Hard to be soft / Oona Doherty – Théâtre de la Bastille

C’est lors d’un spectacle court mais incisif que nous rencontrons une nouvelle venue sur la scène de la danse, Oona Doherty. Pour la deuxième année consécutive, le théâtre de la Bastille, théâtre privé à vocation publique, accueille quatre chorégraphes explorant les rapports entretenus entre les corps et les traditions et territoires dans lesquels ils évoluent en s’associant avec l’Atelier de Paris – Centre de développement chorégraphique national. Pour le seconde année de la représentation de la performance Hard To Be Soft, la chorégraphe consacre un deuxième pan à la quadriplégie de la ville dans laquelle elle a grandit, Belfast, en Irlande du Nord. Nous pouvons penser que Oona Doherty nous livre une pièce politique en retranscrivant avec une justesse surprenante les fragments d’une réalité sociale et intime par une gestuelle et des attitudes propres aux Irlandais du Nord qui crient, vocifèrent dans les rues, se bagarrent, se réconcilient, dialoguent dans des bars. Cependant, il s’agit plutôt pour la chorégraphe de tenter d’expérimenter à travers son propre corps et celui d’autres comédiens talentueux dans leur don d’imitation un terrain d’expression pour évoquer le croisement entre des territoires intimes, aux enjeux politiques et géographiques divers et aux cultures et imaginaires personnels.

La pièce s’ouvre sur un groupe de trois jeunes, têtes baissées, en bas de survêtements et aux capuches relevées à l’avant de la scène au près d’un feu de camp, avant de laisser place à une chorégraphie, dansée par Oona Doherty elle-même. En s’inspirant d’une gestuelle propre au hip-hop, aux gestes saccadés, la chorégraphe retranscrit des mouvements extrêmement expressifs et puissants, qui viennent mettre en lumière des stéréotypes de classe et de genre aux intonations tout aussi arrogantes que fragiles, qu’il est important de remettre en question. À un environnement hostile, dur et rigide dans sa formation hiérarchisée de stéréotypes de classe et de genre, Oona Doherty cherche à entrevoir une certaine beauté de la ville où elle a vécu, et où les habitants « méritent de la douceur » comme elle l’exprime si ardemment dans sa pièce. Comment retranscrire un besoin de paix, une nécessité d’apaisement dans une ville aux rapports conflictuels, reléguée à la stigmatisation de la délinquance et de la violence sociale ? Tout l’enjeu de la représentation d’Oona Doherty vise ainsi à s’inspirer de son environnement pour explorer des zones de vulnérabilité où la force de vivre surgit spontanément d’individus en quête d’une liberté d’expression. À cet égard, nous repensons au face à face des deux hommes, un père et son fils, dont les corps, éloignés des canons esthétiques actuels, vont se livrer à une déclaration d’amour. Laisser entrevoir cette fragilité humaine difficilement palpable apparaît dans la dimension plastique et poétique de l’oeuvre de la créatrice par sa confrontation des corps en mouvement.

L’espace scénique, lieu d’appartenance du geste artistique, permet de capter la force et la faiblesse qui habitent ces Irlandais du Nord dont les stéréotypes exprimés sont dépassés par une intensité, un désir de vivre que nous livre la chorégraphe par son sens accrue de la précision des rapports entretenus entre les hommes et leur environnement. Toutefois, il ne s’agit pas pour Oona Doherty de faire un art social ou d’assoir de théorie sur l’Irlande du Nord, comme elle le dit-elle même à propos de sa création artistique, mais d’une manière très humble de s’inspirer « simplement de son environnement » pour mieux y déchiffrer les failles et grandeurs de l’âme humaine. Son sens des images rares, enregistrées mentalement sur le vif, dégagent une intensité troublante et transportante. Cet effet est notamment perceptible dans la danse circulaire des jeunes filles, en collant blanc et blouson de couleurs très vives, qui se suivent, s’éloignent, forment des groupes, se séparent, semblent s’injurier par leurs grimaces. La dureté de leur cadre de vie est perceptible dans leurs gestes tout autant que leur espoir, déchiffrable quand l’une d’elle regarde le faisceau lumineux qui émerge du plafond. La scénographie de la cage fermée, qui peu à peu s’ouvre et laisse entrevoir une lumière est synonyme d’un espoir et le désir de vivre dans une atmosphère plus propice à la tendresse et où le respect de chacun s’exprimerait avec sérénité et sincérité. Une performance très réussie qui nous invite à construire un espace commun à la rencontre du corps de chacun.

Pauline Derosereuil


Un spectacle de danse, c’est un spectacle qui stimule souvent deux sens: la vue et l’ouïe. Mais les premiers instants de Hard to be soft nous offrent une étrange odeur d’encens. Chacun a son ressenti par rapport aux odeurs, c’est très personnel. Mais nos attentes sont mises à l’épreuve. ‘Encens’ ne va a priori pas vraiment avec ‘Belfast’ pour un spectateur parisien. Cette première surprise est graphiquement orchestrée : un rayon de lumière qui tombe sur la source de l’odeur, trois hommes ou trois garçons rassemblés autour, concentrés la tête baissée.

La conception et la chorégraphie sont signés Oona Doherty, qui est née et a grandi à Belfast. C’est une quadrilogie ponctuée de témoignages de gens de Belfast, avec des voix marquées socialement et géographiquement. Chaque épisode nous ouvre une nouvelle vision de la ville et de ses habitants. On penserait presque à James Joyce qui écrit le recueil de nouvelles The Dubliners en 1914, et qui dans chaque portrait décrit une réalité à la fois spirituelle mais un peu sociale également.

Le premier ce sont ces trois garçons, habillés en jogging autour de l’encens. Ils détonnent dans la salle remplie de spectateurs marqués socialement et culturellement par leur manière de se vêtir. Le vêtement, l’apparat est un enjeu important et il est travaillé et réfléchi dans ce spectacle. Il marque ceux qui le portent. Puis c’est Oona Doherty elle-même qui danse et joue le quotidien, la violence. Le second montre des femmes, ou des jeunes filles qui se démarquent par l’apparence mais sont pourtant fondues dans une foule indiscernable où leurs vêtements ressemblent à des uniformes. Le troisième est bien plus spirituel, c’est un portrait de famille, de relations. De la difficulté d’être et d’aimer. Les projections de Jack Phelan et la création musicale de David Holmes mettent en valeur cette puissance émotionnelle exprimée par ces deux hommes (John Scott et Sam Finnegan) qui s’étreignent et se repoussent en même temps. C’est aussi le corps, illuminé, sublimé. Le dernier portrait c’est à nouveau Oona Doherty. Elle est seule sur scène mais elle semble partager cet espace avec une foule de personnes : des enfants, des adultes, des amis, des ennemis, la joie, la souffrance.

Sa danse est riche et il est difficile de comprendre tous les enjeux : c’est un spectacle qui parle de Belfast, et même si certaines villes se ressemblent, la capitale du Nord de l’Irlande est particulière et a un passé comme un présent torturé, multiple. C’est cette histoire sociale, spirituelle, politique qui est ressentie dans ce spectacle. Mais l’art a la capacité fabuleuse d’universaliser certaines choses, alors même si certains enjeux nous échappent, si l’on est attentif et ouvert, on peut ressentir et apprécier avec ampleur cette Belfast prayer comme il se doit.

Klervi Morvan-Piriou


Photo : Luca Truffarelli