Forme simple / LOÏC TOUZÉ / Théâtre de la Bastille / Novembre 2019

Image d’entête : Le Double, Ronan Rivière. Photographie de Martin Argyroglo

C’est dans une petite salle intimiste où le spectateur se sent presque sur scène que trois danseurs s’élancent devant un clavecin d’où s’échappent les Variations Goldberg de Bach. Voici en résumé le cadre du spectacle que le danseur et chorégraphe Loic Touzé offre au Théâtre de la Bastille, 76 Rue de la Roquette.

Forme simple, un titre où tout est dit et pourtant… Une note, un léger mouvement de coude, un silence, un regard posé et « 1, 2, 3 », fait le tempo. « Première, seconde, troisième », font les danseurs. Cadence et postures, tout commence comme une leçon de danse. Trois visages fardés de blanc, chignon, tresse serrée, crâne rasé, à la fois danseurs et pantomimes, deux femmes et un homme déploient lentement bras-mains-doigts, jambes-pieds-pointes. La légèreté de la langue musicale et la lenteur du langage corporel créent, dès les premiers instants, l’harmonie et la fusion entre musique et danse.

Blandine Rannou, claveciniste de renom, s’emploie dans un jeu plein de couleurs et de vivacité à suivre les respirations, n’hésitant pas à laisser une place centrale au silence. C’est dans cet interstice et à mesure que les variations progressent que les corps se lient au clavecin en ayant recours à des mouvements et des postures toujours plus inventives les unes que les autres. On rit à l’évocation d’un chevalier, suscitée par des gestes simples ou des positions loufoques. L’expressivité interpelle le spectateur et on se surprend à sourire, souvent, malgré nous. Forme simple, donc comme une valse des corps, valse des notes qui à mesure que les variations se succèdent va en s’intensifiant autant sur les visages des danseurs que sur les jeux scéniques.

Les regards avec le public deviennent de plus en plus profonds, la chorégraphie des corps plus brutale tout en restant à un tempo ralenti. Les chignons se desserrent, le rouge raye les lèvres et le blanc des joues s’effrite. Serait-ce pour montrer la dureté d’un monde où maquillage et tutus ne sont que des artifices masquant la rivalité des coulisses et ce qui peut se cacher derrière la complicité de la scène ? Jeu d’échos et de correspondances où lenteur et légèreté cachent quelque chose de plus enfoui, on en ressort émerveillé tant par la prouesse artistique qu’auditive et visuelle. Allez-y.

— Marie BOSSÉ

Simplicité d’entrelacements

Dans l’obscurité de la salle, on aperçoit sur scène des silhouettes humaines à peine visibles qui semblent se mouvoir lentement, on entend des notes singulières sortant de l’ombre, calmes, claires. Petit à petit, comme un rideau invisible, les lumières s’allument et la scène apparait maintenant aux yeux des spectateurs : un clavecin au milieu, trois figures immobiles sur scène et rien d’autre.

C’est ainsi que commence le spectacle Forme Simple, le mardi 19 Novembre au Théâtre de la Bastille : une heure d’interaction entre la musique d’une sélection de quinze Variations Goldberg de J.S.Bach et la danse de trois danseurs, sur la chorégraphie de Loïc Touzé.

L’Aria initial donne au public une sensation de suspension temporelle et émotive due aux différents choix de la mise en scène. Tout d’abord, les trois danseurs, deux femmes et un homme, ont le visage peint en blanc, leur donnant des allures de masques imaginaires, avec des expressions impassibles et étrangères à tout ce qui se passe autour d’eux. Mais si au début on sent comme une froideur dans l’atmosphère général, elle s’efface par la suite grâce à l’interaction entre les danseurs et le public, lorsque, chacun leur tour, ils s‘approchent des premiers sièges de la salle ou encore, au moment où des chorégraphies burlesques et presque comiques décrivent la musique d’une façon ironique, suscitant ainsi l’hilarité parmi le public.

Un trait absolument remarquable de cette performance est d’avoir ajouté l’art de la danse sur une musique qui est l’emblème de la musique instrumentale pure. La vraie surprise est de constater comment ces deux arts réussissent à garder leur propre autorité et indépendance tout en se valorisant mutuellement, sans prévaloir l’une sur l’autre mais, au contraire, en s’harmonisant bien ensemble.

J’ai également beaucoup aimé l’idée de rapprocher une musique polyphonique avec trois danseurs, qui semblent justement vouloir représenter cette intrigue de lignes mélodiques. La mélodie est donc rendue évidente par les mouvements des danseurs.

L’agogique qui varie dans chaque Variation est très bien accompagnée par les chorégraphies et par le rythme de la danse. Les temps les plus statiques sont accompagnés par des mouvements lents et détendues et les temps les plus rapides par des mouvements plus serrés et des entrelacements parmi les corps. Cette attention à une harmonie générale, se concrétise aussi dans une composition circulaire, qui commence avec un rythme lent qu s’intensifie, puis retourne au calme initiale.

La simplicité et neutralité des coutumes s’adaptent parfaitement à la pureté du style de Bach, en valorisant soit la rigueur musicale soit les mouvements représentés sur la scène. Même la scénographie, assez sobre, à part la beauté de l’instrument ancien avec ses décorations raffinées, permet aux spectateurs d’entreprendre un retour vers la simplicité, guidé par deux expressions artistiques qui se subliment.

— Cécilia Maria FRANCO

Une pièce dans laquelle les mouvements de trois danseurs répondent aux notes d’un clavecin. Une pièce dans laquelle un chorégraphe, Loïc Touzé, fond ensemble danse et musique pour n’en faire qu’une forme, une Forme simple.

Cet ensemble est à découvrir au Théâtre de la Bastille. Une mélodie n’est pas qu’un enchaînement de noires, croches ou soupirs. Elle est une langue, la partition une page pour écrire ses sentiments. Ceci, le chorégraphe l’a bien compris. Forme simple, c’est une lecture des Variations Goldberg de Bach, puis une imagination des émotions ressenties. Un travail d’interprète, une démarche artistique.

Mais il y a ceux qui aiment se rendre au théâtre pour penser, d’autres pour souffler. Avis à ces derniers, la danse contemporaine est parfois hermétique. Si elle ne vous saisit pas, c’est à vous de faire effort pour entrer dans l’œuvre présentée. Forme simple – que dis-je, complexe – n’échappe pas à cette loi. Démarche honorable, donc, mais résultat satisfaisant, ou non, selon les attentes de chacun.

— Maévane DOËGLÉ

Forme Simple, mis en scène par Loïx Touzé et joué au Théâtre de la Bastille ce 19 novembre, m’a laissé une impression de malaise, de cyclicité désaccordée et laborieuse qui n’est pas sans rappeler celle de l’existence même. Une mise en scène dépouillée, sans décor, sans surélévation des trois danseurs par rapport au public, sans effet de lumière particulier, avec des costumes neutres et un maquillage qui accentue les grimaces du visage en en gommant les expressions naturelles, caractéristique des mimes. Le seul objet sur scène : un clavecin, instrument magnifique placé en position centrale, en retrait, et qui constitue à lui seul la continuité du spectacle du fait de sa solitude dans l’univers musical de la représentation, au-delà des accrocs réfléchis d’une chorégraphie qui illustre la douleur d’un enfermement invisible.

Ce sont donc les danseurs avant tout qui incarnaient de brusques contradictions dans les divers aspects de leur jeu. Leurs visages hébétés et naïfs de mimes, peints en rouge et blanc, basculaient parfois brutalement dans un régime de grimaces horribles et clownesques qui faisaient rire le public. Leur corps, pleins de grâce contenue dans la lenteur des mouvements, entraient parfois tout à coup dans une transe frénétique accompagnée par les trilles des Variations Goldberg de Bach, avant de se figer, au cœur les soupirs de la partition, dans des tableaux vivants douloureusement contorsionnés, en semi-lévitation, dont le grotesque grinçant – là encore source de rires de la part du public – touchait sans nul doute à une forme de sublime qu’on trouve selon un mode analogue dans les sculptures torturées et tordues de Rodin.

Tout l’étrange de la performance résidait ainsi dans ces brusques retournements sans régularité, parfois entrecoupés de séquences que j’appellerais circulaires, pour le choix des mouvements réalisés alors (rondes presque enfantines ou danses du sabbat, roues simultanées ou en décalage les unes par rapport aux autres, tours des danseurs sur eux-mêmes dans une immobilité tremblotante évoquant la figure des ballerines des boîtes à musique, avec la régularité du mécanisme et ses accrocs ponctuels). En cela, le clavecin avec ses notes tintinnabulantes est longtemps resté le point d’ancrage continu et rassurant de la représentation : par-delà les contorsions, les arrêts, l’absence de chorégraphie symétrique des corps, il laissait se déployer dans l’espace sonore sa mélodie chaude et rassurante.

Et puis, brusquement, le clavecin lui-même est entré dans le mode du bizarre. Au sortir d’un morceau particulièrement enjoué qui avait presque réuni les danseurs dans une symbiose parfaite, la claveciniste s’est lancée dans une long passage silencieux ; appuyant sur les touches, elle semblait ne plus solliciter les cordes, et le son des blocs de bois s’enfonçant sur le clavier s’est substitué aux notes habituellement reliées aux touches. Ce moment de silence relatif a laissé le public en haleine ; les danseurs, hors de scène et dans l’ombre, étaient alors immobiles, et la musicienne virtuose se déchaînait sur son instrument avec passion, sans qu’aucune mélodie n’en sorte. Ce fut, à mon sens, l’acmé paradoxale de la représentation, le moment à partir duquel peuvent se comprendre tous les autres.

S’y réalise le grotesque clownesque de Forme Simple, et s’y déploie le vide qui constitue l’essence pleine de la représentation : c’est dans le silence incomplet, dans l’immobilité partielle et tremblante que se conçoit la mélancolie simple et insolvable de ce monde où rien n’est total, complet, où les notes ne sont pas rondes, où les mouvements n’aboutissent pas, où la face bien lisse des danseurs se met à fondre sous l’effet de leur sudation et des frottements entre leurs corps. Le tableau final est navrant et sublime : trois danseurs, échevelés, au maquillage abîmé, dans des postures toujours contorsionnées et une semi-pénombre – toujours incomplète – qui laisse deviner le clavecin dont le son, dans la phase finale du spectacle, est redevenu régulier et gai, comme pour signifier que la représentation est cyclique, que les débuts laborieux, les milieux désaccordés et les fins dynamiques reviendront perpétuellement.

— Éloïse BIDEGORRY