Haute surveillance

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Le service culturel de la faculté des lettres de Sorbonne Université a permis aux étudiants en bi-cursus Sciences Po/ Sorbonne Université d’assister le 11 octobre 2017 à la représentation de Haute Surveillance de Jean Genet au Studio Théâtre de la Comédie Française. Suite à cette représentation, une rencontre avec le metteur en scène Cédric Gourmelon a eu lieu le 16 octobre.


Haute surveillance est une pièce simple (trois hommes enfermés) ou impossible à raconter. Jean Genet initia la rédaction du texte au centre pénitentiaire de Fresnes en 1942 et le retravailla jusqu’à la fin de sa vie en 1985. Trois hommes donc:  le premier « Yeux verts » (Sébastien Pouderoux), figure charismatique, est un assassin vénéré par deux délinquants  Maurice (Christophe Montenez) , gueule d’ange à la beauté troublante, et Lefranc (Jérémy Lopez), le seul à ne pas être analphabète, qui a le privilège de lire et rédiger la correspondance entre le caïd et sa femme , l’absente, objet du fantasme commun. Dès le début, “il y’en a un de trop”, et le meurtre, présence latente qui obsède les trois détenus, finira par surgir dans l’étroitesse de la cellule. (…)

Il aurait été tentant pour le metteur en scène de compenser l’hermétisme partiel du texte par une mise en scène “théâtralisante” à souhait. Or, Cédric Gourmelon qui a déjà monté Haute surveillance à plusieurs reprises, a choisi un parti-pris opposé. Ses personnages entrent en scène alignés côte à côte, leurs visages unis par un mince faisceau de lumière bleue. Ils prononcent leurs répliques avec solennité comme on le ferait d’un chant funèbre. Le sobriété de la scène révèle la poésie de l’écriture de Genet, nue, absolue. Au fond, comme le révèle Cédric Gourmelon, toute la pièce aurait pu tenir dans cette scène ouverture. Car, la poésie du texte rend dérisoire le reste. Y compris compris l’action, l’assassinat de Maurice, dénouement cousu de fil blanc ; y compris la prison même. Les barreaux de la cellule n’ont d’importance qu’en tant qu’ils nourrissent les fantasmes des personnages. Les moments les plus intenses de la pièce sont sans doute ceux où les personnages parviennnent à un état de grâce extraordinaire, certainement religieux, par la parole. Il en va ainsi du bref épisode de la galère par Lefranc et surtout la réminiscence du crime par Yeux-verts. Les planches du théâtre se déplacent doucement vers l’autel d’une messe, où le crime est érigé en sainteté.

Amélie

Une faible lumière sur la bouche de Lefranc et l’ombre qui s’agite dans l’oreille de Maurice : la relation entre les deux, dès le début, est au cœur de la pièce. L’espace est clos, une cellule rectangulaire, d’où personne ne sort. Seul le gardien est libre et apporte un peu d’air : c’est le maître de cérémonie, ses gestes lents et posés, qui balaient le liège noir du sol pour dévoiler l’espace, rompent avec l’agitation de Lefranc ; une cigarette et de la fumée se détachent du noir. Peu à peu elle disparait : la seule dimension verticale de la pièce retombe dans l’horizontalité. L’espace est sans fenêtre, sans porte, sans issue. Cette cigarette est une échappatoire comme un objet de tensions et de convoitises : un lien spécial existe entre Yeux-Verts et le gardien, ils se la partagent, ils se regardent et se tutoient. Lefranc est seul, isolé, et doit s’imposer. Pas de place, pas d’air, pas de lumière : on tourne en rond, on s’énerve, on s’allonge. Les émotions ne peuvent vivre réellement, l’enfermement du corps est aussi celui de l’esprit.

(…)

Les duos se nouent puis se défont au sein du trio. Quand l’équilibre se forme, il est rapidement rompu par une nouvelle tension, un nouvel énervement. Les rapports de force s’inversent et quand Lefranc hait Maurice, il lui prête quand même ses affaires pour le protéger du froid. La dimension charnelle des affrontements se ressent : Lefranc se colle à Maurice pour l’affronter et celui-ci, presque dénudé, lui chuchote dans l’oreille. Comme l’explique le metteur en scène, Cédric Gourmelon, l’homosexualité est présente, tenace mais non-assumée, presque taboue. Elle semble invisible alors que tout tourne autour de cette proximité physique, à la fois étouffante mais également synonyme d’un rapprochement incontournable.

(…)

Les repères au sein de la cellule sont difficiles à cerner, les coins arrondis brisent notre représentation visuelle de l’espace, si « tout se passe comme dans un rêve », tel que le voulait Jean Genet dans sa didascalie introductive, alors seul le rêve permet de sortir de l’emprisonnement. Dans sa danse, dans l’extase euphorique portée par la musique qui va crescendo, Yeux-Verts sort de la cellule, se rapproche du public et témoigne de manière touchante de l’universalité et de l’absolu de ce qu’il représente.

Samuel

Le premier mouvement est un geste de lumière. Plongés dans l’obscurité, la scène entière comme les rideaux qui la terminent sont d’un noir léger, feutré. Un homme entre, aux mouvements amples et lents. Avec son balai, il écarte des copeaux de lièges peints en noir, disposés comme du sable, qui, même regardés de très près, forment une matière indistincte et sombre. Sous le balai du gardien, une clarté se laisse tracer. On ne sait pas encore si c’est la lumière qui apparaît, ou l’ombre qui s’écarte. Le balai continue à s’agiter doucement en silence. La mise en scène épurée ne cessera de jouer des origines : d’où vient l’ombre ; où s’arrête la lumière ? L’homme, gardien de cellule, sort de scène. La cellule a pris son allure définitive sous la forme d’un carré qui se distingue de l’obscurité.

Le noir et le blanc suffisent comme gamme chromatique. L’éclairage est horizontal lorsqu’il vient du dehors ; c’est le gardien qui parfois, s’invite au drame. La lumière n’est alors que parcellaire, elle se partage encore sur le visage des trois acteurs. Verticale une fois l’espace définitivement clos sur lui-même, elle est le jeu propre de la cellule, l’économie du drame. Jusqu’au meurtre elle est blanche, elle montre chacun, elle réduit les ombres. Elle prend par la suite une teinte charnelle, elle peint le lyrisme et l’ambiguïté des chairs, le moment du meurtre. Soudainement, elle est frontale, violente, elle écrase les acteurs, tous les contrastes meurent avec Maurice : la lumière impose l’extrême réel, l’extrême vanité du meurtre. Entre temps, la fumée d’une cigarette a dessiné l’insoutenable densité de l’air.

Clément

(…) L’arrivée des personnages m’a (également) marquée : partant de la gauche de la scène, ils entrent doucement, l’un après l’autre, dans la cellule imaginaire tracée par le surveillant. Les lumières sont tamisées, et ils s’avancent doucement sur le devant de la scène, en ligne. Alors qu’ils se mettent à parler, les lumières s’ajustent, et seules leurs bouches sont éclairées : dès lors, se concentrer sur le texte devenait naturel, et je pouvais facilement l’entendre, le comprendre. Les acteurs se parlent, s’écoutent, se répondent, sans même se regarder : alors que cette scène pourrait sembler artificielle, elle paraissait étrangement naturelle, à tel point que je me suis demandée s’ils allaient continuer longtemps à jouer ainsi ; j’ai donc évidemment trouvé très intéressant le fait que Cédric Gourmelon nous ait dit lui-même que la pièce aurait pu se dérouler entièrement de cette façon. Après une première scène poétique esthétiquement parlant s’ajoutaient donc ces premiers dialogues qui le devenaient également par cette mise en scène qui m’a semblé particulièrement efficace. En effet, s’il y a bien une chose qui m’a plu dans cette mise en scène de Haute surveillance, c’est l’impression générale de poésie qui s’en dégageait ; les lumières changeantes, la scène où Yeux Vert et le surveillant fument en laissant danser la fumée au-dessus d’eux… Une impression de poésie qui a, selon moi, atteint son paroxysme lors du récit du crime de Yeux Verts : accompagné d’une musique, il déclame comme un poème le crime qui semble le posséder encore, d’un débit rapide et assuré, dans un lyrisme excessif qui m’a paru presque hypnotisant.

Leeloo
Photo : Vincent Pontet