Guerre et Térébenthine / Jan Lauwers – Needcompany / MC93

Le mardi 9 avril 2019, à 20h, au MC93 de Bobigny, c’est une drôle d’histoire qui est jouée sur scène, adaptée du roman Guerre et Térébenthine de Stefan Hertmans. C’est l’histoire d’un homme ordinaire du XXe siècle, un homme dont le père a fait la guerre, un homme qui a lui aussi fait la guerre… mais un homme qui peint, un homme qui aime, un homme qui résiste.

De vieux cahiers qu’il avait entièrement complétés servent de support tant au roman qu’à son adaptation théâtrale et qu’à l’actrice qui les lit et les explique. C’est une femme d’âge mûr qui nous raconte cette vie. Elle est au premier plan – imposante, douée, drôle et touchante – et elle nous parle pendant presque deux heures. C’est la femme du peintre, mais on ne s’en rendra compte qu’à la presque fin.

Avec elle sur scène, toujours présents, deux acteurs : le protagoniste qui, imperturbable, peint en silence, et une infirmière, personnage comique qui apporte un peu de légèreté au spectacle. Des danseurs sont aussi sur scène et s’adaptent au récit de la vie de notre peintre. Tantôt ouvriers bruyants, tantôt soldats violents et tantôt citoyens ordinaires, ils ne cessent de danser, de se battre ou de jouer. Des musiciens – un pianiste, un violoniste et un violoncelliste – se trouvent également au deuxième plan, à deux pas de nous, sur une estrade qui tourne parfois en même temps qu’ils jouent et qui leur donne un côté encore plus majestueux.

Tous les genres se mélangent sur cette intime scène : la musique, la peinture, le dessin, le théâtre, la danse et l’art de la guerre. On pourrait s’attendre à une certaine douceur mais les scènes guerrières sont si accablantes qu’elles nous font trembler et oublier le reste ; une extrême violence fait son entrée sur scène en même temps que le début de la guerre dans l’histoire du monde et de notre protagoniste. Des panneaux de bois tempêtent, les danseurs se battent, leurs vêtements sont déchirés, des hurlements retentissent, les tables sont renversées, et les musiciens jouent de plus en plus furieusement. C’est l’unique moment où l’actrice se tait ; aucun mot ne peut décrire la guerre et le metteur en scène l’a bien compris. On ressent l’horreur et la dureté du moment, on se sent mal, on se demande comment il pourra y avoir un lendemain. Les acteurs aussi semblent ne plus avoir d’espérance.

Puis, après une longue période d’obscurité, le jour se fait sur cette sombre période. Notre peintre retourne à sa vie d’avant, même si traumatisé et changé à jamais. Il tombe amoureux et s’épanouit jusqu’à ce que sa bien aimée ne meure d’une terrible maladie. Puis il se mariera avec notre oratrice, soeur de son premier amour, et continuera à peindre et à écrire ses précieux carnets jusqu’à sa propre mort à lui, dans son lit.

Tout au long du spectacle on est partagé entre rire et larmes, calme de l’oratrice et hystérie des acteurs, dureté du quotidien et beauté de l’art. S’il y a une chose à retenir de cette pièce c’est bien la violence de la guerre atténuée grâce à la noblesse de l’art et à l’amour qui permet l’espoir.

Colleen Guérinet

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« L’adaptation théâtrale d’un roman est délicate et pleine de risques ». Effectivement, Jan Lauwers, metteur en scène de la pièce Guerre et Térébenthine d’après le roman du même titre de Stefan Hertmans, paru chez Gallimard en 2013, évoque son projet de mise en scène du récit de vie du grand-père maternel de l’auteur. À partir de cahiers retrouvés, Stefan Hertmans a pu écrire un roman sur la vie de son grand-père, marquée par une enfance misérable d’avant 1900 en travaillant à la fonderie à partir de 13 ans, puis en racontant ses expériences atroces et traumatisantes de soldat pendant la Première Guerre mondiale, son amour inconditionnel pour une femme ayant contractée la grippe espagnole, cause de sa mort tragique, et enfin de son mariage arrangé, sans amour, auprès de la soeur de la femme tant chérie et décédée trop tôt, afin d’essayer de vivre et de se dire que l’on est supposé faire l’effort de survivre lorsque l’on a une « nature robuste ».

L’adaptation théâtrale du roman Guerre et Térébenthine est donc un parti pris osé, qui consiste à « Tenter de créer un spectacle de deux heures en mutilant un chef-d’oeuvre » comme le souligne si bien Jan Lauwers dans sa note d’intention. Depuis la création de la Needcompagny en 1986, la formation de plasticien, de metteur en scène mais également de scénographe de Jan Lauwers offre au spectateur une approche nouvelle avec un langage singulier qui interroge le théâtre et son sens, en associant paradoxalement le jeu et la performance. Nous pouvons ainsi comprendre d’avantage les chorégraphies de cinq jeunes comédiens, deux filles et trois garçons, qui à plusieurs reprises jouent avec leur corps qui se déforment, dansent, s’étirent, se contractent pour évoquer les joies d’une vie, ses élans mais aussi ses craintes, sa violence, particulièrement vive dans l’expérience de la guerre lorsque les acteurs miment des corps qui se roulent dessus, se battent, se griffent, se déchirent dans un premier temps et se livrent à un combat d’épée dans un second temps. Si la gestuelle excessive tente d’exprimer l’atrocité des combats, la déshumanisation qui frappe de plein fouet les soldats, le spectateur peut aussi éprouver de la distance vis-à-vis du jeu des acteurs au profit d’un texte poétique, émouvant, plein de tact dont les bribes nous parviennent sur un écran ou par la lecture sensationnelle de la vieille femme, comédienne de force et qui fait preuve d’endurance pour déclamer par morceaux un roman de quatre cent pages réduit à quarante. L’émotion procurée par la puissance du verbe semble plus palpable et à même de nous sensibiliser compte tenu d’un jeu d’acteurs réduits à vociférer des sons indéchiffrables, le plus souvent de douleur terrifiante, mais dont aucunes paroles ne se fait entendre. Si la tentative de transmettre par le corps en mouvement et non plus par le verbe des émotions peut sembler pertinente, le texte sait rendre avec plus de grâce et de poésie la mélancolie, langueur d’une vie subie, d’une jeunesse volée par la guerre, les maladies, la mort. La cruauté saisissante du lexique cinglant du roman reste frappante et présente à l’esprit, quand bien même la disgrâce des corps qui tentent de se faire violence rebute un spectateur attentif à un certain raffinement esthétique.

Nous pouvons également nous demander quel est le véritable rôle d’un homme occupé à peindre durant les deux heures de la représentation, qui quand il intervient dans le changement de décor de la scène semble mal à l’aise et gauche dans son costume et son attitude d’homme désespéré par la perte de son seul bien et bonheur terrestre, celui de la femme aimée agonisante. L’aspect plastique du metteur en scène apparaît dans ce décor avec un comédien qui tente de retranscrire la passion d’un homme pour la peinture, lui permettant de « se clamer », notamment en temps de guerre. Cependant, le rôle du comédien installé tout à droite de la scène devant un bureau rempli de pinceaux et d’un armoire à pharmacie avec une infirmière, à la démarche bancale de boiteuse, qui se veut comique par ses attitudes grotesques, nous fait davantage ressentir de la pitié et reflète un humour noir corrosif ne permettant pas au spectateur de sourire d’une réalité trop sombre. Seule la scène du jet de bonbons permet au spectateur un léger instant de calme et d’humour franc pendant toute la durée de la représentation où il est confronté à la terrible vie d’un homme au début du XXème siècle.

Par ailleurs, l’association harmonieuse de la lecture du texte et de la musique, jouée par deux comédiens musiciens, permet de retranscrire la clairvoyance gracile et parallèlement improbable de la violence de la guerre en même temps qu’une certaine nostalgie, celle des amours trouvés puis perdus et définitivement enfouis dans un passé lointain. C’est toutefois à regret que nous sentons la brusque corporalité des comédiens prendre le dessus sur la musique puisqu’ils finissent debout, grimaçants, sur la plaque tournante où sont assis le violoniste et le violoncelliste, jusqu’à l’apothéose finale où les comédiens seront tous rassemblés sur cette plateforme surélevée pour achever l’histoire de ce récit surprenant aux destins tragiques.

La scénographie, ouverte et large de la première heure permet de faire place à une chorégraphie des corps constamment en mouvements, avant de se resserrer pour former une chambre dans la seconde heure de la représentation. Au milieu de cette chambre gît sur un lit d’hôpital la belle jeune femme aimée. Cette deuxième partie permet d’entamer le deuxième grand moment constitutif de la vie du grand-père de Stefan Hertmans, pour laquelle il s’est passionné. La tonalité tragique de cette seconde partie avec la mort de la bien aimée, puis ironique avec le remariage du personnage éponyme avec la soeur de cette dernière, contrastent avec l’atmosphère brutale et bruyante de la première partie où les corps s’entrechoquent dans tous les sens. Ainsi, nous pouvons louer la prouesse oratoire de la comédienne qui déclame le récit émouvant et frappant de la vie d’un homme dans une époque où il est difficile de retranscrire la psyché humaine d’individus ayant connus la terreur et l’attente insoutenable de la grande guerre, une qualité de vie médiocre, la dureté du travail manuel dès le plus jeune âge, la montée de l’industrialisation, la vie sans antibiotiques et où par conséquent la mort apparaît comme une angoisse profonde qui peut survenir à tout moment. Ainsi, si Jan Lauwers dit s’être rajouté « quelques difficultés » pour parvenir à monter l’adaptation théâtrale du roman de Stefan Hermans, la qualité littéraire de l’ouvrage semble procurer d’avantage les émotions que le metteur en scène a vainement tenté de retranscrire à travers la narration théâtrale d’un récit poignant. L’alliance audacieuse de performance et du jeu semble intéressante, quand bien même le jeu ne se focaliserait pas sur de la pantomime. Nous aurions pu nous attendre à des mouvements de danse contemporaine dont la grâce aurait su retranscrire la sagacité d’une pièce de théâtre à l’idée d’adaptation intéressante.

Pauline Derosereuil

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photographe : Maarten Vanden Abeele

Categories: MC93, Théâtre