Fin de l’histoire

Théâtre | Théâtre national La Colline | En savoir plus


J’ai assisté à la représentation de la pièce Fin de l’histoire le mercredi 25 novembre au théâtre de la Colline.

Le fil conducteur de la pièce est la figure traditionnelle du poète incompris qui est incarné par un jeune aristocrate désabusé. Ce poète souhaite intervenir dans le déroulement des événements politiques en cours en Pologne, en 1939. L’occasion lui est donnée mais cela n’a aucune incidence. Les ambitions humaines l’emportent au détriment de la raison.

La pièce est bien interprétée par les acteurs qui passent habilement de leurs personnages originels aux figures philosophiques et historiques.

Le déroulé de la pièce est bien rythmé. Les propos sont par moment ponctués de références musicales actuelles (Queen, Cabrel…), et de petites pointes d’humour permettant de dynamiser l’ensemble. Ce qui est fort souhaitable puisque la pièce dure 2h40min. Toutefois malgré l’excellent travail d’écriture, les propos sont par moment un peu longs et ont pour conséquence de perdre le spectateur.

La pièce entremêle la sphère privée du poète à l’histoire internationale et interroge sur l’implication des hommes dans ce déroulement. Le propos est ponctué de réflexions philosophiques traitant de la fin de l’histoire. Malheureusement, le spectateur sait par avance de quelle manière s’achève la pièce, l’histoire de même les personnages ont déjà compris ce qui se trame. La fin, même si elle est évidente, surprend le spectateur qui ne pense pas assister dans un théâtre à une telle manifestation de la guerre (fumée, cendres…). De la terre tombe littéralement sur scène.

Armelle Jammet

A travers cette pièce de théâtre, Christophe Honoré nous plonge dans la Pologne de 1939, aux prémices de la guerre. La pièce débute dans une gare où le jeune Witold attend un train en compagnie de sa famille pour partir loin de son pays qui se prépare au pire… Et l’on attend. L’horloge de la gare représentée sur la scène est statique, comme l’ensemble de la représentation durant laquelle il ne se passe rien. Ou du moins, rien de ce qui a été annoncé initialement. Là, on aimerait que cette horloge se mette à fonctionner pour nous indiquer le temps restant à subir ce supplice : 02H45 sans l’ombre de l’intrigue avancée semble plus long que l’éternité.

Alors voilà, on se retrouve devant un jeune homme et sa famille dans une gare (qui parfois n’en est pas une et prend la forme d’un lieu que nous ne comprenons pas) et l’on attend en même temps qu’eux. La représentation prend la forme d’un spectacle de cirque, ou d’une pièce de Vaudeville mal menée et plus que vulgaire qui ne sert en rien l’histoire… s’il y en avait une. Ainsi, on assiste à une multitude de tableaux tous aussi absurdes les uns les autres, qui nous éloignent du sujet et, qui plus est, ne provoquent pas le moindre sourire : danses à la queue-leu-leu, insultes à la chaîne, dénudations inopinées, hurlements hystériques… Le tout sans raisons ou justifications apparentes. Est-ce fou ? Oui. Mais une folie exacerbée ni drôle ni pertinente. On se croirait à un mariage ou un « pot-de-départ », à la seule différence qu’ici on ne rit pas : on s’interroge, on essaie de comprendre et l’on regarde son collègue d’à côté en se demandant « Pourquoi ? ». Tout cela sans compter sur les nombreux anachronismes qui prennent places, n’ont aucuns sens ou intérêts quelconques, et suscitent d’autant plus notre incompréhension grandissante. Oui, parce qu’ en 1939 on chante du Freddy Mercury en cœur, on se promène en polo rayé Lacoste et l’on évoque le dernier titre d’une chanteuse à la mode… Ça tombe sous le sens, bien sûr.

On assiste parfois à des monologues écrits avec finesse, interprétés avec émotions qui sont criant de vérités et d’une grande poésie… mais ne sont que des extraits d’un tout autre auteur.

Quant à la mise en scène, Christophe honoré nous présente un cadre esthétique bien que simple et s’ose à la modernité en faisant, parfois, prendre la parole aux protagonistes avec des micros présents sur scène tout au long de la pièce. Et là, encore, on se demande « Pourquoi ? », on en cherche l’intérêt, ou en quoi ça sert la représentation.

« Que Dieu nous pardonne ! » s’exclame la jeune sœur de Witold. Oui ! Que Dieu nous pardonne d’avoir assisté à ça. Quittons au plus vite cette gare dans laquelle nous attendons depuis bien trop longtemps sans même savoir pourquoi et mettons fin à l’histoire… ou à cette histoire sans fin.

Julien Lecroart

Witold Gombrowicz, auteur polonais, a produit une œuvre littéraire et philosophique féconde. La Seconde Guerre mondiale transformera profondément son existence : à la veille de l’invasion de la Pologne, il fait un séjour en Argentine, et ne quittera l’Amérique latine que bien des années plus tard. C’est sur cette date charnière, le mois de septembre 1938, que commence la pièce, long voyage de deux heures quarante cinq minutes dans les méandres des différents écrits de Gombrowicz que Christophe Honoré a ici tenté de rassembler, dans une pièce titanesque.

La gare de Varsovie – décor grandiose – servira de cadre aux déambulations, danses, glissades du jeune Witold (Erwan Ha Kyoon Larcher) au centre de plusieurs protagonistes, incarnés par les mêmes acteurs. Les rôles sont tous triples : à la famille succéderont les philosophes et les dirigeants des nations européennes réglant trivialement, comme à un jeu de société, la question de la guerre. C’est donc bien trois facettes de Gombrowicz que Honoré s’essaye de faire tenir ensemble sur la scène : le jeune enfant terrible de la littérature polonaise, va nu-pieds, lascif et amoureux, l’existentialiste, placé devant l’Histoire, et le poète, faible devant l’écrasante puissance des nations dirigées à la baguette par un(e) Staline (Marlène Saldana) ivre et déterminée. Les thèmes chers à Gombrowicz sont déclinés : la cruauté, l’immaturité, l’irresponsabilité, l’homosexualité, la fascination pour l’infériorité, la méfiance vis-à-vis de la forme et des idéologies sont travaillées dans des scènes souvent hilarantes. Cette création de Honoré prend largement ses libertés par rapport au personnage réel de l’auteur, parfois confondu avec certains de ses propres personnages dans ses œuvres, notamment L’Histoire (opérette). Création personnelle, donc, qui a toutefois le mérite de mettre en scène, avec la même légèreté, malice, teinté de grivoiserie, que Gombrowicz lui-même, des clefs pour entrer dans l’œuvre de l’écrivain.

Jubilatoire est la quantité d’énergie qui est mobilisée sur scène. Les acteurs tombent, crient, hurlent, chantent, jouent, circulent gravement, boivent, fument, chantent à nouveau, pleurent, murmurent. Il n’est pas laissé un moment de répit au spectateur, y compris durant la « pause philosophique », où les pensées de Marx, de Hegel, de Derrida, mais aussi de Fukuyama (que Gombrowicz ne pouvait pourtant pas prévoir) sont mises en rivalité comme sur un ring, fusent, sont martelées, résumées mais non simplifiées. C’est que Fin de l’Histoire semble toujours repousser sa propre fin : le décor s’adaptera pour servir encore à autre chose (pourquoi pas « Yalta 39 », en pleine URSS?), les personnages deviendront toujours d’autres personnages – tout semble ajourné, tourné en dérision pour relancer la grande machine de l’Histoire. Les réflexions sublimes de Gombrowicz, qui émaillent le spectacle, émergent alors sur fond de grotesque, de parodie, de comédie jaune et dérangeante car au fond, c’est bien de la Shoah, de la vacuité de l’Homme, de la friabilité de nos systèmes et de l’échec de notre pensée qu’il est question. Honoré et sa troupe d’acteurs, inclassables et remarquables, un spectacle vivant, généreux, intelligent et électrique.

Louis Tisserand

A la fin, le rire Fin de l’histoire du cinéaste et metteur en scène Christophe Honoré s’inspire aux écrits de Witold Gombrowicz pour interroger le rapport à l’Histoire. Une fin exaltée, insensée où fiction et récit documentaire se mêlent pour ne laisser derrière qu’un (fou) rire. Tout commence en 1939 dans la gare de Varsovie. Le jeune Witold Gombrowicz –interprété par le merveilleux Erwan Ha Kyoon Larcher – doit partir pour l’Argentine. Sa famille l’accompagne, sa mère –Annier Mercier – s’est trompée d’heure, ils vont devoir attendre longtemps. Une gare, l’éternel départ vers un autre espoir, c’est aussi la promesse d’une nouvelle histoire. Dans ce lieu coupé du temps, cette famille essaiera d’échanger le cours du temps. Chacun appréhende le monde. Et l’histoire de façon différente. Ils auront trois temps pour l’exprimer. Des âmes errantes rencontrées en chemin prendront part à l’histoire. Le spectacle évolue sous trois formes : la famille, la politique et pour finir la philosophie. Witold sera le fil rouge de cette fin, les autres personnages deviendront Mussolini et Fukuyama pour le père – Jean-Charles Clichet – Jacques Derrida et Edouard Daladier pour la mère. Les deux frères et la sœur de Witold camperont les rôles de Staline, Hitler et Chamberlain pour après devenir Hegel, Karl Marx et Kojeve. Witol aimerait changer le cours de cette histoire, de chacune de ces périodes marquantes qui ont laissées derrière elles l’horreur. Mais rien ne doit bouger car même dans les pires moments de notre histoire, l’horreur laisse place à l’inspiration et à la grâce. Nous avons eu la Shoah, elle nous a donné Primo Levi, des réponses légères certes mais qui illustrent l’optimisme de cette pièce. Witold voudrait « atteindre le lieu où se crée l’Histoire », ce lieu est le présent et il faut accepter les traces de nos prédécesseurs avec tout ce qu’elles ont de terrible. Witold ne l’accepte pas, il peindra sur les murs de la gare « Pleurer sur nos espoirs détruits ». La jeunesse ne sait plus où est la place dans ce monde qui va mal. Comment vivre dans un monde qui continue de se gâcher? Cette interrogation terriblement actuelle, laisse les spectateurs sans réponse. Le Théâtre apporte une réponse, cette pièce propose la réinvention et l’espoir. Un espoir parfois fou et incongru. A la fin, il y a le rire des spectateurs. Certains seront partis en route mais qu’importe, ici, le théâtre est osé, la scénographie d’Alban Ho Van somptueuse, les acteurs incroyablement justes. Alors oui, prenons nous au jeu de cette folie : celle de rire de l’histoire.

Marion Crubezy

C’est partagée que je suis sortie de Fin de l’Histoire, ce mercredi 25 novembre. De toute évidence, Christophe Honoré propose un spectacle de qualité, dans lequel la réflexion sur la conception de l’Histoire est mise à l’honneur. Toutefois, j’ai été parfois mal à l’aise face à ses choix d’utilisation et de mise en scène de la violence. Le spectateur comprend bien que c’est une façon de choquer celui qui regarde, de le mettre mal à l’aise et de le sortir de son état confortable de récepteur. Mais l’on peut se demander jusqu’où la violence sert la représentation. Est-il nécessaire d’assister à des scènes d’humiliation corporelle, comme la tentative de viol, ou d’humiliation verbale, comme la répétition de danse forcée de Rena sur son petit frère Witold ?

C’est une sorte de farce que propose Christophe Honoré, entre rire gras et tragique du contexte historique de la Second Guerre Mondiale. Sont liées à la fois l’intime d’une famille, qui est venue six heures en avance à la gare pour accompagner le plus jeune avant son départ pour l’Argentine, et le général d’un monde, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. L’on peut parfois interroger le rapport entre les deux échelles de représentation, mais le tout fonctionne plutôt bien puisque c’est bien le jeune Witold, futur grand écrivain, qui fait le lien entre cette famille particulière et la réflexion sur l’Histoire.

Toutefois, que l’on ait apprécié ou non le spectacle, on ne peut qu’applaudir la performance des huit acteurs. Durant près de 3h, chacun d’entre eux se démène sur scène, ayant, à tour de rôle, une partie difficile à jouer, qui mêle émotion et réflexion. Notons deux moments d’anthologie : le dialogue entre les différents philosophes (Hegel, Derrida, Fukuyama, Marx…) précisément autour de cette notion de « fin de l’Histoire » et la recréation d’une conférence de Munich bis où Hitler, Staline, Mussolini, Daladier, survoltés, se partagent le monde entre eux.
La scène elle-même, aux dimensions imposantes, est extrêmement riche. Chaque objet compte et l’appropriation qu’en font les comédiens est remarquable. Tout y devient symbolique : les mots peints, en direct, par Witold à la peinture blanche, les bancs de la gare transformés en bancs de conférence, l’utilisation des micros pour différencier l’importance de la parole (mais également montrer physiquement ce qu’est une « prise » de parole), enfin le plus important peut-être aux yeux du spectateur, l’horloge qui décompte le temps de la représentation à la minute près et qui symbolise à la fois le temps de l’histoire et le temps vécu par chacun dans la salle.

Marion Rosset

Après Nouveau roman, dernière création très remarquée de Christophe Honoré à la Colline, « Fin de l’histoire », nouveau spectacle hors-normes, impur, fascinant, est à coup sûr un coup de maître.

Bien sûr, ce périple, cette pièce-fleuve qui emporte le spectateur durant trois heures souffre de quelques défauts qui sont presque le revers de ses qualités : une action proliférante, qui ne connaît presque aucun moment de pause, et qui déborde à l’occasion du spectateur le plus attentif ; un tohu-bohu de voix entremêlées, de dispositifs scéniques pléthoriques et sans cesse mouvants qui rendent la lecture du spectacle parfois difficile (peinture, tapis, vitres de couleur en fond de plateau, etc.).

Il faut rappeler que Christophe Honoré reprend librement la trame d’une pièce achevée du polonais Witold Gombrowicz, l’Histoire, qu’il agrémente largement du journal du même, et de son essai « Contre les poètes », et en place l’action au moment où l’histoire bascule dans le chaos le plus profond. Le jeune Witold s’apprête à entamer son voyage vers l’Argentine, où il est invité suite à la publication d’un livre. Lui, l’artiste de la famille, le créateur qui dénigre le monde des poètes, ridiculement disproportionné et coupé de tout ancrage réel, lui qui veut rencontrer le lieu où se crée l’Histoire dont il sent qu’elle atteint tragiquement un point de non-retour, par une malice très appréciée du metteur en scène, apparaît dans une première scène, devant la gare de Varsovie. Scène franchement comique, qui met en scène une famille, non pas Groseille mais « Gombro », mais dans la crudité de ses tendresses, de ses railleries familières, de ses rapports de confiance et d’autorité sans le moindre chichi : comment passer neuf heures sans s’engueuler parce que « Maman » a mal lu l’heure sur les billets ? Quelle surprise que cette bonne tranche de rire pour qui s’apprête à explorer la fin de l’Histoire.

Honoré se retrousse les manches et accomplit un pari fou : faire dialoguer la petite histoire avec la grande, la douceur, les goûts et les accrochages familiaux avec la lutte acharnée et sournoise des grands faiseurs de l’Histoire, l’amour d’un couple sauvage avec l’ardeur de la grande révolution prolétarienne qui fait vibrer le cœur de l’amoureuse de Witold, Krysia, l’analyse philosophique de la meilleur tenue, etc.
Très dense, peut-être trop, mais manifestant un souci permanent de faire dialoguer les registres, et se succéder des scènes intimes et la mise en scène finale du cataclysme. Christophe Honoré a d’ailleurs fait le choix d’une panoplie d’acteurs extrêmement talentueux, à l’aise dans les moments de rigolade débridée comme dans les plus vifs affrontements.

L’immense avantage dont jouit cette pièce-fleuve est la plasticité de décors telle que l’action se déroule fatalement à différents niveaux : quoi qu’il arrive au cœur de la scène, la famille, la nation, l’Histoire derrière ces vitres, pèsent sur chacun des personnages qui, tour à tour frère, père, ou mère, réservé ou exubérant, grand ponte philosophique, est implacablement mis à nu, confronté à son histoire, qui ne fait qu’une avec le cours nécessaire de l’Histoire.

Créer, mais de manière d’autant plus idéale qu’elle touche à la réalité et s’abreuve à une source impure. Ce spectacle est une grande fresque mentale et fondamentalement désordonnée – au moment où toutes les histoires, tous les désirs et tous les délires se télescopent, où Francis Cabrel, Queen et les chansons à boire font terriblement sens, un sens vertigineux.

Martin Chevallier
Photo : Jean-Louis Fernandez