Fidelis Fortibus

Cirque | La Villette – espace chapiteaux | En savoir plus


Un clown dans un costume de liftier, trop grand, délavé et avec un air désemparé nous accueille à l’entrée de son chapiteau. Mais on ne peut pas vraiment parler d’accueil puisqu’il nous dit de repartir. « Non il n’y a pas de spectacle » nous dit-il dans un portugais marmonné. Les retardataires sont presque fustigés et complètement déstabilisés. Une fois installés on peut observer la scénographie assez glauque de la piste. Des tombes en cercles, une corde tendue entre deux poteaux comme un fil de funambule, une échelle, une estrade… tout sent la poussière et le vieux cirque. Nous avons l’impression d’être à l’enterrement du cirque traditionnel. Pendant ce temps, le clown s’évertue à chasser son public mais c’est peine perdue. Finalement il nous explique (toujours en mâchant son portugais) que c’est finit, qu’ils sont tous morts, le dresseurs, la ballerine, l’homme le plus fort du monde… tous les personnages emblématiques du cirque traditionnel.

Mais le public est là pour voir quelque chose alors le clown improvise et s’essaye aux accessoires de ses défunts collègues. Son problème, produire du spectacle, devient son moteur et finalement le clown se révèle être un fantastique magicien, un funambule respectable et même un dresseur de rat. Il a comprit que s’il veut nous voir partir, il faut que le spectacle ait lieu.

Un hommage au cirque traditionnel puisque le clown nous montre bien que les vielles combines comiques fonctionnent toujours. Hommage aussi par la sensibilité de la démarche de Danny Ronaldo qui nous fait bien ressentir sa nostalgie d’un cirque de l’incroyable.

Nora Calderon

Le cirque s’est invité à la Villette et alors que je cours retrouver l’Espace Chapiteau par temps de pluie, j’hésite, me demandant même si je suis arrivée au bon chapiteau. Il s’y fait un silence de terrain de campagne ; là où l’on aurait l’habitude de retrouver le chapiteau des cirques ambulants. Mais voilà je suis à Paris et la magie opère déjà ! J’entre sous le chapiteau en question et c’est un émerveillement grandissant d’une heure qui m’attend. Le froid aussi. Tempéré par la chaleur des spectateurs qui donne l’impression d’être autour d’un feu de bois. Le cercle typique que forment les estrades, délimite le tapis de sciure sur lequel je m’attends à voir quelques animaux rares et dresser, faire leur numéro. La solitude de cet homme nous fait entendre la mort du cirque par le trou de serrure de son imagination. Progressivement, sa poésie nous envahit et toutes les petites lumières qui l’entourent contribuent à l’illusion. Il nous fait rire, il nous fait peur, il nous abandonne, nous laissant nous questionner sur sa prochaine action.

Le clown marmonne en italien ou langue hispano latine…un langage à la fois lointain et si proche par nos racines. Il crée ainsi une distance entre lui, sa pensé et sa volonté qui l’emmènent et nous emmènent avec lui, loin de l’apparence réelle et première des objets qui l’entourent. Le final est un tableau lumineux qui nous fait sourire et réfléchir sur l’art et la place de la création scénographique.

Son but est bien entendu comme tous les clowns de nous divertir et de nous émouvoir. La représentation nous sensibilise aussi à la situation des artistes qui comme lui traversent sur un fil et sans filet les difficultés du métier qui semble s’éteindre… Les spectateurs sont invités à participer en venant aider le clown-jongleur qui sait surprendre et rassurer son publique. Une femme choquée de découvrir que le rat du clown était sous sa chaise va retrouver les traits de l’enfant qu’elle a été en s’exclamant et riant du fond du cœur. Je crois que le clown peut être satisfait de son numéro quand de telles émotions lui sont données.

Chloé Hoarau

La nuit tombe à la Villette; montent le silence, le froid et le sourire qui prévoit le rire circassien, tandis que les spectateurs attendent devant le chapiteau du Circus Ronaldo: c’est Fidelis Fortibus qui les rassemble ce soir d’hiver. Un par un, ils rentrent au chapiteau, un par un, ils se font aborder par Danny Ronaldo en un gromelot italien assez sérieux mais incompréhensible. Quelques fois pris au piège, les spectateurs, croyant comprendre le sérieux du gromelot, sortent du chapiteau se sentant virés, jusqu’à ce que le rire général les convainque de rester. Le spectacle commence dans la négation: « Non c’è spettacolo », il n’y a pas de spectacle, dit le clown. Au début, personne n’y croit. Le ridicule de la situation généralise le rire. Mais peu à peu, le pacte théâtrale transforme le comique en autre chose, très noir; une fois la scène éclairée, le rire est exilé du cimetière qu’est devenu le chapiteau tout entier—« Tutta la mia famiglia è morta ». Timoré et timide, le clown retrouve la confiance en soi à partir des éclats de rire et d’applaudissement des spectateurs. Sur la nouvelle scène où les applaudissements ont rétabli l’espoir, il est à nouveau possible de raconter des histoires. Le clown rend hommage aux morts, un par un, en s’attardant sur chaque tombe pour raconter leur histoire et jouer leur rôle. Mais ce n’est pas tragique. Au contraire, ce sont les plus joyeuses et festives pierres tombales : un monocycle couvert par un manteau rouge et vert, une croix avec un chapeau de magicien…

Seul héritier de tout ce savoir, le clown transforme la mort des ancêtres en vie. Le spectacle devient l’alternance pendulaire entre moments mélancoliques et joyeux d’une grande beauté poétique. Par exemple, lorsqu’il veut rendre vivant le magicien, il prend le chapeau de sa tombe et le secoue. Il n’y a pas de pigeon, il n’y a pas de lapin, mais une plume tombe très lentement, témoignant d’un passé qui n’est plus. Comme aucune femme ne veut être coupée en deux, le clown-magicien ouvre la boîte pour s’installer lui-même. Il jette quelques objets étranges, dont de fausses jambes de danseuse de ballet. Il s’installe pour se couper lui-même en deux, lui, qui est déjà mentalement coupé en deux, par son deuil, par sa perte, par sa solitude. La violence du geste casse la table sur laquelle était la boîte en deux; il est lui-même coupé en deux, mais, mis en difficulté, il ne sort de scène qu’avec une partie de son corps. Caché derrière les rideaux, il essaie de récupérer ses jambes, sans succès. Il décide finalement de prendre les jambes de la danseuse de ballet: et le voilà sur scène, de nouveau coupé en deux mais cette fois en intégrant son passé circassien dans son costume.  Et, dans ce ridicule poétique, le clown prend le risque de la corde raide, image très exacte du rire dans « Fidelis Fortibus », où à chaque instant s’accompagne du vertige des larmes au bord des yeux, de l’angoisse de voir bruler le chapiteau avant la fin du spectacle (parce que le clown hésite à le faire, et l’odeur à gasoil rend plus réel le drame)…

Oui, la corde raide comme image du spectacle, où l’on peut revenir en arrière mais sans cesser de regarder vers l’avant, où l’équilibre entre rire et tendresse d’une part, oubli et réminiscence d’autre part rend possible la paradoxale expérience du cirque-cimetière, bleu, triste, toujours au bord de l’échec. Ce monologue en langue étrangère est un monologue gestuel et un cri poétique qui revendique la dimension familiale du cirque comme tradition, qui commence à s’éclipser dans nos temps modernes.

Daniela Restrepo

Dans son chapiteau planté dans le parc de la Villette, Danny Ronaldo vous accueillera avec sa famille d’artistes circassiens. Danny Ronaldo a créé ce spectacle lui-même avec le soutiens de sa femme Lotte van den Berg. Fidelis Fortibus partage à quel point les relations au sein d’une famille d’artistes de cirque peuvent être fortes et complexes.

Dès le premier regard sur la magnifique peinture et la roulotte à l’entrée du chapiteau, le cadre nous donne une impression d’authenticité. Dans le petit chapiteau, tous les objets nous semblent étranges et uniques, les instruments de musique jouent d’eux-mêmes avec un réalisme déconcertant. Tout cela ajoute une bonne dose de poésie à la représentation notamment à la toute fin du spectacle.

Tous les numéros traditionnels du cirque sont présents, funambulisme, clown, tours d’animaux, jonglage et une longue ascension jusqu’au trapèze réellement vertigineuse. Le fait est que tous ces numéros sont réalisés de façon inédite et très créative. A aucun moment Danny ne fais sentir que ce qui va suivre est dûment préparé.

Ici il n’y a pas besoin d’être enfant pour être happé par l’atmosphère étrange, drôle et légèrement glauque de la représentation. En l’espace de la durée du spectacle, une relation entre le public et l’artiste se créée. Au fur et à mesure que nous en apprenons plus sur les artistes de ce cirque et que l’on aide Danny dans ses acrobaties, le lien se resserre. Cela nous donne, j’ose croire, un bref aperçu des liens qui lient les membres d’un même cirque. De sa part Danny manifeste une grande humilité. On peut même préciser que tout cela se fait sans un mot ressemblant à du français.

L’interprétation de Danny est viscérale et très naturelle. Dans un élan d’humeur il casse des ampoules d’une guirlande par inadvertance, et donne une impression d’improvisation à tout moment. J’ai apprécié sa façon de ne pas faire paraitre les acrobaties « faciles » à réaliser, mais plutôt terrifiantes et dangereuses. La proximité entre le public et l’artiste aidant grandement car le public n’est pas spécialement à l’abris des accessoires jetés dans toutes les directions.

Un numéro de cirque unique, poétique et touchant.

Antoine Ricoux

C’est dans le cadre de la Villette en cirque que se joue, sous le chapiteau de la compagnie Circus Ronaldo, un spectacle qui mêle cirque et one-man show. Danny Ronaldo, seul en scène pendant ce relativement court spectacle, accueille le public sur un ton gêné, en disant qu’il n’y aura pas, précisément, de spectacle… Tous les artistes, en effet, sont morts, et c’est leur tombes ornées des instruments (trompette, cor, flûte, hautbois, tambour, …) ainsi que des accessoires (haltères, balles, tutu, …) caractéristiques de chaque membre de la troupe décédé qui délimite l’espace de jeu. L’interprète, véritable benêt qui ne dira pas un mot de français, s’excuse, jure, déplore la mort de ses camarades – tonalité funèbre qui habitera tout le spectacle et sonne déjà le début de cette petite musique mi-comique, mi-sérieuse, mi-joviale, mi-macabre.

Parce que toutes et tous sont morts, Danny Ronaldo n’a d’autre choix, devant nous, que d’errer parmi les tombes et rejouer, schématiquement, les numéros phares de ses prédécesseurs. Le directeur (forcément méchant), le clown trompettiste, la danseuse en tutu ou le jongleur aux quilles blanches revivront donc à travers le corps dégingandé et maladroit de l’acteur-circassien. S’ils sont absents du spectacle en chair et en os, ils sont bien présents par le son, chaque instrument venant commenter ou accompagner chacune des actions et des numéros de Danny. Et si le rire est bien là (les adresses et les demandes faites au public sont très fréquentes, spontanées souvent, efficaces en tout cas), la tonalité mineure se fait bien plus ressentir, un nombre important de marches funèbres intervenant lors du spectacle, et jusqu’à l’apothéose finale, où Danny empile pêle-mêle toutes les croix et tous les instruments de la troupe décimée, avant de hausser la « sculpture » au sommet du chapiteau, et d’allumer au sein du tambour central une petite lumière…

Ce spectacle n’est en rien un véritable spectacle de cirque, mais l’entreprise est audacieuse ; Danny passe en fait la plupart de son temps à rater ses numéros – c’est-à-dire, à réussir à les rater, à des fins comiques bien sûr, en adéquation avec son personnage décalé, mais aussi dans une idée plus poétique du cirque, dont la louange passe par la mort, dont l’ode n’est possible que par sa disparition, dont la poésie et l’espoir qu’il porte germent en creux de sa déploration. Car le comique est sur le fil de crête avec le tragique, la prouesse technique (escalader un invraisemblable empilage d’objets pour atteindre le trapèze) avec la maladresse (rechigner constamment, implorer l’aide de l’assistance, tout faire tomber et être incapable de redescendre), la légèreté avec la gaffe. On pourrait continuer longtemps une telle liste de contraires, tant Fidelis fortibus, littéralement « fidèle aux audacieux », va puiser dans la nostalgie la force nécessaire pour faire revivre, potentiellement éternellement, le cirque, la rencontre d’un public et d’une scène, l’art somme toute, prenant ainsi la forme d’une leçon de vie.

Louis Tisserand
Photo : Circus Ronaldo