Hamlet / Thibault Perrenoud, Cie Kobal’t / Théâtre de la Bastille / Février 2020

Image d’entête : Galerie du Théâtre de la Bastille, (c) Gilles Le Mao

Thibault Perrenoud a osé s’attaquer à l’œuvre gigantesque de Shakespeare : Hamlet. Mais il l’a rendue avec superbe.

Il relève le défi de jouer des époques, mais aussi des structures théâtrales. On voit ainsi les différents personnages adopter des langages, des mœurs et des costumes qui vacillent avec finesse entre le début du XVIIème siècle anglais et le XXIème siècle français. Ainsi, Hamlet, ses parents, mais aussi tous les personnages qui animent cette pièce parviennent à exprimer de magnifiques répliques, qui reprennent parfois l’essence même du texte de Shakespeare – et par conséquent toute la tragédie qui en déborde. Mais aussi, l’interprétation burlesque d’une telle situation, dans des jeux de mots particulièrement déroutants, parvint à arracher à la salle des éclats de rire sincères.

Cependant, la mise en scène est elle aussi parvenue à des jeux théâtraux très ingénieux. En effet, les mises en abîme, laissant voir des pièces de théâtre jouées au sein même de la pièce que nous regardons, permettent un relief saisissant. De la même manière, les comédiens ont joué avec les limites du jeu théâtral en intégrant les spectateurs dans la scène – que ce soit au travers d’adresses directes qui font des spectateurs les complices d’Hamlet, ou encore dans des gestes qui laissent voir un spectateur comme un objet de la scène.

En bref, cette mise en scène était superbe. Les costumes, de même que le décor étaient délicieux. Pareillement, l’investissement de la scène était stupéfiant. Enfin, le jeu des comédiens était pareillement saisissant, de telle sorte que nous suivions les personnages entre rire, désespoir et surprise. Il faut enfin relever le texte qui a été superbement écrit.

Une pièce à voir – voire revoir.

— Soumya BERRAG

(c) Gilles le Mao

Thibault Perrenoud, après avoir mis en scène en 2014 un grand classique de Molière, Le Misanthrope, s’attaque cette fois-ci à l’immense ingéniosité du dramaturge anglais Shakespeare et à sa célèbre tragédie Hamlet. De Janvier à Février, la compagnie Kobal’t s’en est allée jouer sur les planches du Théâtre du Globe (au Théâtre de la Bastille), interprétant ainsi cette œuvre intemporelle dont la modernité ne cesse de nous étonner, et ce pour le plus grand de nos plaisirs.

Le metteur en scène choisit d’actualiser ce chef d’œuvre classique, notamment en donnant une traduction moderne au texte shakespearien, « beurk, beurk, beurk » s’exclame Hamlet. 

La salle est noire, les bruitages résonnent dans la salle de théâtre et les cris des acteurs surprennent le public. Thibault Perrenoud a fait son choix : une fois de plus, nous assistons à un véritable spectacle – qui ne cherche pas à caresser pudiquement le spectateur, mais bien à le percuter. Grossièretés, inconvenances, injures, tout est bon pour décontenancer le petit parisien confortablement assis dans son fauteuil rouge. Les acteurs crachent, chient, se touchent et embrassent même certains lambdas de la salle ; le sans-gêne est présent et c’est ce qui plaît.

La justesse du choix des acteurs avec leur rôle est surprenante. Le doyen de la compagnie, Pierre-Stefan Montagnier, incarne Claudius et le spectre du père de Hamlet avec beaucoup de charisme – deux rois en une seule personne, l’un criminel mais vivant, l’autre légitime mais mort. De même que Hamlet, interprété par Thibault Perrenoud, donne à voir une folie presque réelle, que la cadence de la pièce met en valeur à travers un crescendo d’émotions et d’actions parlées infatigable. La démence est partout, et ce, depuis le début. Effectivement, le metteur en scène a choisi de confondre un acteur avec deux personnages (Pierre-Stefan Montagnier dans le rôle des rois du Danemark, Aurore Paris dans celui de Gertrude et d’Ophélie et Mathieu Boisliveau avec Polonius et son fils Laërte) ce qui désoriente dès le début le spectateur, « mais Gertrude c’est la même actrice qu’Ophélie non ? ». Sommes-nous, nous aussi, atteints de déraison – comme Hamlet, Ophélie et tant d’autres ?

— Apolline ROUX    

Hamlet est le grand classique shakespearien que Thibault Perrenoud n’hésite pas à reprendre au Théâtre de la Bastille, avec la compagnie qu’il a fondée, Kobal’t. C’est une représentation atypique qu’il nous livre audacieusement, en revendiquant le retour aux sources du théâtre élisabéthain, c’est-à-dire, selon lui, une pièce qui est là avant tout pour divertir et jouer avec le public, malgré toute la composante tragique que contient le texte de Shakespeare.

En effet, les comédiens – surtout Thibault Perrenoud, qui joue Hamlet – n’ont de cesse de s’adresser directement au public, de l’interpeller. Dès le début de la pièce, par un procédé original, certains membres du public deviennent de véritables « figurants muets », car, installés directement sur la scène autour de tables qui doivent figurer les noces de Claudius et Gertrude, ils se voient attribuer le rôle d’invités ! Autre exemple : lors de la fameuse scène où Hamlet découvre le crâne de Yorick, c’est la tête d’un des membres du public que le comédien prend dans ses mains et contemple… La pièce tient tellement à se désigner comme pièce et à subvertir toute convention de représentation que les personnages sont toujours montrés comme comédiens, que le langage écrit un tant soit peu élaboré ne manque pas d’être ridiculisé au profit d’un parler oral moderne, que tout reste de vraisemblance est anéanti pour laisser éclater triomphalement la fiction.

Ainsi, cette représentation serait presque voisine d’un théâtre de l’absurde, un absurde comique plutôt que tragique, sauf qu’entre les personnages ridiculisés tour à tour et les paroles insensées et incompréhensibles d’un Hamlet jouant le fou, entre deux rires, il ne peut être laissé assez de place à la réflexion. Si le but de la compagnie Kobal’t est de ne fournir aucun message, aucune morale, et d’amener le drame au plus près de la vie, si ce théâtre-là ne se distingue plus d’un quelconque spectacle de divertissement, Thibault Perrenoud semble vouloir dangereusement remettre en cause la fonction du théâtre.

— Eveline SU