Goat / Ben Duke – Ballet Rambert / Théâtre des Abbesses

Au théâtre des Abbesses, donc, à 20 heures ce mercredi 17 avril, le ballet Rambert qui nous vient du Royaume-Uni est mené par Ben Duke afin de poser sur les planches Goat. 55 minutes qui s’achèvent sur un « Déjà ? » de la femme installée devant moi, réaction à laquelle consent volontiers ma voisine, exprimant toutes deux à haute voix cette sensation que j’ai de rester sur mon appétit.

Parce que c’était bien. C’était très bien et c’est bien le problème : on serait bien restés deux heures de plus.

Parce qu’il n’y avait rien à redire à la musique. On secouait tous la tête, moutons, chèvres, sur les chansons de Nina Simone splendidement interprétées par Nia Lynn. On riait tous, et de bon cœur, quand Miguel Altunaga interrogeait, devant un caméraman assidu et à la façon un peu gauche d’un reporter importun, les danseurs en transes parodiques supposés illustrer « la trahison », « l’injustice » et « la stigmatisation des personnes tombées dans l’addiction ». On était immergés dans l’histoire, celle de cette classe de danse qui s’embrasait sur les chansons de Nina Simone et qui choisissait, en rappelant effectivement le Sacre du Printemps, le sacrifice d’un des leurs alors sommé de “dance to the death.

La chorégraphie alliait mouvements saccadés et fluides, des enchevêtrements de corps qui s’effaçaient parfois pour crier les paroles de Nina Simone qui prenaient alors un tout au sens, celui de l’engagement.

Véritable hommage à la chanteuse, réelle performance artistique, originale et émouvante, j’étais heureuse de découvrir le ballet de Rambert et de redécouvrir Nina Simone. Même si le temps a passé trop vite, laissant traîner un goût de trop peu qu’on satisfît avec une playlist de Nina Simone en rentrant chez soi – et peut-être était-ce l’effet escompté ?

Valentine Lesser


Goat est une pièce de théâtre réalisée par Ben Duke et le Ballet Rambert. Un ballet pour du théâtre ? Car la danse raconte elle aussi une histoire, bien que l’interprétation de mouvements reste très abstraite et subjective.

Mais cette fois-ci, le metteur en scène Ben Duke a pris parti d’expliciter les mouvements exprimés par les danseurs, par le moyen d’un journaliste digne de BFM TV. Une mise en abîme comique se crée quand ce journaliste de l’extrême décrit ce qu’il voit sur scène – scène que nous voyons par nous même mais aussi à travers sa caméra. Il tente désespérément de nous apporter plus d’informations à partir de celles que nous avons tous sous nos yeux : des femmes, des hommes, dansent sur une musique qui s’impose à eux. Expriment-ils quelque chose de plus conscient que les mouvements guidés par la musique ? Souffrent-ils, sont-ils heureux, comment le savoir ? Le journaliste ne peut se contenter d’imposer son regard étranger à ces gens, il doit savoir, tout savoir – jusqu’à demander à l’un des danseurs désigné comme sacrifié ce qu’il ressent quant à sa mort prochaine – car à l’antenne on veut du gore, du glauque, du sensationnel, s’immiscer dans l’intimité des autres. Mais nous ne sommes pas plus avancés quand un danseur lui dit qu’il exprime la haine à travers sa danse, l’autre la trahison, l’autre le jugement… Au contraire, imposer une signification brise la magie même de la danse, c’est la réduire.

C’est bien sûr sur un mode comique que joue le journaliste, et c’est en effet très drôle tant c’est absurde. Mais pourtant pas si éloigné de notre réalité. Goat dénonce bien l’impudeur et l’irrespect de certains médias d’aujourd’hui. Le journaliste lui même comprend la perversité du rôle qu’il a, et s’y refuse à la fin de la pièce pour prendre la place du danseur sacrifié.

Les rôles sont ainsi poreux dans la pièce : le journaliste remplace un danseur, les danseurs sont proche d’être acteurs par leur danse, les musiciens sont eux aussi danseurs (la pianiste est à elle même un spectacle, tant elle vit ce qu’elle joue). Bref, tous sont liés et connectés par un même élément : Nina Simone et sa musique vibratoire.

La porosité des rôles est subtile et bien faite car tous sont connectés, excepté un élément qui m’a paru hypocrite de la part du metteur en scène. Il veut rendre hommage à Nina Simone, une femme noire qui s’est battue pour que la société reconnaisse les droits des personnes noires. Pourtant, la chanteuse, Nia Lynn, est blanche. Là n’est pas le problème, car je ne pense pas qu’aujourd’hui il faille limiter l’attribution d’un rôle selon une couleur de peau, qu’un blanc puisse jouer un noir et un noir un blanc afin de dépasser justement les stéréotypes. Ce qui m’a dérangé est que ce soit une danseuse, noire, qui ouvre la scène en chantant Nina Simone. Elle chante remarquablement bien, elle incarne Nina Simone, le temps de…5min.

Pourquoi faire semblant d’attribuer le rôle de Nina Simone à une femme noire au début pour ensuite laisser la voix de Nia Lynn prendre le dessus ? Si Ben Duke a pris le parti de prendre pour chanteuse une blanche, qu’il le prenne totalement. Et s’il souhaite passer au dessus des couleurs, qu’il fasse chanter la danseuse autant que Nia Lynn, car le fait d’utiliser sa voix seulement au début la réduit à entrer dans le rôle d’une noire plutôt que de la chanteuse Nina Simone.

Mis à part cet aspect qui me semble hypocrite, la pièce est excellente. Alternant théâtre comique et danse expiatoire, les danseurs, acteurs et musiciens nous transportent sur le fil des voix Simoniesques.

Romane Dietrich


Photo : Foteini Christofilopoulou