Héptaméron / Marguerite de Navarre – Benjamin Lazar

Heptaméron, récits de la chambre obscure est un spectacle proposé au théâtre des Bouffes du Nord du 1er au 23 février 2019. Il est mis en scène par Benjamin Lazar, et la direction musicale revient à Geoffroy Jourdain. Il s’agit d’une œuvre poétique et théâtrale, écrite par Marguerite de Navarre, femme politique et de lettres, sœur de François Ier.

L’Heptaméron reste un chef d’œuvre de poèmes chantés inachevé. Il est publié à titre posthume en 1559. Il conte l’histoire d’hommes et de femmes, qui, confinés dans un espace clos (en raison de pluies à l’extérieur), se racontent des histoires, plus ou moins vraies, parfois drôles, charnelles, souvent tristes et dramatiques, voire même tragiques. Cela montre donc l’écho entre la tempête à l’extérieur et les tempêtes contenues dans les histoires. Le spectacle mêle aussi ces histoires avec celles d’un grand père, qui possède le livre inachevé de Marguerite de Navarre et qui vient conter ses propres récits. L’Heptaméron charme par le rythme de la représentation. En effet, et ce dès le début jusqu’à la fin, alternent des histoires contées par trois comédiens, et des chants a capella de Monteverdi, Rossi, Marini… Tout s’enchaine sans que l’on voie le temps passer. Il s’agit donc d’une représentation de poèmes chantés.

Benjamin Lazar, le metteur en scène, a particulièrement bien traité la mise en scène. La scène est très épurée, on y retrouve un ou deux sièges, une échelle sur laquelle grimpent les comédiens, et le sol est en réalité artificiel permettant des trappes qui servent aux histoires contées. L’idée est tout de même de retrouver quelques peu une sorte de chambre obscure. Les costumes des comédiens et chanteurs sont contemporains au début, mais au fur et à mesure du spectacle certains se retrouvent affublés de robes typiques de la Renaissance (même les hommes !). En tout cas, l’utilisation de la scène est totale : les personnages se déplacent dans différents endroits et souvent se posent, s’asseyent, pour écouter les histoires/ chants des autres. Cela donne l’effet de tableaux vivants presque immobiles, et c’est assez impressionnant. Pour mieux intégrer les spectateurs au spectacle, des médias sonores et visuels sont employés à plusieurs moments, car sont projetés des images de pluie, de guerre, de destruction. De même, les comédiens (dont le grand-père), s’adressent plus ou moins régulièrement au public, le faisant interagir en lui posant des questions.

Le texte, très poétique, est visiblement bien suivi. Il alterne cependant, quoique cela amène du charme à la pièce, avec les récits de vie du grand-père (comme lorsque par exemple, il se retrouve à Berlin Est pendant la Guerre Froide, y rencontre l’Amour mais doit le quitter, après avoir été poursuivi par des allemands éméchés qui le traitaient de « pédé »). D’ailleurs, est inséré l’usage de plusieurs langues, comme de l’anglais, de l’allemand, du chinois, de l’italien… Le jeu des comédiens en tout cas est brillant, et nous permet de rentrer aisément dans les histoires contées ; d’ailleurs, les comédiens et chanteurs -dont les voix, magnifiques, s’élèvent-, disparaissent presque sous nos yeux, ne laissant plus place qu’aux personnages des histoires contées.

J’ai cependant regretté, bien que le spectacle soit extrêmement bien construit, de ne pas personnellement avoir réussi à entrer plus dans les histoires et dans le spectacle que prévu.

En tout cas, la représentation, dont le but est de conter ces récits oubliés et de faire ressentir les émotions des personnages, est réussie. Elle émeut et sensibilise beaucoup. D’ailleurs, c’est un pari réussi, car les spectateurs étaient très réceptifs, que ce soit lors des interactions avec les comédiens, dans les réactions face aux histoires, ou encore lors des applaudissements finaux.

Mathilde Fondanèche

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La salle du théâtre des Bouffes du Nord est très singulière. Un amphithéâtre de banquettes neuves, un seul balcon, des murs verts décrépis, une scène absente. Sa disposition laisse alors une très grande liberté à la mise en scène de Benjamin Lazar pour son adaptation de l’Héptaméron : à la place d’une scène, des palettes ont été disposées, pleines ou ouvertes, avec des trapes, devant un immense rideau sur lequel sont projetées parfois des images. Les comédiens ont alors une très grande liberté d’interaction avec leur décor et ils ne s’en priveront pas : jamais des mots ne rendront compte de la richesse de leur travail d’occupation de l’espace.

Dès le début de la pièce, l’ambiance si spéciale créée par son écriture nous enveloppe : même si je devrais mentir si je disais que j’y ai été plongée tout du long – les deux heures se révèlent difficiles sur la fin, l’on se surprend à ressentir de la véritable joie, angoisse, tristesse, face aux histoires d’amour toutes passionnées, et donc terribles, qui nous sont comptées dans une langue française soutenue. Mais quelle ne fut pas ma surprise devant les performances live des chanteurs-comédiens des Cris de Paris : au-delà du fait d’être époustouflantes – Michiko Takahashi chantait sans sursaut d’intensité et de hauteur alors qu’elle s’allongeait et se relevait devant mes yeux ébahis, tandis qu’un collègue ténor flirte avec des lignes contre-alto, elles témoignent de la véritable complicité entre les professionnels. A capella, ils parviennent à reprendre ensemble alors même qu’ils chantent chacun un pupitre différent, et c’est là que toute l’acoustique de la salle se révèle avant que certains récupèrent un violon, une clarinette basse, un cor… J’attendais peut-être une séparation du comptage des histoires plus équitable, pourtant la comédienne qui s’en charge pour la plupart nous dissuade de le penser par son talent. Alors qu’un tel format pour une pièce de théâtre pourrait rétrospectivement paraître désarçonnant, c’est avec un vif intérêt et sans hésitation aucune que j’y ai plongé.

Victoria Brun

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En France, Heptaméron est un chef-d’œuvre méconnu ; les madrigaux, eux, sont aussi un peu enterrés dans l’oubli de nos jours. L’idée donc de rassembler ces deux joyaux du XVIe siècle dans un seul spectacle semble prometteuse, qui en plus confirme la volonté des Bouffes du Nord d’offrir des œuvres lyriques aux habitants de ce quartier la Chapelle à la fois si parisien et si cosmopolite.

En revanche, afin qu’un tel spectacle se tienne, il faut lui trouver une unité, celle de la forme mais aussi celle du fond. Le metteur en scène Benjamin Lazar y a mis une réponse audacieuse : plutôt que de malaxer les ingrédients dans une pâte homogène, il préfère de grossir l’hétérogénéité du spectacle. Ainsi, l’on passe des nouvelles d’Heptaméron aux sonnets de Shakespeare sans le moindre signalement. Et un personnage de notre époque, le « visiteur imprévu », interrompre ponctuellement les autres comédiens par ses histoires personnelles. Enfin, plusieurs langues sont parlées dans le spectacle comme si la parole n’est qu’un son, qui nous atteindrait non par sa clarté logique mais par son expressivité émotionnelle.

Comment justifier cette démarche de montage ? Peut-être parce qu’Heptaméron est un recueil des contes, alors on l’a voulu que les comédiens soient plus des conteurs que des personnages incarnés ? Par conséquent le spectacle en titre n’est joué qu’au second degré, et les madrigaux, les sonnets shakespeariens ou les récits intercalés ne sont pas englobés par, mais simplement adjacents à celui-ci. L’unité formel du spectacle réside uniquement en l’intention de l’artiste.

Mais quelle est donc cette intention ? En multipliant les références, M. Lazar a peut-être désiré faire ressortir l’unité du fond – le thème central du spectacle, qui est la violence des passions humaines. Toutes les variétés des matériaux ne sont en réalité que des variations de ce même thème, la tragédie humaine. Nous, les humains, nous faisons subir de telle violence et cruauté à nos semblables pour des raisons intangibles –nous battons, nous tuons et nous massacrons au nom de l’amour ou de l’honneur – que nous paraissions comme des contre-natures. Dans ce sens-là, il est parfaitement logique d’avancer la thèse du péché original pour expliquer le phénomène ; ou alors, il faut, comme prêche le Bouddhisme, voir les passions humaines comme des souffrances.

Cependant, nous ressentons bien que Benjamin Lazar, tout montrant la force destructive de cette violence, ne la condamne pas tout à fait. Parce que la même force, celle de mêmes passions, est aussi une énergie créative. Elle a causé beaucoup de dommage, mais elle a aussi fait jaillir beaucoup de belles créations de notre esprit – la littérature, la danse, la musique. Le madrigal en est un exemple parfait : d’une passion extrême est surgie d’une beauté extrême. Il n’est pas par hasard que le dieu de la destruction hindou, Shiva, est aussi le dieu de l’art. Et nous comprenons pourquoi l’homme est vu comme un être doté de l’esprit divin par le Christianisme.

Benjamin Lazar soutiendra-t-il la thèse que l’art est un moyen pour nous de maîtriser nos violentes passions, impulsions, instincts ? En tout cas, c’est ce que son spectacle, qui est évidemment brechtien, nous conduit à penser.

Han Zhong

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Photo : Simon Gosselin