Jambonlaissé (Hamlet)/ William Shakespeare – Alice Faure/ Théâtre de la Reine blanche

Jambonlaissé, ou Shakespeare génération Y

L’actualité des classiques

Quand on nous présente que la très célèbre pièce Hamlet du dramaturge de renom Shakespeare a été traduite par Google translate : même en toute pacificité, deux réactions s’opposent. L’éternelle querelle. Ceux qui prêtent au texte écrit, au texte historique, classique, des valeurs sacrées qui le rendent donc intouchable : l’art est inscrit dans le marbre, et nous, contemporains, devons-nous enrichir en nous promenant dans ce musée, avec l’humilité requise dans ces lieux de culte où l’œuvre, puits infini de sens, doit être à tout prix “conservée”. Et ceux, plus curieux, qui diraient volontiers comme Cyrano de Bergerac “et pourquoi non ?”, qui considèrent plutôt l’art comme une correspondance infinie et toujours vivante entre artistes, et lui confèrent ainsi une matière malléable, comme celle de l’argile, qu’il est toujours bon de remanier et remotiver. Ce possible remaniement rend doublement hommage à la richesse des œuvres classiques, qui peut ainsi garder une vérité cuisante à toute actualité. Elle ne vieillit pas, elle peut toujours apporter un éclairage, un enseignement. La Fontaine lui-même, aujourd’hui rangé sur les étagères classiques, n’avait-il pas eu aussi cet ambitieux projet de remotiver la matière des textes classiques à sa propre actualité ?

Donc Jambonlaissé, de Guillaume Remuepoire

C’est un goût prononcé du jeu et de la curiosité qui a motivé Danina Sammarcelli, alias l’Indéprimeuse, et Alice Faure, à qui nous devons respectivement la publication et la mise en scène de Jambonlaissé. C’est bien ce qui nous est donné à voir au théâtre de la Reine Blanche : du jeu et de l’étonnement. Alice Faure y va franco et le fait dire clairement dans ce sens par Jambonlaissé : « Ce soir, on joue ». Ainsi, le combat de Jambonlaissé et de Laërte qui prend pour armure un déguisement de Pikachu ; ainsi, la voix robotique de Siri pour la voix du spectre du feu roi ; ainsi, au troisième acte, Jambonlaissé choisit de monter Le Roi Lion de Disney et joue une peluche. Les motivations semblent emprunter à un jeu de références et cela donne une mise en scène modernisée, vive qui réclame avant tout le rire d’un public très générationnel. Toutefois, la tragédie reste présente. Si les autres personnages perdent un peu de leur complexité dans ce nouveau verbiage, le drame de Jambonlaissé qui a gardé « ses » mots (dans la traduction de François-Victor Hugo) reste présent. La mise en scène rend d’autant plus criant son isolement parmi les siens, et contre les siens, dans sa folie furieuse et désespérée.

Pour les curieux, il y a donc deux raisons d’aller voir Jambonlaissé : la curiosité d’un tel établissement de texte joué, et la fraicheur d’une mise en scène sans prétention.

Angéline Da Rocha

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Le théâtre de la Reine Blanche présentait, le mercredi 30 janvier, Jambonlaissé, soit Hamlet de Shakespeare, revisité à travers l’outil informatique de Google traduction. La mise en scène d’Alice Faure souhaitait ainsi mettre à l’honneur « le rapport du langage à la pensée ». Le pari est plutôt bien tenu : les répliques à la structure syntaxique déconstruite des personnages introduisent un côté absurde et comique à la pièce. Je retiens particulièrement les répliques du fantôme du père d’Hamlet, données à … la voix robotique du traducteur automatique, tandis qu’une lumière, sortie tout droit d’une sorte de vidéo projecteur, éclaire le visage d’un Hamlet littéralement « illuminé » par cette révélation mystique et numérique. Le ton décalé et dérisoire de la pièce est ainsi donné dès le départ.

C’est notamment ce décalage, entre le sujet grave de la tragédie et la manière prosaïque avec lequel il est traité qui fait tout le charme de ce spectacle. Le langage n’est alors qu’un outil parmi d’autres, permettant de créer ce décalage. Ainsi, grâce à une simple casquette avec un logo pokémon posée sur la tête d’Hamlet et une combinaison jaune enfilé par Laërte, le combat au fleuret entre les personnages devient un affrontement entre un Pikachu – s’échauffant tel un grand sportif, s’étirant, courant sur scène, simulant des mouvements d’arts martiaux complexes – et un dresseur de pokémon mélancolique, consterné par la situation, qui, sans bouger, n’a qu’à mettre une claque à son adversaire pour le rendre K.O. Toujours dans ce même esprit de décalage, ce n’est plus le Roi Lion de Disney qui s’inspire ici d’Hamlet mais Hamlet qui fait interpréter devant le roi Claudius le Roi Lion, faisant déclamer à la peluche de Scar les paroles perfides et traitresses. Même le plus petit détail contribuait à donner à la pièce un ton décalé et rempli d’un humour subtil : alors que les cadavres l’entourent et qu’il est lui-même en train de mourir, Hamlet fait face au public en tenant dans sa main la coupe … ou plutôt le mug empoisonné sur lequel est marqué « Today is a good day to smile ».

Tout un ensemble de références discrètes à la culture de l’internet, du numérique, de la culture « pop » font naitre ainsi le rire dans une mise en scène simple, au décor épuré, mais bien pensée et efficace. Soutenue par de très bons jeux d’acteurs (la petitesse de la salle permettait d’ailleurs de voir au mieux l’expression des visages des comédiens et leurs jeux, de l’air pincé de Gertrude aux yeux larmoyants d’Ophélie), Jambonlaissé n’est plus une tragédie mais une comédie.

Seul petit bémol : je regrette certains temps morts de la pièce, qui parce qu’ils étaient joués sur un mode plus tragique, plus sérieux, moins porté sur la dérision, paraissaient plus fades par rapport à d’autres scènes … … mais à bien y réfléchir, pour que l’humour décalé opère, il faut bien qu’il y ait un décalage par rapport à quelque chose.

Anne-Lise Jamier

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