I am Europe, par Falk Richter / Théâtre de l’Odéon / Octobre 2019

Qu’est-ce que l’Europe ? Une femme violée par un taureau. Qu’est-ce que l’Europe ? Une histoire de guerre et de barbarie. Qu’est-ce que l’Europe ? Une identité vécue et interrogée. Qu’est-ce que l’Europe ? Une allégorie menacée et en deuil. Voilà la grande question, retentissante et unique, déclinée et conjuguée, observée sous tous les angles, lors du spectacle de Falk Richter.

Une question large, globale, sans réponse, incarnée et déployée au sein d’une représentation totale, une performance fusionnant comédie, danse, gestuelle, musique et projections. En s’appuyant sur des sujets brûlants de l’actualité – gilets jaunes, réchauffement climatique, violences policières-, sur des cicatrices de l’Histoire – l’affaire Maurice Papon, l’éclatement de la Yougoslavie-, sur les récits auto-fictionnels de huit performeurs pleinement enfants d’une Europe cosmopolite et ouverte, Falk Richter esthétise devant nous une question. Une scénographie épurée, en mouvement, à peine construite et à construire, où domine le vert, couleur maudite au théâtre mais qui semble raisonner ici comme le chant d’un espoir. La question posée se revêt de toutes les langues qui fusent, de l’anglais à l’allemand, du français au croate en passant par l’espagnol et l’arabe. Le champ de la question est toutefois restreint par un parti-pris de départ : qu’est-ce que l’Europe en tant que vécue dans la chair des individus qui la font ? Qu’est-ce que l’Europe dans et pour la vie quotidienne de ces huit comédiens, écrivains ou danseurs qui nous proposent des bribes discontinues de points de vue, de chants, de dérision, d’humour et de dramatisation ?

La narration n’est pas linéaire, le quatrième mur est souvent brisé, les procédés de distanciation se bousculent : autant de dispositifs qui nous rappellent avec force que la question posée est avant tout notre question, qu’elle nous appartient comme à ceux qui sont aujourd’hui sur scène.

On regrettera peut-être le choix d’un point de vue quelque peu radical au fur et à mesure du spectacle : le propos n’est pas neutre mais comment l’être sur ce sujet sans se fragmenter soi-même ? Les États-nations sont fustigés, tout autant que les extrêmes politiques, les modèles sociaux traditionnels, les frontières, le capitalisme débridé… Se mêlent une condamnation des erreurs passées et des éclairs d’espoir quant à l’avenir, à l’instar d’un joli monologue sur la mise en place d’une monnaie locale partout dans le monde. Comme il est dit durant ce passage, la monnaie n’est qu’une histoire que l’on se raconte et à laquelle nous décidons de croire. L’Europe est ainsi : elle a été écrite mais nous pouvons la réécrire et de nouveau la hurler et la chanter, au théâtre comme ailleurs.

— Anne FENOY

Falk Richter nous promet un parti-pris risqué avec sa revue alliant théâtre, chant, danse et discours politiques, le tout avec pour toile de fond une mise en avant des défauts chroniques de l’Europe. Jouée dans l’annexe moderne du 17ème arrondissement du Théâtre de l’Odéon, les Ateliers Berthier, I am Europe est la création théâtrale née de la collaboration entre Falk Richter et les acteurs et actrices de la pièce. I am Europe s’organise autour de portraits – d’autoportraits, chacun mettant en avant des individus en pleine quête identitaire, en pleine révolution intérieure. L’idée est prometteuse, les acteurs sont bons (malgré quelques nombreux cafouillages), les pas de danse, pour la plupart, bien exécutés, les chansons chantées avec brio… Mais l’enjeu final se heurte malheureusement à un échec.

I am Europe s’inscrit dans la continuité de ces nouvelles manières de penser, prônées par les réseaux sociaux et qui mettent en avant (par le biais de discours « chocs ») la bien-pensance. La modernité de la mise en scène, la destruction du quatrième mur et le mélange des genres artistiques sont maîtrisés parfaitement par les acteurs, mais sont utilisés non pas pour parler d’un mal-être général et le dénoncer, mais pour transmettre des thèses strictes et fermées à une jeunesse très présente dans la salle, empêchant les plus malléables d’exercer une véritable pensée critique. Le discours perd sa fonction initiale : ici il n’éduque plus, il endoctrine.

Les acteurs-personnages énoncent des réalités, apparemment dures à entendre pour certaines personnes dans la salle – qui préfèrent quitter les lieux plutôt que d’y faire face ; mais des réalités importantes, des piqûres de rappel nécessaires sur la souffrance de nombreux européens et contre une amnésie générale. Ces réalités sont malheureusement accumulées, mises bout à bout, empêchant par conséquent le spectateur de véritablement prendre conscience de l’ampleur des inégalités en Europe.

On a dès lors l’impression d’avoir affaire à un bourrage de crâne. Falk Richter cherche à dresser le portrait d’une Europe en perpétuelle quête d’identité, une Europe des contradictions, une Europe qui ne peut concevoir le futur sans se détacher du passé. Et c’est là que son projet théâtral échoue, en voulant montrer du doigt une Europe qui ne prend pas en compte les besoins de chacun, une Europe qui ne sait pas se projeter dans l’avenir et qui ne sait plus prendre soin du présent.

Malheureusement, la pièce en elle-même ne sait ni se séparer du passé, ni chercher à trouver un sens au présent. Futur et passé sont mêlés, mais jamais le présent ne fait surface, il est étouffé par des discours de mal-être, prenant leur source dans une histoire conflictuelle et dure à accepter, ainsi que dans dans les angoisses d’un futur incertain. Le projet était ambitieux, trop ambitieux peut-être, et n’a malheureusement pas su trouver d’équilibre entre dénonciation et discours-choc, mais surtout entre quête d’identité et haine envers le monde.

Isaure LEROY-AVY

Le spectacle commence avec un débat, une discussion mouvementée entre des personnes habillées de couleurs, assis autour d’une table. Et c’est un vent de diversité qui souffle dans la salle : les acteurs parlent tous au moins deux langues différentes, et l’on sent très vite que leur personne constitue en grande partie leur personnage. Ils sont là, avec l’histoire de leur vie, et vont finalement tous la raconter.

Très vite, le mur invisible entre la scène et public est rompu : les acteurs s’adressent à nous, se moquent des « bobos », et donc de l’assemblée que l’on forme. Car, il est vrai, le public est bien moins diversifié que l’ensemble des acteurs.

C’est un spectacle qui aborde la notion de culture, de pluralité, mais aussi de singularité. L’on parlera plus d’Europe au début de la pièce, et – petit à petit – la désignation d’un lieu géographique précis est abandonnée, valorisant davantage les individus qui forment l’Europe, que l’espace géopolitique en lui-même.

La scénographie permet par ailleurs une grande modularité, à l’image d’un continent qui serait en construction permanente. Aussi, les blocs modulables, souvent déplacés par les acteurs, sont mous, ce qui confère un sentiment d’incertitude au spectateur, de part les tremblements que les acteurs ont quand ils marchent dessus. Cela est à l’image d’une évolution imprévisible de l’Europe et de sa population. Il y a aussi la présence de trois écrans de télévision, qui diffusent de manière quasi permanente des actualités, des extraits de JT ou de vidéos Youtube. Cela submerge le spectateur d’informations, devant opérer un choix de regard entre ce qu’il y a aux écrans et le jeu des acteurs.

Le spectateur est d’autant plus submergé qu’il y a peu de temps de pause, c’est-à-dire de moments de silence où seules actions des acteurs seraient à observer. C’est, au contraire, un continuel entrain auquel on assiste, un enchaînement de tableaux où l’on danse, chante, où l’on réfléchit et où l’on débat. Il y a aussi une certaine dimension didactique dans ce spectacle. Les idéologies sont fortement marquées, avec une vive critique du libéralisme économique ou du conservatisme religieux. Ainsi, peu de scènes nous laissent recourir à notre imagination, mais appellent plutôt à notre propre expérience culturelle, européenne.

Pourtant la fin du spectacle coupe court à l’ énergie positive que les acteurs nous transmettaient jusqu’alors, cette volonté de prendre part à la construction d’une identité européenne fière, prônant l’ouverture d’esprit. On assiste à un discours sévèrement critique envers le réchauffement climatique, la politique intra- et inter-gouvernementale, redondant avec le discours médiatique actuel. L’on sortira tout de même de ce spectacle l’esprit questionné sur la notion d’identité, aussi bien culturelle qu’idéologique.

— Félicie FRANCOISE

Il y a des spectacles qui vous bouleversent. En sortant de la salle, une irrésistible envie de communiquer votre enthousiasme s’empare de vous et, sur le chemin du retour, chaque usager du métro est susceptible d’entendre vos louanges. I am Europe n’appartient hélas pas à cette catégorie.

Ma première préoccupation, en sortant de cette performance théâtrale, fut d’essayer de trouver deux ou trois choses positives à écrire… Un peu comme lorsque vous rédigez une dissertation sur un sujet non-inspirant et que vous cherchez désespérément quelques arguments pour alimenter la partie antithèse de votre copie.

Je commence par un bref résumé du spectacle. Des hommes et des femmes venant de différents pays européens échangent leurs réflexions sur l’Europe dans leurs langues respectives. Certains moments dansés rythment la pièce. Les corps des protagonistes s’écoutent les uns les autres, une harmonie chorégraphique s’empare alors du plateau. Et lorsqu’une descendante de Fernando Pessoa évoque avec émotion le souvenir de l’écrivain, l’on assiste à un authentique moment de grâce.

L’objectif affiché de cette pièce ultra-contemporaine serait de sortir d’une forme de manichéisme en énumérant une série de faits historiques et sociaux. Sauf que, malheureusement : il y a d’un côté les gentils, de l’autre les méchants. Et, une fois passé l’âge de sept ans, impossible de confondre les uns avec les autres.

Du côté des gentils : les nouvelles familles à trois (couple homosexuel + une amie femme), le petit oisillon qui se fait broyer par une moissonneuse batteuse, les insectes qui meurent à cause du glyphosate, les algériens injustement victimes des ordres du préfet Maurice Papon et dont la République n’honore pas la mémoire, les gilets jaunes qui galèrent pour se nourrir en fin de mois…

Du côté des méchants : le grand Emmanuel, Macron de son petit nom. Celui qui raconte des énormités comme « il suffit de traverser la rue pour trouver un travail ». L’enseignante en zone prioritaire qui, non seulement ne croit pas aux espoirs de ses élèves mais en plus se permet de rire lorsqu’ils racontent leurs rêves d’avenir. Le ministre italien Matteo Salvini qui attise la haine de l’étranger afin d’asseoir sa popularité. Les xénophobes, les homophobes, les antisémites et les puissants qui profitent du système…

Le contenu idéologique de ce spectacle apparait donc d’une transparence écœurante… On ne fait pas du bon théâtre uniquement avec de bons sentiments. Cela se saurait ! Il faut autre chose… Ici, le texte de Falk Richter manque de littérarité, de silence, de respiration… mais surtout d’implicite. Le spectateur n’accomplit aucunement sa part du chemin. Les choix de mise en scène ont annihilé sa réflexion par une surexposition de lumières criardes, une superposition d’écrans, une surenchère de violence. Le plus souvent, le dire remplace le ressentir. Par exemple, on raconte une érection avec des mots mais jamais l’on ne ressent la circulation du désir.

Néanmoins, je ne regrette pas d’être allée voir ce spectacle car, grâce à lui, j’ai pu identifier avec clarté des éléments susceptibles de provoquer en moi une profonde réaction de rejet. L’exercice aura été profitable.

— Félicie PASOTTI

L’Europe en projet, l’Europe en question : l’obsession bien pensée et bien-pensante de la gauche

Projet qui se veut et qui se revendique comme un coup de pied donné dans la fourmilière sclérosée du monde de la culture, I am Europe s’attaque à la très épineuse question de l’Europe ; très épineuse, en particulier pour les élites de la gauche. Entre amour et désamour, la représentation s’égare à vouloir énumérer tous les torts de l’Europe – dont elle ne précise jamais s’il s’agit de l’espace politique ou de l’espace géographique – et de cette énumération n’émerge aucune perspective constructive.

L’identité multinationale ou encore l’Europe fédérale sont des concepts abordés mais jamais développés, et la frustration – intellectuelle comme esthétique – demeure le sentiment prépondérant au sortir du théâtre. En effet, ici, point de personnages, point d’histoire. Ce qui aurait pu donner lieu à une innovation esthétique, d’ailleurs brillamment exploitée par le post-dramatique, peut être résumé ainsi : les comédiens relatent leur passé, parlent de leurs vies personnelles dans une démarche presque journalistique et qui relève de la question « est-ce que tu peux nous parler de ton expérience ? ».

Sans chercher jamais à étendre la portée d’un propos qui demeure somme toute très convenu (« la guerre c’est mal »), ces historiettes peinent à acquérir la force évocatrice que l’on espère d’une scène théâtrale. Le questionnement de concepts complexes tels l’identité et sa relation à la nation – qui, certes, dans leurs dérives peuvent mener au nationalisme – se conclue par une condamnation sans appel qui ferme les yeux sur les contradictions ainsi soulevées. Une comédienne explique ainsi qu’elle regrette de ne pas voir d’inscrit « Yougoslavie » pour lieu de naissance sur sa carte d’identité, et ce du fait de la guerre civile. Bien que ce sentiment d’appartenance soit présenté comme naturel et la blessure qui en résulte comme compréhensible, ils sont tous deux décrédibilisés par les propos d’un second comédien qui dénonce dans ce même sentiment d’appartenance nationale, la cause de tous les maux. Cette juxtaposition ne mène jamais à la confrontation des idées et contribue à une approximation préjudiciable.

Pourtant, la ligne idéologique semble claire. Si claire qu’elle en est aveuglante. Le pamphlet n’atteint pas l’exercice de style et se limite à un cri à la limite du supportable.

Car si la représentation souligne avec une justesse et une ironie bienvenues les dérives de la politique de diversité dans la culture, elle omet d’appliquer cette même ironie à l’ensemble des situations décriées. « On sait bien que les policiers sont du côté des fascistes » : cette sentence, qui résonne encore aux oreilles d’un spectateur abasourdi, démontre par son extrémisme mal placé une méconnaissance dangereuse de l’Histoire. La théorie du complot semble tout contaminer puisque les médias sont naturellement dénoncés comme outil de formatage de la pensée des masses. Or, ces derniers paraissent bien innocents à côté d’un discours d’une lisibilité enfantine, qui divise le monde en coupables et en victimes identifiables. Ils se nomment policiers, agriculteurs, politiciens et menacent le peuple – par ailleurs jamais défini – dernier détenteur d’une vérité mystique que malheureusement nous peinons aujourd’hui à interpréter.

Cette représentation fut pour certains un coup de cœur, elle est pour moi l’occasion d’un coup de gueule. Car il est insupportable d’entendre des vérités préconçues sur une scène de théâtre. Il est insupportable de constater que l’on confond à ce point aujourd’hui moralité et opinion politique. Il est insupportable enfin de se faire imposer si fort ce que chacun devrait pouvoir choisir librement et sans être derechef catalogué comme fasciste ou social-traître, précisément dans un lieu dont le cœur battant est le dialogue avec autrui.

— Mathilde CHARRAS