaux de narration ; la pièce se caractérisant par une construction en tiroir qui aboutit pour le spectateur à ne plus savoir ce qui relève pour « Moi » de la réalité et de la fiction. De plus, la scène très dépouillée ne présentant qu’une succession tout en perspective de pièces blanches, constitue également un élément dans l’appréciation de l’enfermement et de l’isolation de « Moi ». En effet, alors que « Moi » se trouve dans la pièce la plus grande et la plus proche du public au début de la pièce ; c’est dans la plus petite et la plus éloignée qu’elle fait sa dernière apparition.

En outre, tout est mis en œuvre pour une concentration entière du spectateur sur les protagonistes : absence d’accessoires et de décors (sauf quelques fauteuils et valises), méconnaissance du contexte dans lequel se déroule l’intrigue, peu de personnages sur scène à l’exception d’un tableau avec des figurantes. Cette tension est agrémentée par une bande son réaliste et par les indications temporelles données entre chaque tableau au moyen de projections sur écran : « Un moment après », « Le lendemain », « La semaine suivante », « Le mois suivant », les ellipses temporelles s’élargissent précipitant la chute du récit tout en accentuant le désarroi du spectateur face à tant de non-dits.

L’excellent travail de Stéphane Braunschweig pour la mise en scène et le talent des acteurs me font recommander cette pièce. Cependant, j’exprime quelques réserves quant au fait qu’elle puisse être difficile à comprendre au premier abord pour qui n’est pas familier du théâtre de Lygre ou de Braunschweig. – Mirana Andrianasy


Le théâtre de la Colline dans le 20ème arrondissement affiche complet. Ce soir, Stéphane Braunschweig nous présente sa mise en scène du texte du dramaturge norvégien Arne Lygre. On apprendra à la fin du spectacle que c’est la première fois que cette pièce est montée et jouée, le texte étant pour ainsi dire très récent.

« C’est nous. Bientôt ce sera nous » dit le personnage de « Moi » dans la pièce d’Arne Lygre. Les protagonistes se projettent sans cesse, attendent que le futur, si proche soit-il, leur délivre les clés pour comprendre leur passé. Ils ont chacun vécu une vie, parallèlement à celle de l’autre, et celle-ci est l’objet perpétuel de leur conversation. Les personnages tentent en vain de comprendre ce qui anime autrui. Ils ne possèdent aucune réponse et demeurent ainsi seuls, les uns avec les autres. Lygre dépeint des personnages sans histoire qui se mettent à en avoir une et par delà se rapproche lorsque la narration de leur vie s’entrecroise. Ils sont là les uns pour les autres et seul la mort où la disparition peut les dissoudre.
L’auteur donne à la fois une importance cruciale à ce rapprochement et à la manière selon laquelle les personnages oublient ceux qu’ils ont abandonnés. Je disparais est du théâtre au présent. Le spectateur est face à lui-même au moment précis où il voit la pièce se dérouler. Il est lui aussi seul et avec les personnages, il sait que cette histoire ressemble à la sienne, il la contemple et l’écoute.

Le texte de Lygre se donne à voir lorsque les acteurs interprètent ce que l’on appelle des « hyper-répliques », ces didascalies évoquées à la troisième personne et qui sont déclamées par les acteurs entre chaque dialogue. Ce mécanisme original peut alors surprendre mais donne à la pièce tout le caractère contemporain qu’elle comporte. La mise en scène, quant à elle, structure un récit qui ne l’est pas forcément. En jouant sur une scénographie alternant pièce close et perspective infinie, les personnages évoluent entre différents tableaux et donnent aux spectateurs les clés pour suivre le déroulement de la pièce. A la fois grandiose et innovante, cette scénographie oriente le regard par des contrastes de lumières percutants et supprime tout ce qui existe en dehors du cadre. Le spectateur est pour ainsi dire immergé dans sa propre histoire et ne devine pas la manière d’en sortir.

Lygre, dans Je disparais, dépeint un monde où l’être cher est celui que l’on comprend le moins, que l’on veut accompagner dans la recherche de sa vérité car c’est seulement ainsi que la notre nous sera dévoilée. Les acteurs, le metteur en scène, le scénographe élèvent la pièce au delà du cadre dans lequel elle aurait pu être montée, en jouant sur une contemporanéité à la fois affirmée et superbement exécutée. – Timothée Diot


Seulement trois femmes, et un couple occupent le plateau, mais l’imaginaire des personnages démultiplie ces présences et donne à voir d’autres scènes chargées d’émotions. Les femmes rêvent d’autres femmes plus à plaindre encore qu’elles. Au cours de la pièce naissent en transparence d’autres scènes où leur douleur est en écho. Cela fait de Je disparais une pièce remarquable pour sa puissance poétique de part la magnifique aptitude des comédiens à nous transporter, à nous faire voir des scènes qui n’ont pas lieu sous nos yeux, mais ailleurs, dans l’imaginaire de chacun, dans le leur avant tout.

Sur scène, presque rien, sinon le vide de l’exil, une page blanche où se déploie les visions de ces femmes. Isolement, solitude, égarement, espoir désespéré, Je disparais est une pièce sur l’individu jeté hors de chez lui, hors de lui. Plus largement, c’est une pièce sur la puissance de l’imaginaire, catharsis, exutoire jusqu’au sadisme de la douleur. Les femmes se délectent de la souffrance possible  des doubles qu’elles s’inventent pour oublier la leur, bien réelle. Souffrir par d’autres, un moyen de supporter la douleur des séparations, de l’isolement, de l’égarement, de l’exil en somme.

La scénographie met en place une perspective abyssale, enchevêtrement de boîtes, comme un approfondissement de la conscience, une plongée en soi, un périple infini dans l’exil. Evolutive et captivante, elle a particulièrement retenue mon attention. Le temps passe pour ceux qui s’exilent, s’égrène même, leur imaginaire prend le relais, seul secours dans un univers étranger.
Qu‘en est-il pour ceux qui restent ? – Claire Labouygues


La pièce Je disparais est jouée au théâtre de la Colline tous les soirs jusqu’au 9 décembre 2011.
D’une durée d’une heure et demi environ, cette représentation reflète les caractéristiques du texte du dramaturge norvégien Arne Lygre, auteur de théâtre contemporain assez intellectuel et expérimental. La mise en scène de Stéphane Braunschweig est une création originale de la Colline.
Une troupe de cinq comédiens (et quatre figurants) donne vie à ce texte : Annie Mercier en tête, accompagnée de Luce Mouchel, de Pauline Lorillard ainsi que d’Alain Liboit et Irina Dalle. Il y a moins une trame narrative qu’une toile de fond : dans un pays en troubles (guerre, persécution politique peut-être), une femme, son amie et la fille de cette dernière prennent le parti de la fuite. La pièce est une succession de tableaux au fur et à mesure de leur périple, et nous les montre face à la douleur de la séparation et du deuil, face à l’angoisse, la solitude et la mort, mais aussi face à leurs fantasmes et leurs rêves, tantôt empreints d’espoir, tantôt de cruauté.
La mise en scène se range résolument du côté des créations contemporaines, très dépouillée à l’image du texte de Lygre. L’intrigue étant mince, la chronologie des événements n’est pas tellement importante ; elle apparaît principalement entre les tableaux, de manière saccadée, par le biais d’ellipses narratives qui sont de plus en plus longues (une heure, un jour, un mois), créant une sorte
de perspective, un horizon temporel, une ligne de fuite.

Un des principes fondamentaux du texte est l’enchâssement des niveaux de réel : le théâtre de Lygre se caractérise par le concept d’« hyperrépliques », c’est-à-dire des répliques des personnages commentant leur statut-même de personnage ; on a ainsi jusqu’à trois plans exprimés par le discours : 1) le personnage commentant la situation, 2) la situation elle-même, et 3) le fantasme du personnage concrétisé sous la forme d’un jeu dans le jeu, d’un théâtre dans le théâtre où les personnages se jouent des rôles dans lesquels ils s’oublient et finissent par disparaître.
La scène est presque nue, il y a peu d’accessoires (quelques sièges, des valises) ; s’ajoutent à cela des jeux de couleurs pour simplement suggérer une ambiance (bleu pour un paysage de mer). Un rideau transparent sur lequel sont projetées des indications temporelles complète ce décor.
L’espace est très changeant grâce à l’utilisation de panneaux mouvants qui créent tantôt des effets de fermetures, qu’ils s’agisse de l’enceinte d’une maison ou de l’étroitesse d’un piège, tantôt une impression d’ouverture : morcelé, cet espace est élargi par des redoublements et des perspectives sur  lesquels repose la profondeur de la scène.

Le jeu scénique est parfois en contradiction avec les « hyperrépliques » (les actes ne suivent pas toujours les paroles), ce qui peut troubler au début le spectateur. Des voix enregistrées se superposent parfois à la vraie voix des acteurs, ce qui renforce l’effet de stratification du discours. La distance entre les individus est particulièrement soulignée et concrétisée par l’utilisation de l’espace de la scène. Le jeu est aussi un jeu qui réfléchit sur lui-même, puisqu’il est question de personnages se mettant en scène ; il reste cependant très vivant et agréable.
La pièce est donc à première vue déroutante, mais le public a été globalement séduit une fois ces impressions déstabilisantes surmontées. On a beaucoup aimé cette pièce dont les côtés intellectuels et expérimentaux ne lassent pas le spectateur qui, s’il est invité à réfléchir, n’en est pas moins diverti – de fait, une pointe d’humour vient équilibrer et alléger avec profit le spectacle qui est en ce sens idéal pour qui veut s’initier au théâtre contemporain, étant à la fois avant-gardiste et plutôt accessible. – Luc Lefebvre


«Nous avons réussi. Nous sommes parties », c’est cette sensation de vouloir quitter la réalité quotidienne que m’ont permis les comédiens de Je Disparais pendant une heure et demi où mon esprit a pu s’aventurer dans une histoire. Ce n’est pas chose simple quand on découvre la scénographie immaculée, sans identification possible à un lieu, avec une impression de déséquilibre de par la perspective bancale. Cette dernière est découpée en 3 espaces successifs qui seront utilisés à travers les scènes, représentant des niveaux parallèles pour la même aventure, embrouillant ma compréhension de la pièce.

L’héroïne est « moi » elle nous explique sa vie banale, ses gestes quotidiens, cela assise dans un fauteuil, seul élément de mobilier, dont la couleur fait ressortir l’objet. De cette position assise la catastrophe se pressent, par l’intonation de la voix grave de cette femme apeurée dans l’attente de « mon mari » qui n’arrive pas. C’est ainsi que l’on entre dans la peur de la mort, à ses côtés, du néant blanc. Alors que l’amie et sa fille sont dans la même terreur de l’attente du pire, les trois femmes réunies, seules, nous font sourire, avec un humour noir en jouant le drame d’autrui celui qui se déroule dans « la simultanéité ».

La violence du monde est ainsi présente, on imagine un génocide, ou une catastrophe naturelle, même si le flou reste total sur ce qui se passe « à l’extérieur ». Hanté par ces traumatismes collectifs, les personnages se retrouvent à fuir dans ce décor vide de blanc, rythmé par les scènes où de grands titres apparaissent. Une fuite vers la mort constante, marquée par des situations cruelles que d’autres humains vivent. Un jeu pour quitter son malheur et ressentir celui des autres dans le but de pouvoir survivre malgré la peur.

On voit apparaitre à la dernière scène le « mari » clamant seul l’histoire du fœtus, de la mort de l’enfant, une tragédie, et c’est ainsi que l’on comprend la mort préalable de cette enfant avant le drame qui sépare « moi » du mari. Puis une étrangère vient donner de l’espoir en allant vers l’avenir, dans la voie de l’amour où le futur à de la valeur.

Je n’avais pas mis les pieds, ou plutôt mon esprit au théâtre depuis un petit moment, Je disparais a fait écho à ma vie, à notre société ponctué par des drames collectifs. Même si ma pensée à eu du mal à suivre tous les monologues, j’ai éprouvé de l’émotion à travers la drôlerie des fictions et le drame de la vie. – Vincent Moracchini


Je disparais est une pièce de l’auteur Norvégien Arne Lygre jouée pour la première fois du 4 novembre au 9 décembre 2011, au Théâtre de la Colline de Paris. L’auteur contemporain fit ses débuts au théâtre avec Maman et moi et les hommes en 1996. Très vite traduit en français, Arne Lygre s’impose aujourd’hui comme nouveau représentant du théâtre scandinave. Le Théâtre de la Colline a d’ailleurs décidé de monter dès février 2012 une autre de ses pièces, Tage Unter. Les deux pièces sont mises en scène par Stéphane Braunschweig qui avait déjà fait son entrée en tant que directeur du Théâtre de la Colline en 2009 en proposant deux pièces d’Henrik Ibsen. Un bon d’un siècle dans le théâtre norvégien donc et pourtant des thèmes qui reviennent comme le départ et la conquête d’une vie nouvelle.

Quand Peer Gynt se voit forcer de quitter le village à cause de son comportement, « Moi », le personnage principal de Je disparais interprété par Annie Mercier semble contraint de devoir abandonner sa maison et sa vie confortable, simple et banale à cause d’une menace extérieure. Cet évènement n’est pas précisé au cours de la pièce, ainsi s’imagine-t-on un renversement politique ou une catastrophe naturelle peut-être. Mais la question n’est pas là, il s’agit pour Arne Lygre de la perte soudaine de son identité. Sachant que l’on se construit par rapport à un lieu, à des liens familiaux, amicaux, à des habitudes… Comment se reconstruire dans la fuite et la mise à l’épreuve ? « Maintenant je ne peux plus comprendre ça. Je suis dans un autre endroit ». « Moi » devant fuir sa maison, perdra successivement « Mon Mari », (interprété par Alain Libolt) sans savoir qu’il compte de son côté se reconstruire avec « Une étrangère » (Irina Dalle), « La fille de mon amie » (Pauline Lorillard) et « Mon ami » (Luce Mouchel).

La pièce débute avec la projection du texte « ça commence » recouvrant l’ensemble de la scène. Ces projections marqueront l’avancée de l’action dans le temps du « moment suivant », à l’heure, au jour puis au « mois suivant ». Arne Lygre utilise également trois niveaux textuels : les hyper-répliques récitées par la voix enregistrée de « Moi » commentent brièvement l’action dans un style factuel comme si elle analysait avec recul la situation et ce qui s’en dégage « Je disparais dans la foule. Je me dissous », les monologues et dialogues traditionnels et enfin des jeux de rôles que les personnages se créent pour fuir la réalité, mais celle-ci les rattrape cruellement de manière insidieuse.
Je disparais traite de la fuite forcée, sujet souvent utilisé par les blockbusters larmoyants avec une sobriété toute scandinave. Mais avant tout elle soulève la question de l’identification. Comment se situer dans un monde qui change? Quels repères peut on utiliser? « Moi » perd ses repères géographiques, sociaux et ainsi disparaît. – Jessica Rozanes