Honneur à notre élue

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Marie Ndiaye s’était déjà largement faite connaître par ses romans, ses pièces théâtrales, ainsi que par les polémiques politiques qu’elle avait déclenchées sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Elle propose avec Honneur à notre élue une pièce qui synthétise sans doute ces deux derniers versant : le théâtre et la politique. La narration se concentre sur l’opposition entre « Notre élue », femme maire et figure idolâtrée d’une ville dont on ignorera tout jusqu’à la fin, et « L’opposant », image de l’homme politique passionné, quoique prêt à tout pour réussir, même aux coups les plus déloyaux.

La mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia cherche à appuyer le propos en reprenant l’opposition à travers divers procédés techniques, notamment l’usage d’écran, de musiques, et de vidéoprojecteurs. Le tout participe à créer une ambiance dérangeante face à toutes les louanges qui viennent dresser le portrait angélique de « Notre élue ». Le travail sur les voix des personnages, notamment par des jeux d’enregistrement et l’usage de l’écho dans les déclarations les plus violentes, amplifie le sentiment d’un conte dramatique où des forces mystiques s’opposent, par-delà la simplicité du texte.

C’est bien le texte qui toutefois laisse le plus perplexe le spectateur confronté à « Notre élue » et à « L’Opposant ». Jouant sur des récurrences névrotiques pour donner un sens à chaque personnage : des fanatiques qui ne parlent que d’aimer « Notre élue », de l’ambitieux pour qui seul compte la victoire, en passant par cet « Opposant » qui oscille entre amour de son adversaire et volonté de la remplacer ; le résultat est baroque au point que la compréhension en souffre parfois. Plus grave encore, le propos de la pièce semble ne pas vouloir choisir entre réflexions philosophiques faussement naïves, dans le style de Duras, et questionnement sur les ressorts et les pratiques de la politique. En ce sens, la figure de « Notre élue » est exemplaire : tantôt offrant l’image d’une sainte martyre, tantôt celle d’une femme rédemptrice, elle n’apparaît dans la sphère politique activement que par des propos qui lui sont extérieurs, de sorte qu’on finit par se demander à quoi bon l’avoir faite maire plutôt que prêtresse ou religieuse. Ainsi, si l’on considère la chose du point de vue politique, ce qui semble manquer pour donner une dynamique, c’est une volonté conflictuelle, ou autrement dit, l’établissement d’un rapport de confrontation. Cette absence fait ressortir l’impression d’une pesante lenteur dans le déroulement de l’action : « L’opposant » refuse le conflit avec « Notre élue », tout comme « Notre élue » refuse tout conflit avec qui que ce soit ; la pièce ne tourne qu’autour de la répétition des névroses censées représenter les personnages.

Mouvement inverse d’une tragédie, Marie Ndiaye donne à voir un conte qui se passe en terres politiques, tout en restant essentiellement extérieur aux enjeux de pouvoir. Si cela permet de mettre en scène les étonnantes ambiguïtés de l’amour social et de la culpabilité individuelle, le projet se heurte rapidement à ses limites lorsqu’on le considère dans les vérités politiques qu’il aimerait énoncer, et face auxquelles, il ne fait finalement que fuir.

Charles Corval

À la faveur d’une mise-en-scène particulièrement dynamique, rythmée par des intermèdes musicaux qui nouent l’unité scénographique de la pièce, Frédéric Bélier-Garcia parvient à donner une valeur vivante au texte de Marie NDiaye. Il faut dire que ce genre de montages, comprenant l’usage de la succession de plans qui s’enchaînent en transition ou l’insertion d’images vidéo-projetées dont la taille et le volume sonore captent l’auditoire en étendant les contours de la scène de façon plus diffuse dans la salle, est très largement inspiré des modes d’irruption picturale cinématographique et a pour effet d’accorder au théâtre une linéarité dramatique animée. Ces mises-en-scène sont devenues communes et plaisantes pour une nouvelle génération de publics qui se rend au théâtre habitée par un goût forgé par la fréquentation des cinémas et l’accoutumance vidée du net. C’est une belle façon de démanteler la distance que peut parfois inspirer un théâtre trop austère.

Quoi qu’il en soit le public est projeté par une telle mise-en-scène dans une proximité plus étroite avec le fond de la pièce qui confronte une situation politique avec la profondeur tragique de l’existence. Tout se construit autour des 2 principaux protagonistes : notre Élue et son opposant, dénomination nue qui figure l’antagonisme radical qui les lie. Notre Élue est emprunte d’une aura puissante que lui confèrent ses réélections successives depuis environ vingt ans, investie d’une unanimité presque toujours totale. Cette grâce qui l’habite attribue à notre Élue un statut de l’ordre du divin. Elle est chair incarnée et l’amnésie de la matérialité du vote efface ce qui pourrait la rattacher à une quelconque détermination terrestre. Son entourage, ses adjoints, ses électeurs, sont captés d’admiration à son égard, étourdis par sa générosité héroïque, prolongation d’une Grâce inspirée qui s’exprime vers tous. Notre Élue est Amour, c’est là son sens unique, elle a une fonction liante puisqu’elle est chargée de nouer le tissu social. Tout gravite autour d’elle, elle est l’ultime intercesseur des conflits. L’effet qu’elle produit, elle le tient de la fascination qu’inspire sa vertu, sa pureté morale. Mais c’est une « vertu pénible », une pureté vacillante, toujours menacée d’être corrompue par l’orgueil que produit la conscience de sa bonté. Finalement toute son intervention finit par devenir un débat avec elle-même pour conserver son intégrité morale, au risque de se montrer brutale avec ceux qui viennent la remercier de son soutien, pour que que leur gratitude et leurs cadeaux ne pervertissent pas sa générosité spontanée. Lorsque son opposant invente un sombre subterfuge pour la faire tomber et fait entrer deux ignobles individus dans sa vie, qui se font passer pour ses parents abandonnés, notre Élue les accueille sans broncher bien qu’elle sache pertinemment que ses vrais parents sont morts. Au lieu de résister comme le voudrait un sain instinct de conservation, notre Élue se livre entièrement au déroulement de l’Être et refuse d’entraver le cours des choses, elle renonce à éprouver sa perfection autotélique à l’engagement de l’action. Elle n’a aucun choix, aucune volonté à imposer au réel, seulement sa résignation complète. Là est le tragique, l’Être sans retour qui impose une direction univoque et qui ne saurait admettre aucune détermination sans corruption conséquente. Rien ne subsiste dans l’indécision confortable, la seule pureté qui soit est celle de la fragilité de la proie qui s’offre à son agresseur et se laisse dépecer sans se débattre. La seule pureté est dans la résignation à son sort, l’acceptation de la Nécessité. C’est une pureté terrible, monstrueuse car détachée de tout ce que l’humanité a de vivant.

Du moins l’entreprise de l’opposant réussit, les deux sbires ont fait leur travail de déconstruction, ils ont détruit son image auprès des gens du village, facilement aidés par la malignité impérissable du genre humain qui prend un plaisir inavouable à contempler les plus somptueux édifices s’effondrer et nourrit de la haine pour les gestes bons envers lesquels ils détester se trouver redevables. L’opposant devient à son tour notre Élu mais c’est curieusement avec une déception désabusée qu’il prend sa fonction. D’une part parce que son succès est sans gloire puisqu’il ne doit sa réussite qu’à une tricherie malhonnête et à l’échec consenti de notre Élue. D’autre part, parce que son désir est mort avec le découronnement de notre Élue. Il n’a plus d’objet, et l’excitation de la victoire ne peut que laisser place à une tristesse vide. Jusque là fou d’ivresse par l’idée fixe de l’emporter coûte que coûte, sans que son aspiration ne prenne l’ampleur d’un projet politique, son désir qui pouvait se manifester sous une forme érotique à l’égard de notre Élue, est révolu. Il doit faire le triste constat d’avoir davantage perdu que gagné au change : il a perdu le désir de désirer.

Cette pièce de Marie NDiaye est donc riche pour les réflexions qu’elle suscite. Pourtant le verdict demeure sombre : la pureté morale n’a pas sa place en politique, car qu’est-ce qu’une politique qui se dérobe à l’acte ?

Emma Drouyer

“Honneur à notre élue”: dans l’actualité brûlante des élections, qui ne penserait pas assister à une pièce politique? Et le titre, à condition bien sûr que nous le voyions écrit, nous fait aussi présumer un questionnement du rapport des femmes au pouvoir, plus encore lorsque l’on sait que l’auteure de la pièce, Marie N’Diaye, s’était déjà attaquée à ce sujet dans son roman Trois femmes puissantes, prix Goncourt 2009. Voilà ce à quoi je m’attendais en entrant dans la salle du théâtre du Rond-Point.

Mais j’ai été surprise. Pas tout de suite, certes: la pièce s’ouvre par la diffusion enregistrée d’un discours de congratulations prononcé par une proche partisane de “notre élue” – ainsi sera nommée jusqu’à la fin la maire de cette petite ville. Le discours nous fait accéder d’emblée à une sorte de chambre d’échos : il est projeté sur le fond de la scène en grand et est diffusé en même temps à la télévision. La scène figure en effet une pièce, intime, sûrement le salon d’une maison, avec un canapé et une télévision. Deux hommes sont assis sur le canapé. Nous comprendrons plus tard qu’il s’agit de l’opposant et d’un de ses partisans. Nous, spectateurs, regardons ces hommes regarder. Première figuration de la médiatisation politique de l’information, qui est transmise puis retransmise. Et nous sommes déjà doublement voyeurs: du discours brut et de l’effet intime qu’il peut produire.

Et c’est là que semble-t-il l’aspect politique, alors même qu’il paraît central, est petit à petit oublié. Le ton de la partisane est trop fervent, les mots dérangent: elle “adore” son élue, tout le monde “adore” son élue dans une espèce de vénération totalitaire digne d’un gourou de secte. Suit le discours de l’adversaire, vaincu. Discours qui tourne autour de son sujet, “notre élue”, parlant d’abord de la femme politique, mais qui devient rapidement une rêverie sur son intelligence, sur sa beauté. Non vraiment, se récrie l’opposant, il la déteste, jusqu’à ses petits pieds mignons ! En vérité, comprenons-nous rapidement, il ne la hait point.

C’est comme si la politique devenait un prétexte pour parler d’amour. Mais pas simplement du sentiment amoureux entre deux êtres. Marie N’Diaye tisse tout un réseau sémantique autour de l’adoration, et finalement, dissémine çà et là de nombreux mots dont l’acception peut être religieuse. Et déjà le titre, si on y réfléchit bien: le terme “élue” peut être pris dans une dimension religieuse et le terme même d'”honneur” était en décalage avec un aspect politique prosaïque.

“Notre élue” est parfaite, d’une honnêteté et d’une probité sans égale, totalement au service de ses concitoyens, ne vivant que pour rendre le monde meilleur. Elle a deux charmants enfants, un mari aimant qui l’attend chaque soir et la soutient dans son travail. Elle est admirée par tous, vénérée par beaucoup.

L’histoire de la pièce, c’est la mise au défi de cette figure parfaite. Une tentation de la sainte. Mais les éléments de ce piège en sont presque absurdes. Alors que “notre élue” a affirmé que ses parents étaient morts, voilà un homme et une femme qui arrivent chez elle, se prétendant ses parents. Tout cela étant une machination de l’opposant pour contrarier “notre élue”, l’obliger à chasser ces gens. Mais elle ne le fait pas et laisse entrer le diable chez elle. La pièce prend ainsi une dimension presque christique, “notre élue” subissant les coups et ne semblant que répondre par la bonté.

Cela en devient frustrant: on voudrait qu’elle chasse ces intrus, qui pervertissent ses enfants, insultent son mari, sont proprement insupportables, racontent des insanités à son sujet. Mais elle accepte le vice, les accueille chez eux, n’avoue même pas que ce ne sont pas ses parents. Elle laisse cette peste petit à petit changer l’opinion de ses concitoyens sur elle-même, jusqu’à perdre les élections suivantes. La parole se fait arme extrêmement puissante: c’est par les mots et le mensonge que ces deux personnages de faux-parents triomphent. La rumeur a tout saccagé. Et “notre élue” choisit de souffrir de manière à la fois absurde et magnifique. Et finalement, quand l’opposant l’emporte, il n’a plus envie de l’avoir emporté. A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Et elle reste aux yeux de tous la seule et unique “notre élue”. En perdant, elle a démontré sa véritable puissance faite d’un amour supérieur et presque sacrificiel.

Marlène Lafont

C’est la haute société grisonnante de Paris qu’accueille le théâtre du Rond-Point en cette soirée où, sur toutes les lèvres, la conversation porte sur les prochaines élections. C’est dans les arcanes du pouvoir et du microcosme des élus que propose justement de nous projeter la tragicomédie ou fable politique Honneur à notre élue de Marie Ndiaye.

Le thème est d’actualité. La question de l’honneur aussi ; question qui déchaîne les foules mais qui doit faire se retourner dans leur tombe tant Homère que Shakespeare et Hugo. « Notre élue », personnage mystifié et dont même « l’Opposant » ne peut se résoudre à louer les plus hauts faits. Un acteur politique parfait, pur, dévoué exclusivement à sa cause jusqu’à son propre détriment – l’idéal absolu de nous autres citoyens ? Mais le huis clos de la petite commune de province force à une introspection toute déconcertante. Des personnages rongés par leurs passions jusqu’à l’incohérence, voire frôler de la schizophrénie, des bienfaiteurs publics réduits à une absurde et inconsistante inertie amorphe. Finalement que sommes-nous ? Qu’est-ce-qui réellement nous anime ? Notre volonté ? Nos peurs ? Ce que les autres se figurent de nous ?

Si le casting impressionne (Isabelle Carré, Patrick Chesnais, Jean Charles Clichet, Jan Hammenecker entre autres), le jeu reste cependant assez figé, voire froid, et laisse le spectateur décontenancé face à des rebondissements finalement peu surprenants, confrontant à une absurdité mal déguisée.

Les décors et la scénographie mènent cependant à des jeux intéressants dans des atmosphères tant de salle de fêtes que d’intérieur bourgeois ou de gymnase municipal recréées à partir de tentures éclairées voire vidéo-projetées. Une ingénieuse mise en abime crée ainsi un face à face entre ces hommes et femmes politiques, dans les différentes dimensions et tensions de leur corps à la Kantorowicz. Entre public et privé, jusqu’où doit aller la formalité du discours ? A quelle part de son être la primeur doit-elle revenir ?

Isaline Mallet

C’est dans le magnifique théâtre du Rond Point, dans le 8e arrondissement de Paris, que notre élue est honorée. En cette période de campagne électorale, la pièce de la talentueuse Marie NDIAYE, mise en scène par Frédéric BELIER-GARCIA, nous propose une interprétation on ne peut plus contemporaine de ce qui constitue l’art de gouverner. Cette question se pose dans la confrontation pour le moins frontale, entre Notre Elue, exemplairement admirable et admirée, portée par Isabelle CARRE, et L’Opposant, à la fois admirant et aspirant, incarné par Patrick CHESNAIS. Dans cette course à l’élection, le spectateur est invité à s’interroger sur la place de la moralité et son rôle en politique. Dans l’art de la conquête et de la conservation du pouvoir, la fin justifie-t-elle les moyens ? Quel rôle pour les conseillers du pouvoir ? Ne lisez pas Le Prince de Machiavel, allez voir la pièce, tout y est.

C’est donc à un théâtre politique que nous avons à faire, théâtre qui n’en perd pas pour autant son comique, dépassant la gravité de l’écho de cette thématique à une heure où le réel des conflits d’intérêts et des emplois fictifs dépassent la fiction…

Du côté de la mise en scène, la linéarité de la narration n’entame pas le rythme et ne nous empêche pas d’attendre avec la plus grande impatience les moments de confrontations entre nos deux protagonistes, que nous suivons simultanément dans leurs quotidiennes préoccupations, tout au long  de la campagne.

La structuration des espaces dans lesquels nos personnages évoluent ainsi que la place occupée par les confidents mettent toujours clairement en avant nos deux protagonistes, comme pour évoquer l’alternative propre au Politique, en même temps que le dilemme qui tiraille les acteurs politiques. Notons que cette tension est soutenue par des effets visuels, notamment lors les passages de meeting, conférant de l’ampleur et de la majesté, par exemple grâce à un dispositif de projection et de transcription audiovisuelle qui se superpose au discours.

Discours dont les mots résonnent d’ailleurs encore plus par la théâtralité que par la sonorisation. On est au théâtre et cela s’entend. Peut-être cela permet-il au spectateur d’installer davantage une distance critique sur ce qui se joue devant lui, comme pour mieux voir ce qui se joue dans le monde réel. Sans être pessimiste, la pièce laisse à penser que le perfectionnisme moral n’est pas nécessairement une vertu et qu’il est difficile d’être au pouvoir, sans distinguer être et devoir être.

Si la politique n’est pas du théâtre, bien qu’avec les allures de mauvaise comédie que prend la scène politique française ces derniers temps on puisse se poser la question, le théâtre, lui, peut malgré tout bel et bien interroger et nourrir le politique.

Nicolas Robert

Echo ironique de notre actualité politique, Honneur à Notre Elue plonge le spectateur du Théâtre du Rond-Point dans le tourbillon d’une campagne électorale. La pièce, écrite par Marie NDiaye et mise en scène par Frédéric Bélier-Garcia, s’élabore à partir d’une constellation de personnages fantasques qui interagissent avec et autour de Notre Elue, maire d’une petite ville menacée dans ses prérogatives par l’Opposant. Ce dernier, joué subtilement par Patrick Chesnais, est torturé par ses sentiments ambivalents à l’égard de Notre Elue, entre amour passionnel et jalousie dévorante. Isabelle Carré incarne Notre Elue avec mesure et justesse, campant un personnage à la probité invulnérable bien que son passé et ses pensées brillent d’une aura qui restera mystérieuse jusqu’à la tombée du rideau. Entre l’Opposant et Notre Elue, des personnages malmenés par leur amour du pouvoir et le dégoût que celui-ci leur inspire tentent de trouver leur place dans cet imbroglio politique : Sachs, bras droit de l’Opposant, Keller, l’ami-traître de Notre Elue, Eva, qui change de camp, le Vieux et la Vieille, engagés par l’Opposant pour nuire à son adversaire. Victimes collatérales de la tourmente électorale, le Mari et les enfants de Notre Elue soutiennent sans la comprendre leur épouse et mère. Ces personnages, toujours ensemble mais jamais unis, évoluent dans des endroits clos comme le gymnase municipal utilisé pour la campagne électorale ou encore la maison de Notre Elue. Leurs solitudes sont assourdissantes et leurs tourments amplifiés dès la première scène où l’usage de la vidéo installe une atmosphère pesante. Montrer ces personnages se déchirer pour quelques miettes de pouvoir autour de Notre Elue imperturbable et stoïque, c’est mettre l’accent sur la bassesse et la vilenie dont sont capables les hommes pour parvenir à leurs fins égoïstes, sous prétexte de poursuivre de grands idéaux. Mais c’est aussi placer la lumière sur la part éternellement enfantine de ces mêmes hommes, leurs incertitudes, leurs faiblesses, leurs peurs, leurs besoins inassouvissables de la présence des autres autour d’eux pour conjurer une solitude irrémédiable. Et enfin, assister à Honneur à Notre Elue, c’est, pour le spectateur, être constamment renvoyé à l’actualité politique qui l’inonde. Honneur à Notre Elue pointe avec humour et cruauté nos défauts en tant qu’êtres humains comme nos défaillances en tant qu’animaux politiques, nous invitant à lutter contre nos faiblesses intérieures pour améliorer notre vie dans la cité.

Ambre Tahon-Franquesa

En ce mercredi 22 mars, le public du Théâtre du Rond-Point assiste à la pièce Honneur à notre élue, de Marie Ndiaye, mise en scène par Frédéric Bélier-Garcia. Dans les rôles titres, Isabelle Carré et Patrick Chesnais. La pièce raconte l’ascension puis la chute de Notre Élue, maire d’une ville en bord de mer.

Comme toute œuvre d’art, la pièce de Marie Ndiaye est intempestive dans le sens que lui donnait Nietzsche. Hors du temps, elle nous semble pourtant d’une criante actualité. Alors que les médias et les hommes et femmes politiques n’ont plus à la bouche que les mots de transparence, de probité et d’exemplarité, la pièce nous permet d’explorer la signification de tels concepts. Notre Élue n’a pas d’autre nom que celui-ci, son rôle public a totalement pris le pas sur son identité privée. Dès sa première apparition, le spectateur comprend qu’il a en face de lui un fantôme. Isabelle Carré, « vêtu[e] de probité candide et de lin blanc », interprète à merveille ce personnage désincarné, déshumanisé, effrayant de bonté. Avant cela, le spectateur a pu voir l’Opposant, constatant avec amertume son nouvel échec à l’élection municipale. Moment surréaliste que cette déclaration de Christelle Tual, soutien inconditionnel de Notre Élue : elle remercie l’opposant d’exister. Elle lui sait grée d’être la figure tangible de cette opposition fébrile à Notre Élue. D’après elle, l’Opposant permet un amour redoublé pour Notre Élue, car il incarne le risque, même lointain, d’un remplacement. Toute dictature a besoin d’opposants, même imaginaires.

Mais est-ce une dictature ? Oui, mais pas celle que l’on croit. C’est Notre Élue qui s’impose à elle-même la dictature de la transparence, de l’honnêteté et finalement de la perfection. Lorsque la machinerie de l’Opposant se mettra en œuvre pour la détruire, elle ne pourra rien faire que d’accepter. Deux inconnus sonnent à sa porte et prétendent être ses parents. Ceux-ci sont pourtant morts depuis longtemps. Qu’à cela ne tienne, le monde de Notre Élue supporte l’auto-contradiction. Son mari ne la comprend pas, comment peut-elle accepter cette situation qui met en péril sa vie de famille ? Mais il n’y a rien à faire, répond Notre Élue. Il faut accepter le réel tel qu’il est. Le monde n’est pas là pour nous faire plaisir, nous devons faire avec lui. Notre Élue refuse d’user de sa liberté, c’est une héroïne tragique stoïcienne : elle connaît sa chute mais refuse de se débattre inutilement.

Face à notre Élue, l’opposant a promis de tout faire pour la détrôner, même si cela devait avoir pour effet de le dégoûter de lui-même. Son plan se déroule au-delà de ses espérances. Pourtant, quelque chose ne va pas. Nous comprenons que l’opposant est obsédée par Notre Élue, il la vénère. Au fond de lui-même, il est d’accord avec tout ce qu’elle fait. Il admire son respect pour ses opposants, sa bienveillance, son extrême intégrité. Il ne sait parler de rien d’autre que d’elle, sa vie est intégralement tournée vers Notre Élue. Elle, c’est un personnage ibsénien. Elle marche au devant du précipice avec foi. En adepte du tout ou rien, elle a décidé de s’embarquer tout entière sans son rôle.

Lorsque Notre Élue perd la mairie, elle n’en perd pas pour autant son nom. L’Opposant, dépité, déconfit, abattu, prononce un discours crépusculaire, celui d’un vaincu. Il a perdu sa raison de vivre. Comme le dit sa femme, il criait dans son sommeil qu’il avait perdu ce qu’il désirait sans savoir que c’était cela qu’il avait toujours voulu (sic). Car comment aimer ce que l’on possède ? Comment survivre au choc de la révélation : nous n’aimions rien tant que le désir. L’Opposant se retire donc et retrouve Notre Élue. Il lui demande pourquoi elle a accepté tout cela, quelle est cette culpabilité qui la ronge. Alors Notre Élue lui glisse des mots à l’oreille, elle lui révèle le secret qui la hantait. Nous n’en saurons rien. Elle semble apaisée. Délivrée de cette charge où l’on n’a pas le droit à l’erreur. Enfin, elle a pu se sentir coupable, se griser du sentiment d’avoir commis une faute.

Mea culpa ! Mea maxima culpa !

Hugo Toudic
Photo : Stéphane Trapier