Idiot-syncrasy / Paradise Lost

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Perturbante. Voilà comment je définirai ma soirée du 04 mars 2017. Ce n’était pourtant pas la première fois que je me rendais dans un théâtre, mais c’était la première fois que j’assistais à une telle représentation ! C’était à vrai dire deux spectacles d’une heure environ chacun, qui n’avaient aucun rapport entre eux. C’était d’ailleurs plutôt deux opposés.

La première partie était très claire : le sol était blanc et trois grands rideaux blancs structuraient la scène. Le spectacle commence sans que le public soit prévenu (par exemple il n’y a pas eu de baisse des lumières). Nous voyons arriver deux hommes vêtus d’une paire de baskets, d’un jeans et d’une veste de survêtement.

S’en suivent cinq longues minutes ou les deux danseurs restent debout face au public à le regarder, ce qui je dois bien l’avouer m’a rendu mal à l’aise, puis ils se sont mis à chanter. A la fin de leur chant, ils se déshabillent pour se retrouver en short et t-shirt et se mettent à sauter sur place, et ces sauts dureront presque toute la durée du spectacle. Nous les verrons sauter dans tout l’espace du plateau, puis dans les rangées du public. Ils passeront à plusieurs reprises derrière les panneaux pour notamment changer de t-shirts et une fois ils ressortiront avec plein de verres et de bouteilles… pour tout le public ! C’était la première fois qu’on me faisait boire à un spectacle ! Vers la fin de leur représentation, leurs mouvements s’éloignaient de plus en plus du saut pour aller vers des mouvements de danse contemporaine dite classique et notamment des moments très fusionnels entre les danseurs.

Cette danse a été principalement faite sans musique et les moments où il y a eu de la musique, c’était un bourdonnement très sourd assez désagréable à l’oreille…

Pour la signification de leur représentation, j‘avoue être un peu perdue, mais lorsqu’on repense au titre de leur spectacle « idiot synchronisé » en français nous pouvons voir une signification, et je l’interpréterai ainsi : l’Homme reste bête s’il est seul mais doit s’ouvrir aux autres pour pouvoir mieux apprendre sur lui et les autres.

La deuxième partie était quant à elle plus sombre visuellement : une bâche grise au sol en forme de mare et une chaise. C’était une sorte de one-man show avec de la danse. Le comédien nous racontait à sa façon le poème de John Milton « Paradise Lost » qui est une sorte de Genèse. Il interprétera à tour de rôle Dieu, Lucifer, Adam, Eve et pleins d’autres personnages bibliques. Il raconte avec beaucoup d’humour la création du monde par Dieu, et ses ratés. Il utilisera plusieurs moyens techniques pour parvenir à montrer la grandeur d’une scène. Par exemple j’ai particulièrement apprécié son entrée de Dieu : tout en haut d’une corde avec en fond sonore la musique du premier pas de l’Homme sur la Lune, il atterrit majestueusement sur scène puis une fois le pied à terre, c’est l’acteur qui reprend possession de son corps et il fait un signe de la main pour dire d’arrêter la musique tout en disant « j’imagine que c’est comme cela que cela a dû se passer ». Sa capacité de passer de narrateur aux personnages a permis de créer des scènes humoristiques.

J’ai en particulier adoré la fin grandiose ou le comédien est sous une pluie (d’où la bâche au sol…) battante ce qui renforce encore plus le côté dramatique.

Je suis sortie perplexe de ce spectacle mais pas déçue, bien au contraire.

Charlotte Dutron

En ce samedi 4 mars, me voici assise dans le Théâtre des Abbesses, près de Montmartre, afin d’assister à la présentation de deux pièces chorégraphiques pour le moins déroutantes : Idiot-syncrasy et Paradise Lost. La première est chorégraphiée par Igor Urzelai et Moreno Solinas, et la seconde par Ben Luke.  Ces deux pièces, bien que différentes, comportent de nombreux points communs. Idiot-syncrasy est une chorégraphie qui revendique la sobriété, la non-virtuosité au profit d’une écriture de l’essentialité. Après une magnifique ouverture sur un chant aux inspirations sardes et basques, les deux danseurs ont débuté leur chorégraphie. Dès lors, un élément s’impose comme central : le rebond, réminiscence de leur héritage traditionnel respectif. L’intégralité de la pièce se concentre sur ce rebond, qui traverse l’espace sans jamais perdre son rythme initial. La théâtralité prend une place fondamentale, puisque l’interprétation des danseurs est imprégnée d’humour, d’autodérision. Ils s’affranchissent des limites avec le public, n’hésitant pas à descendre parmi celui-ci afin de distribuer à chacun un verre de jus de pomme au beau milieu de la représentation !

Ce rapport singulier avec le public ainsi qu’avec l’humour est également essentiel dans la seconde pièce, œuvre moins dansée mais plus théâtralisée. Nous pouvons certes toujours parler de chorégraphie étant donné la place fondamentale accordée au corps, mais il s’agissait surtout de théâtre. Au cours de ce long monologue en anglais, Ben Luke interprète de nombreux personnages dont Dieu, Satan et Adam, en s’inspirant de l’œuvre du poète John Milton : Paradise Lost.

Œuvres emplies d’humour, le public n’a cessé de rire au cours de la soirée, créant une ambiance très chaleureuse où les limites de l’espace scénique ne cessent d’être re-délimitées. Une très bonne soirée, qui souligne un mélange des arts très fécond !

Clémence Hitters

Le Théâtre des Abbesses a accueilli les deux chorégraphes Igor & Moreno pour une soirée pleine de rebondissements.

Les deux artistes ont présenté leur nouvelle création : Idiot Syncrasy. Ils apparaissent sur la scène, sereins, vêtus d’un classique jean-baskets. Leurs yeux parcourent la salle et scrutent les spectateurs. Ils sont toujours immobiles. Sur scène, le décor est minimaliste : trois immenses draps blancs sont suspendus en décalé derrière eux.

Soudain, il se mettent à chanter. D’une voix faible d’abord, puis de plus en plus puissamment . Quelle est cette langue dans laquelle chantent leurs voix claironnantes ? Il s’agit sûrement de la langue régionale d’Igor : le basque. La mélodie est gaie, dansante et pleine de rythme.

Leurs corps se calent sur une pulsation commune et tous deux commencent à sautiller. C’est sur ce mouvement que se base l’intégralité de la chorégraphie.

Igor et Moreno exécutent un duo impressionnant, toujours suivant cette pulsation inspirée des danses traditionnelles basques et sardes. Ils occupent la scène avec une variété impressionnante de bons. Avec cette chorégraphie, ils effectuent un travail sur leur rapport à l’espace, mais aussi sur leurs rapports réciproques. Parfois, ils semblent s’opposer violemment et d’autres fois ils se déplacent à l’unisson dans la même énergie. Dans leurs corps-à-corps, ils dégagent une grande sensibilité et toute une palette d’émotions. Leur volonté est également d’exprimer l’idée de persévérance. Cela apparaît avec plus d’évidence lorsque l’on parle le basque et que l’on comprend les paroles du début : « Nous promettons de rester ensemble. Nous promettons de persévérer. Nous promettons de faire de notre mieux ».

Ce qui est surprenant, un peu dérangeant peut-être, c’est que le spectacle est clairement scindé en deux parties. La première est tintée d’humour, tandis que la seconde est beaucoup plus sérieuse et esthétiquement plus poussée. Ce rythme binaire rend l’ensemble peu cohérent et le spectateur peut être perdu face à ce renversement sans explication ni retour au point de départ.

Cela n’entrave en rien l’originalité du spectacle. La première partie est vraiment amusante puisque les danseurs créent une véritable complicité avec le public et vont jusqu’à partager leurs bouteilles de liqueur… Concernant la deuxième partie, on peut saluer l’endurance d’Igor et Moreno et l’énergie avec laquelle ils occupent l’espace.

Idiot Syncrasy est donc un spectacle très original, à la limite entre le théâtre et la danse.

 Gaëlle Hubert

C’est deux spectacles en 1 auxquels nous assistons au théâtre de la Ville. Le programme ne nous donne pas vraiment d’informations précises sur ce que va être la représentation. En premier, un duo de Igor et Moreno, « Idiot-Syncrasy ». Il est écrit que l’un est sarde et l’autre basque, que le spectacle sera sobre, drôle et sautillant.  En deuxième, « Paradise Lost » par Ben Duke, inspiré du poème de John Milton.

La première partie s’ouvre en effet simplement : les deux danseurs, vêtus de jeans et de sweats, entament des chants polyphoniques a capella, captant l’attention du public. Puis ils se mettent à rebondir ensemble, très longtemps. Le rebond ne s’arrête pas, c’est sobre mais surtout incongru, quelques rires s’échappent du public. Sans cesser leur éternel ressort, ils se débarrassent de leurs jeans et sweats. A ce stade, tout devient comique : l’un d’eux les range avec attention – le linge est plié en quatre est le public plié de rire. Ce rebond est absurde, le public semble attendre soit qu’il cesse, soit qu’il se transforme. Les danseurs à ressorts explorent la scène, apparaissent et disparaissent. Soudain, ils font sortir du décor des bouteilles d’apéritif à la pomme. Après avoir montré l’exemple en avalant d’une gorgée un « shot », ils font passer les bouteilles dans le public. Le spectacle n’est plus tout à fait sobre, toujours comique, les liens se créent dans le public et entre le public et les artistes. Le spectacle évolue, les rebonds changent d’intensité, se transforment en portés, en rotations, pirouettes… Une musique électronique (presque trop forte) rend cette danse envoutante : Igor & Moreno semblent être des derviches tourneurs qui s’enlacent…

La deuxième partie est bien plus bavarde : dans un one-man show comique, Ben Duke entreprend de nous raconter, avec ses mots toujours bien choisis, la Genèse. Ayant appris les techniques de Lecoq auprès d’un de ses élèves, il livre un spectacle qui tient plus du théâtre corporel que de la danse pure. Le projet semble un peu grandiloquent : s’inspirer de la Genèse tout en interposant des anecdotes personnelles (réelles ou fictives, on ne sait pas, mais presqu’impersonnelles puisqu’elles touchent des sujets universels). Finalement, le comédien-chorégraphe rit toujours de lui et du texte, et surtout de la vie. Un Lucifer crâneur et un Dieu maladroit en amour se rencontrent dans une boîte de nuit, Dieu sent son horloge biologique… Ben Duke n’est pas le dieu créateur qu’il joue, bien sûr, et son enfant l’interrompt tandis qu’il cherche à danser la création du monde. Tandis qu’au début du spectacle, réel et mythique se mêlent sans vraiment se définir, au fur et à mesure apparaissent des épisodes plus clairs : celui d’une première rencontre avec une professeure de danse, d’un loft bobo, d’une rupture et d’un semblant de paradis perdu, juste comme ça parce qu’on veut voir autre chose. Le jeu est juste et le texte est touchant. On pense par exemple à ce passage de la bataille entre Lucifer et Dieu : alors que personne n’y croit, qu’ils pourraient simplement rentrer chez eux et en rire, ils se font la guerre et dit comme ça, on en pleurerait presque. Entre rire et émotion, on a l’impression d’être de petits enfants auxquels on essaye d’expliquer un livre pour les grands en utilisant des images connues, ou d’expliquer des choses tristes et absurdes d’adultes en utilisant des images mythiques…
Les deux spectacles se répondent bien, à la frontière entre la danse, le théâtre, le comique, la surprise, la fausse improvisation.

Sarah Müller

Le théâtre de abbesses présente deux représentations séparées. Tout d’abord Idiot-Syncrasy par Igor Urzelai et Moreno Solinas.

Ces deux artistes se rencontrent en Angleterre lors de leurs études en danse contemporaine. L’un est Sarde et l’autre Basque. Ils tiennent à exploiter ces origines afin de créer un spectacle empli de bonne humeur et de complicité.

Quand les artistes rentrent sur scène, ils sont habillés de la même manière avec laquelle ils auraient pu venir au théâtre. Cet accoutrement très normal et les lumières de Seth Rook Williams qui éclairent le public et les artistes de la même façon, induit un rapprochement presque inconfortable entre les performers et le public. La musique que chante les danseurs au début de l’œuvre l’élément générateur du choix artistique le plus notable de la pièce : le petit bond. Ces petits bonds constants, clairement inspirés des danses traditionnelles basques, serons la contrainte principale que se sont imposés les artistes.

En ce qui concerne le fond, cette pièce me semble être une façon d’accepter les différences de chacun, et de vivre ensemble malgré cela. A la seconde moitié de la pièce, les créations sonores d’Alberto Ruiz Soler sont particulièrement réussies en termes d’immersion.

En ce qui concerne la seconde pièce du spectacle, il s’agissait de Paradise Lost de Ben Duke.

Cette œuvre relève presque plus du One Man Show et du théâtre que de la chorégraphie. Ici Ben Duke nous raconte la genèse en s’inspirant du poème de John Milton du même nom que la pièce. Tout cela s’explique en sachant que Ben Duke a tout d’abord étudié la littérature anglaise puis le théâtre pour enfin s’intéresser à la danse. De ce fait l’artiste n’as aucun mal à transmettre toutes les subtilités du texte dans son jeu et y incorpore des chorégraphies très imagées. Son récit de la genèse est très surprenant et moderne, car il le mêle à certains épisodes de sa propre vie. La bonne partie du spectacle est hilarante avec des répliques perspicaces. C’est sans compter la fin qui est d’une tristesse déchirante et qui expose à vif les problématiques soulevées depuis le début de la pièce. Ainsi le problème de la paternité, du manque de contrôle et de la protection sont soulevés.

Antoine Ricoux

Idiot-Syncrasy – Igor & Moreno

Les regards échangés avec le public sont francs et pénétrants car la salle est petite. L’interaction entre les deux côtés de la scène est évidente dès l’entrée en scène des deux interprètes, qui entonnent des chants traditionnels de leurs régions a capella durant de longues minutes. Ils sont immobiles mais leurs regards nous explorent tandis que la salle reste totalement éclairée. Leurs voix s’élèvent, de plus en plus fort dans les airs. L’énergie sonore qu’ils dégagent tous les deux commence à s’étendre à leurs pieds, qui frappent le sol en rythme. Puis, lorsque le silence prend place, que la lumière finit par s’éteindre, ce sont leurs corps qui s’élèvent dans les airs. Et durant une heure ils sautent. Par moments ils sautillent, à d’autres ils gambadent. La performance physique est louable et pourtant pleine de simplicité. Ils font des expériences, explorent leur mobilité au travers de gestes du quotidien. Ils reviennent des coulisses équipés de bouteilles de Calvados, décident de servir à boire au public et montent jusqu’au balcon remplir les verres. Ils sourient beaucoup, leur plaisir est visible quand ils jouent avec notre attente, que nos regards suivent leurs sursauts répétitifs, rythmés comme des métronomes, comme émanant d’un seul et même corps; ils semblent nous observer avec ironie. Ils travaillent aussi sur le sol et le bruit que fait la scène en recevant leur poids. Ils se déshabillent et lorsqu’ils enlèvent leurs chaussures, le bruit de leurs bonds disparaît, remplacé par le rire du public. Ils finissent par marcher en cercle, sans jamais se quitter du regard tandis qu’un bourdonnement envahit l’espace sonore jusqu’à le saturer. L’intensité est palpable jusqu’à ce que les deux hommes s’enlacent doucement et que la lumière fonde.

Paradise Lost – Ben Duke

L’interprète est seul sur scène. Au sol est étendue une bâche circulaire, c’est le centre du monde. Derrière lui s’affichent les sous-titres – car le spectacle est joué en anglais- mais cet abcès, comme beaucoup d’autres, est crevé dès le début du spectacle puisque Ben Duke se permet d’interpeller sa traductrice, de la présenter et de moquer les non-anglophones du public qui comprendront ses blagues avec un temps de retard. Sa performance est basée sur le poème de John Milton « Paradise Lost », il ne parvient pas à ouvrir la page du livre,  se perd en considérations matérielles. Il nous informe qu’il jouera Dieu, nous explique qu’il a commencé par créer une chaise sur laquelle il s’assoit.  Le ton qu’il emploie est plein d’humour et plein de lucidité sur le monde contemporain, il mentionne une « légère reformulation » du texte original après que Dieu ait enregistré le numéro de Lucifer, emménagé avec lui et un chat puis soit tombé « enceinte » de Jésus. Ben Duke propose une auto-réflexion, très méta-théâtrale, sur sa performance artistique. Quand il s’auto-critique après qu’une chaussette sur sa main ait interprété le rôle du serpent de la tentation. Ou quand après avoir profité d’une fuite de fumée pour littéralement revêtir la tenue d’Adam (une combinaison couleur chair avec une feuille de vigne placée devant son entrejambe), il déclare avoir raté son « top » de départ musical et se contente de décrire la chorégraphie qu’il aurait du interpréter. Il nous raconte la genèse de son spectacle, la façon dont ses enfants se sont moqués de lui lors de « la danse du premier Homme ». Cette désacralisation est réussie , le style est tranché et assumé, le résultat est au rendez-vous : les gens rient, malgré quelques longueurs durant les monologues.

Je m’attendais à voir de la danse mais la question du genre que j’avais sous les yeux m’a finalement travaillé durant les deux parties du spectacle, le métissage entre danse et théâtre, voire poésie, entre traditions culturelles différentes, l’humour omniprésent et le rejet de normes et catégories pré-établies m’ont particulièrement marqué ce soir-là au théâtre de la Ville.

Mélodie Taberlet
Photo : D.R.