Impressing the Czar

Impressing the Czar, chorégraphie de William Forsythe interprétée par le Ballet Royal de Flandre au Théâtre de Chaillot.

L’art de William Forsythe est avant tout un art de la virtuosité. Que ce soit dans la chorégraphie, dans les costumes ou les décors, les trois pièces de ce spectacle nous offrent une magistrale démonstration de prouesse technique autant qu’artistique, dans un enrichissement de l’une par l’autre. Ainsi, et malgré le surplomb vertigineux des dernières places en fond de salle, la hauteur des élévations et les sauts défiant la gravité impressionnent dès le lever de rideau.
S’ouvre alors la première pièce qui semble rejouer sous nos yeux une tragédie de Shakespeare où la folie des souverains est mimée par des danseurs pris entre grandeur et décadence. Soumis au monde de la gravité voir à celui du pragmatique, tour à tour, ils sont cloués au plancher, tentent de se couper les bras et au lieu de s’exprimer par le langage du corps, s’égosillent dans un mégaphone. Dans ce foisonnement des gestes et des situations, les costumes splendides abritent les démarches malaisées et ridicules et les somptueuses robes baroques semblent porter les corps des protagonistes. La débauche du premier ballet éblouit et submerge.

Or dans le deuxième temps du spectacle, c’est un ascétisme minimaliste qui répond à l’orgie incroyable de cette entrée en matière. La tension contenue dans le deuxième tableau tient au dépouillement des décors et des costumes qui laissent voir des corps comme sur le point de se rompre, à tout instant. Les muscles tendus sont sculptés et passés au scalpel d’une lumière blanche très crue. La ligne des jambes et des dos cambrés ainsi que les pas de deux échangistes qui voient les partenaires se substituer les uns aux autres avec une souplesse incroyable font de cette séquence centrale un petit joyau brut qui est une véritable prouesse technique et chorégraphique.

Le troisième tableau quant à lui s’ouvre de manière théâtrale sur une vente aux enchères menée par un commissaire priseur survolté (Helen Pickett, artiste invitée absolument renversante d’extravagance) qui annonce qu’« Il faut tuer l’homme dans la boîte ». Il s’agit sans doute de l’animateur enfermé dans le poste de télé posé à l’avant-scène… Quoiqu’il en soit, le mot d’ordre est lancé : il faut se libérer des instances de contrôle et des directeurs de conscience, de la contrainte et de la soumission. Ainsi, les danseurs en uniformes d’écoliers (socquettes et carré frangé pour les hommes comme pour les femmes) revendiquent leurs instincts primaires par la violence d’un sacrifice semblable à celui du sacre du printemps, par ailleurs présent en filigrane dans ce dernier ballet, et exécutent leur professeur dans une ronde infernale, à la fois danse païenne énorme et « Macarena » gigantesque.
Le débordement et la rigueur se côtoient alors pour nous émerveiller et nous provoquer aussi. De mon avis, la performance des interprètes, parfaite de maîtrise, fait mouche ; et le ballet-spectacle est un réel ravissement… – Pauline Billaud


Impressing the Czar, ballet de danse contemporaine (ou néo-classique) écrit par William Forsythe en 1988, est repris par le Ballet Royal de Flandre et sa directrice Kathryn Bennetts, proche de Forsythe, pour cinq dates au Théâtre National de Chaillot du 6 au 10 décembre 2011. La pièce est divisée en trois parties et interprétée par 34 danseurs.

Impressing the Czar est un ballet agité et burlesque, où les tableaux se succèdent sans narration apparente. La première partie, sans doute la plus riche en références artistiques, se présente comme une palette historique confuse où se mélangent danseuses en robes renaissance, duo de music-hall des années 50 et personnages énigmatiques, comme Agnès, fil rouge de la pièce, en tenue d’écolière et perruque ; et Mr Pnut, en tireur à l’arc vêtu d’un pagne. L’enchainement d’une multitude d’actions séparées, entrecoupées par des cris et les messages audio reçus par Agnès, illustrent les luttes d’une modernité face aux codes classiques du ballet et de la peinture. Dans le fond, on arrache des couches de toiles représentant des tableaux anciens, tandis qu’au premier plan, les danseurs combattent au moyen de flèches et de tridents. Les pas de danse classique les plus nobles font écho aux mises en scène grotesques de la mort, tandis qu’Agnès, assise sur un trône à droite de la scène, semble être le témoin involontaire d’un combat entre deux esthétiques, d’une adaptation exubérante et énergique de l’histoire des arts.

A la suite de cette introduction confuse et colorée, la pièce marque une pause et la deuxième partie, In the middle, somewhat elevated vient rompre brutalement avec le ton de Potemkin’s signature, le premier volet, pour gagner une grandeur sobre et intense qui allie la pureté du geste à la passion d’un pas de deux aérien. Neuf danseurs et danseuses se succèdent dans des mouvements rigoureux faisant l’éloge d’une technique physique irréprochable, toute en «portés» et en «cambrés». C’est sans doute la partie la plus émouvante et la plus forte : pas de décor superficiel, des danseurs en collants et justaucorps simples qui laissent voir les mouvements de leurs corps, une musique électronique saccadée et la vivacité des pas de deux qui portent les danseurs et leur public à une véritable fusion. Le génie de Forsythe atteint son apogée.

Enfin, le troisième chapitre du ballet est composé de trois tableaux, aux allures différentes et à l’énergie contagieuse. La pièce reprend sur une scène de vente aux enchères plutôt comique et embrouillée, où Agnès met en vente plusieurs danseurs vêtus de costumes dorés, tandis qu’elle s’évertue à refermer un coffre où la tête de Mr. Pnut apparaît. C’est un moment loufoque qui allège le ballet et lui donne un aspect ludique, quoique assez nébuleux, notamment par un phrasé anglais trop rapide. Ici encore, Forsythe nous rappelle que la narration compte moins que l’émotion, et qu’il appartient à chaque spectateur de se faire son opinion quant aux références plus ou moins implicites qui survolent tout le spectacle. Ensuite apparait Mr. Pnut guidant la troupe, comme hypnotisée, puis la scène finale : une apothéose guerrière aux faux airs de parade martiale. La troupe est entièrement réunie, 34 danseurs vêtus du costume d’écolière d’Agnès et d’une perruque au carré, hommes et femmes confondus. On admire tout autant la coordination des gestes que la confusion des sexes dans cette envolée sauvage qui hésite entre un rituel primitif et un défilé militaire futuriste.
Quelle est l’intention de Forsythe ? Faut-il nécessairement la démasquer pour apprécier ses oeuvres ? Il me semble que non. La beauté des chorégraphies et la perfection des danseurs ne cessent de nous éblouir, tout autant que la mise en scène originale des idées farfelues de Forsythe.
De la puissance sensorielle du ballet découle la liberté du spectateur de se laisser séduire par son apparence enchanteresse ou d’y chercher d’une signification plus profonde. – Clémentine Malgras


Mercredi 7 décembre 2011, le théâtre de Chaillot accueille à l’occasion du Festival d’Automne le ballet royal de Flandres pour Impressing the Czar de William Forsythe.

Levé de rideau. A droite, une sorte de  parquet/échiquier en bois type intérieur renaissance, au fond une toile représentant un décor de château et à gauche un espace vide, noir. Certains danseurs sont déjà présent sur scène, d’autres arrivent : certains seuls, certains par groupe. On voit : des danseurs en costume d’époque qui esquissent quelques pas de danse sur de la musique baroque, deux écolières hystériques qui hurlent dans un téléphone en regardant la télévision, un corps de ballet plus classique, justaucorps et chignon serré, et un danseur torse nu, pagne en plume autour des hanches qui se balade sur scène de manière quelque peu désordonnée.. Une espèce de fouillis, certes, mais un fouillis savamment organisé.
On ne sait pourtant pas très bien où donner de la tête et où fixer son attention : plusieurs saynètes se déroulent en parallèle sur scène et chacune d’entre elles recèle un intérêt particulier, chacune participe au tableau d’ensemble et se suffit aussi parfaitement à elle même. On comprend pourtant que Forsythe a voulu faire une sorte d’historique de la danse, de la renaissance à nos jours, mais en la subvertissant , parodiant les danses très codifiées de la Renaissance, les corps de ballet classique qui ne sont pas ensemble, ou les danseuses d’aérobics d’une souplesse confondante. Tout ceci sur un mélange musical,  lui aussi savamment pensé, qui mêle musique baroque, classique, et électronique.
Un contraste merveilleux est suscité entre les danseurs qui se meuvent sur l’échiquier et ceux qui se déplacent sur fond noir : au déchainement absurde des voix et des gestes des danseurs qui se trouvent sur l’échiquier répondent les mouvements précis et ordonnés  des danseurs  qui dansent dans le vide. Mais la machine qui  réussissait à faire tenir ensemble le tout, à produire de l’ordre dans ce désordre semble à un moment se dérégler, le fouillis devient véritablement bouilli et tout explose. Fin du Premier Tableau.

Le rideau se lève à nouveau sur une scène qui contraste totalement avec le premier tableau. Le vide a envahit toute la scène. Sur le fond  noir se découpent des silhouettes de danseurs en justaucorps verts.
S’enchainent alors des pas de deux d’une virtuosité et d’une force qui donnent envie d’applaudir à tout instant. Les pas exécutés sont de plus en plus compliqués et en deviennent presque acrobatiques,  transformant la grâce du ballet classique, en une vitalité parfaitement maitrisée. Les couples se répondent, se mêlent et se séparent avec une agilité bienheureuse.  La parfaite synchronie des pas sur la musique participe à la virtuosité de ce tableau qui n’est  que danse, à l’état pur.
Petit bémol cependant pour le tableau qui suit : une vente aux enchères qui tourne à la catastrophe, l’écolière s’est transformée en commissaire priseur dénué de toute autorité.   L’art « vivant »  qu’elle vend  la submerge  et n’en fait qu’à sa tête.
Parodie presque réussie du monde de l’art mais qui est plus explosion absurde que véritable apport à la mise en scène.

Le dernier tableau: Choc.
La troupe au complet est sur scène, tous sont devenus les écolières de premier tableau -filles comme garçons- tous  habillés en jupe plissée noire, chemise blanche et coupe au carré, tous dansent une danse endiablée et parfaitement synchronisée qui oscille entre amusement parodique des danses de notre temps et cauchemar angoissant quand l’on remarque la présence d’un danseur en costume renaissant au centre de la ronde, une flèche fichée dans son torse. Les mains des écolières en furie se transforment en pinces pour le chasser hors de la scène. La danse est morte, vive la danse. – Aleth Mandula


Le service culturel de la Sorbonne m’a permis de découvrir un art qui ne m’était que très partiellement connu et dont  l’excentricité, ne m’était pas familière . En effet, si vous êtes étudiants à la Sorbonne vous pouvez bénéficier de place de spectacles en échange d’une critique de ce que vous avez vu, pour le plaisir de tous.
J’ai donc découvert à travers cette représentation de Impressing the Czar (1988) un univers imaginaire dépassant les limites du concevable mêlant danse classique et contemporaine. William Forsythe remonte cette chorégraphie au côté de la directrice artistique Kathryn Bennetts. Sa création novatrice et son talent lui ont permis d’obtenir de nombreux prix tels que les Bessies Awards – récompense attribuée à New York , à des chorégraphes de danse contemporaine – mais aussi de monter sa propre Ecole, The Forsythe Company . Autant d’ambitions, à la hauteur de son talent .

L’histoire évolue selon des décors, d’abord originaux chargés de multiples détails, comme un arc et ses flèches, des tableaux changeant à mesure que l’on traverse les époques, une télévision, un téléphone, autant d’éléments alternant passé et présent. Bien que la compréhension de l’histoire puisse nous paraitre un peu décousue – Potemkin’s signature, In the middle, Somethat Elevated, la Maison de Mezzo- Prezzo, Bongo Bongo Nageela et Mr. Pnut goes to the Big Top ponctués de différentes pauses, nous laisse des impressions totalement différentes ; on passe de grandes robes, d’homme en costume ou juste en cache peau à un habit très épuré, un cadre sans décors . Pour enfin découvrir, une somptueuse vente aux enchères, qui après une brièvement laissé le spectateur en suspens, nous amène à un tout autre univers – le sens n’altère en rien la qualité du spectacle et de la danse .
Aucune attente ne peut être en mesure d’imaginer le surréalisme de la pièce ; la vision de William Forsythe va bien au delà de celle-ci, voilà ce qui est fascinant. Quand au différentes musiques utilisées on notera des musiques psychédéliques, qui pouvaient être répétitives. La voix des personnages accompagnait parfois le déroulement de la scène, l’interpellation des spectateurs n’était pas systématique mais elle a été utilisée à des fins comiques. Leur jeu fascinant par leur attitude, leur aisance et leur dynamisme rendait l’atmosphère des plus incroyables. Et cela aussi bien concernant les danseurs du Ballet de Flandre que les danseurs de la troupe de Forsythe.  Leurs sentiments et leurs expressions nous ont été sans aucun mal représentés, la difficulté pour nous, était peut-être alors de ne pas rester focalisé sur un seul groupe de personnages parmi les nombreux présents sur scène, car tous tenaient un rôle .
Ebahi, voila ce que l’on pourra retenir comme impression laissée, et à voir la standing ovation et les multiples rappels des danseurs sur scène, ce sentiment partagé prévaut bien l’art de Forsythe et  de son originalité. – Salomé Tesseire