Everyness

Danse | Grande halle de la Villette | En savoir plus


Everyness est un spectacle mettant en scène cinq danseurs aux parcours éclectiques. La musique originale est de Schallbauer et la scénographie est l’œuvre de la designer française plusieurs fois primée Constance Guisset. Le titre est un néologisme qui ouvre sur l’universel, à partir de nos rêves d’amour qui aiment à s’envoler, mais chutent à la rencontre du réel. Everyness éclaire les relations entre amoureux et ceux qui désirent l’être, par changements de partenaires et autres soubresauts émotionnels. Dans chaque tableau, les cinq citoyens expriment leurs différences en matière d’énergie, de style, de morphologie. Cet ensemble est encadré par deux séquences d’envol, l’une près du sol, l’autre résolument aérienne, alors en contact avec le sixième personnage: une sphère blanche et presque transparente. L’œuvre de la plasticienne et scénographe Constance Guisset se trouve en transformation permanente et incarne la plénitude autant que l’épuisement. Son système de sonorisation lui confère une voix singulière qui s’élève au contact physique avec les danseurs.

Le spectacle met en tension les danseurs, leurs relations, et éveille notre esprit et notre curiosité. Les danseurs soulignent de leurs gestes – parfois gracieux, parfois striés et distordus mais toujours signifiants – les rapports de forces. Apparait alors en parallèle une boule de tissus, métaphore des événements, des sensations créées, du paysage état d’âme, de l’état d’esprit du chorégraphe, de celui des danseurs, du notre. Elle peut être violente et tout démolir, mais aussi, parfois, légère ; ces différences sont amplifiées grâce à des effets sonores reproduisant en détail le bruit d’une boule de démolition ou d’une goutte d’eau tombant sur le sol. Cette sphère est les éléments un à un : feu et souplesse, eau et mollesse, air et apaisement, terre et destruction. Wang Rodriguez recrée une ambiance naturelle, lumière, son, danseurs, boule, sont en mouvement perpétuel. Une géométrie dépouillée apporte à l’espace scénique d’Everyness une clarté maximale et la puissance d’un palais asiatique. Malgré un niveau inégal entre les danseurs – les deux femmes tirent leur épingle du jeu – ce spectacle est  hypnotisant. Il est une invitation à la douceur et au désir.

Anna Bellot

WangRamirez propose Everyness au public français du 19 au 22 avril 2017 à la Grande Halle de la Villette.

Le spectacle est incarné par cinq danseurs contemporains. Ils ont des origines différentes. Chacun d’entre eux, tour à tour, parlent de leur pays dans leur langue. Ils entrainent les autres dans cette découverte culturelle par des chants a capella. Un sixième élément est présent. Une sphère d’air. Elle est centrale. Autour d’elle s’articule l’ensemble de la représentation. Incarnant aussi bien une force quand elle est gonflée. Ils doivent lutter contre son action et sa trajectoire. Son souffle, sa descente, ses remontées rythment directement les danseurs, leurs pas, leur mouvement et leur respiration. Wang la prend sur son dos. Elle tente de la maitriser, se bat contre elle. La sphère l’étouffe sous son poids d’air. Les autres l’aident. L’ennemi est apprivoisé petit à petit. Ils jouent avec, la bousculent, lui donnent le rythme qu’ils veulent. La danse est combative, que ce soit entre les deux femmes ou avec les hommes. Le mouvement de l’un guide celui de l’autre. Il est prolongé, abouti. Du haut de la tête, le corps est effleuré de la main pour atteindre la pointe du pied. Les corps s’imbriquent et se répondent. On assiste à une réelle attraction-répulsion des sexes. L’un est le pantin de l’autre. Les mouvements sont donnés à distance. En groupe, parfois coordonnés, parfois libres, le hip hop intervient par des passages au sol, des acrobaties. On se demande s’il y a de l’improvisation. Mais non, la maitrise des corps est parfaite. Le rythme est cadencé par des accélérations, des passages à terre, des sauts qui font penser à des arts martiaux. Tout ça avec une impression de facilité dans l’exécution des mouvements. Dans les ralentis, les corps sont à l’unisson. Ils sont sous l’emprise de la sphère d’air qui va jusqu’à leur donner la respiration à prendre.

Le spectacle offre à voir un laisser-aller maitrisé des danseurs. Tout est en accord. La différence que ce soit celle des origines ou celle des sexes est enrichie de la diversité des danses et des musiques. Un subtil mélange bien dosé qui donne envie d’une suite. On veut que l’expérience se prolonge.

Pauline Fantou

Représenté à La Villette du 19 au 22 avril 2017, Everyness est un spectacle de danse contemporaine chorégraphié et dirigé par le duo de danseurs hip hop Honji Wang et Sébastien Ramirez.

Les danseurs sur scène le soir du 22 avril étaient : Johanna Faye, Salomon Baneck-Asaro, Alexis Fernandez Ferrera alias Maca, Thierno Thioune et Honji Wang.

Sur scène : trois garçons et deux filles, des traits de tous les continents, des habits aux couleurs variées, et des mouvements de différentes qualités. À cette extrême variété visuelle, fait écho celle du son : non seulement la musique passe de la chanson française à la sud-américaine à l’électronique, mais les paroles des danseurs mélangent plusieurs langues.

Le néologisme du titre est sans aucun doute mis en scène par cet éclectisme, mais pas uniquement. Il s’agit aussi, et surtout, de la toutesse du monde et des rapports humains, que les différents tableaux qui composent le spectacle croisent et mettent à l’épreuve. Ce qui demeure constant dans chaque tableau est la haute présence scénique des danseurs, leur aisance dans le mouvement, et leur incessante relation avec les autres : il n’y a jamais de moments de véritable solo, et les corps s’aiment, se défient, se lient, se détestent, se rencontrent, tout le long du spectacle.

Les corps des cinq danseurs établissent donc un rapport à la fois changeant et incessant entre eux, et avec un sixième personnage : une sphère gonflable créée et installée par Kai Gaedtke, qui rappelle un ballon. La montgolfière du tour du monde ? ou simplement la rondeur allégorique de l’universalité ? Quoi qu’il en soit, le ballon – comme les danseurs – est léger, lévite, mais s’écroule aussi, les traînant dans sa chute et étant lui-même traîné.

Cette installation engendre des effets spéciaux qui suggèrent une libération de l’emprise du sol, mais ils sont admirablement agencés : ils ne font que mettre en valeur la danse, la maîtrise technique et la variété des qualités de mouvement, ainsi que les relations entre les corps. Tout donc est en lien, tout forme un tout : rien ne dépasse les connexions corporelles et humaines, en prenant le dessus. C’est l’harmonie propre à la disharmonie des rapports et des émotions humains, rêvés, désirés, réels, conflictuels, amoureux.

Les danseurs mettent magnifiquement en scène un message universel. Face à leurs corps chutant, se relevant, volant et se recroisant, le spectateur est emporté dans le mouvement. Et il a envie lui aussi de rencontre, de compromis, de diversité. De cette complicité tellement viscérale qui ne peut être propre qu’à l’amour ou à la danse.

Silvia Guidice

Honji Wang, danseuse lumineuse et chorégraphe associée à Sébastien Ramirez (dans la compagnie à leurs noms que le couple a créé depuis 2008), rayonne tout au long du spectacle avec une agilité remarquable. La scène de la grande halle – immense – est entièrement noire, sans ornement susceptible de détourner le regard. En contrepoint, les danseurs sont vêtus sobrement, mais de tissus légers, colorés, casual.

Honji Wang s’avance sur la scène vide au milieu des quatre danseurs qui l’accompagnent. Elle est pieds nus, vêtue d’une simple jupe orange, et elle porte sur le dos un sac étrange qui se gonfle lentement, à mesure que les danseurs esquissent quelques premiers mouvements. « Le jour s’est déplié comme une nappe blanche », écrivait le poète Pierre Reverdy. Ici, c’est une boule de tissu blanc qui se soulève comme pour figurer un soleil à l’aurore. C’est une immense respiration : le public retient son souffle. Une énergie époustouflante s’empare des cinq individus. Le public est emporté dans le rêve.

Avec une grâce aérienne, les danseurs enchaînent des mouvements inspirés du hip-hop, parfois comiques, parfois combatifs, résolument oniriques. Une tension hypnotisante circule d’un corps à l’autre : entre attraction et répulsion, chaque geste s’efforce d’exprimer la précarité de l’équilibre où se tiennent les relations entre les êtres humains. « Everyness » : vaste programme, censé donner à voir, quoi ? l’absolu, l’universel, la plénitude, ces infinis auxquels l’homme aspire, et dont le spectacle donne une certaine idée.

La grande sphère de tissu blanc, illuminée de l’intérieur, fait planer sa pesanteur lunaire au-dessus de la scène. Tantôt astre du jour (ou de la nuit?), tantôt matérialisation symbolique de la Terre qui nous rassemble, la sphère incarne aussi la force qui s’exerce sur les danseurs et émanent d’eux.

La chorégraphie se déroule au rythme sidéral d’une musique composée spécialement pour l’occasion par Schallbauer (et je vous invite à (re)découvrir l’atmosphère sonore du spectacle sur son site internet !). Les jeux de lumières accompagnent eux aussi admirablement les temps forts et les basculements de ces affrontements sans parole.

Au sol, les danseurs ne s’embarrassent pas excessivement des contraintes de la gravité, qu’ils s’amusent à défier pour mieux y consentir de temps en temps, faisant alors ressortir la puissance qu’elle détient sur nos corps à tous.

L’un des moments les plus fascinants est certainement celui où la sphère, légèrement dégonflée, reliée par un ingénieux système de corde et de poulie à l’un des danseurs, se met à danser elle-même, secouée par de larges séismes qui répercutent le jeu pleinement maîtrisé du corps avec cet objet grandiose. On ne sait plus lequel du danseur ou du globe est la marionnette de l’autre, tant l’un et l’autre trahissent avec justesse le vertige et les convulsions de la vie, de la liberté, de la douleur.

En bref : allez les voir dès qu’ils reviennent, vous comprendrez.

Justine Leret

Everyness est un spectacle de hip-hop-danse contemporaine monté par la compagnie Wang Ramirez avec Joy Alpuerto Ritter ou Johanna Faye, Salomon Baneck-Asaro, Alexis Fernandez Ferrera alias Maca, Thierno Thioune, Honji Wang. La direction artistique & chorégraphie est de la compagnie Wang Ramirez, la dramaturgie de Roberto Fratini, scénographie de Constance Guisset, gréage  de Kai Gaedtke, musique originale de Schallbauer, création lumières de Cyril Mulon, à la réalisation des costumes  de trouve Linda Ehrl.

Everyness met en scène les aléas amoureux de cinq danseurs. C’est à la fois la représentation des rêves d’amour qui se heurtent à la dure réalité, les changements de partenaires, les « je t’aime moi non plus », les tromperies, les désirs non assouvis et autre cataclysmes émotionnels.

D’abord, première impression : les costumes. Cela fait du bien de ne pas voir des danseurs en lycra noir mais en beaux costumes contemporains, à la fois sobres, proches du quotidien et esthétiques. En un mot : efficace. Cela commence bien.

Des fils permettaient aussi aux danseurs de défier les lois de la gravité ainsi qu’une grosse boule blanche, métaphore de leurs relations amoureuses, nette, imposante, destructrice, pesante, handicapante, vacillante.

Ils sont en tout cinq danseurs à la personnalité forte qui forment cinq énergies distinctes, créant un beau mélange. C’est un spectacle où l’individualité a bien sa place. Ce sont des personnes attachantes qui nous gratifient d’un beaux sourire au moment du salut final, ce qui n’ai pas le cas de tous les artistes, et qui met de bonne humeur.

Les danseurs n’évoluaient pas seulement sur de la musique : la grande boule blanche émettait aussi des vibrations, des ondes, comme un coup de foudre. Ils dansaient sur des phrases parlées, des souffles, des mots jetés ou des chansons qu’ils interprétaient eux-mêmes. Un ballet à la limite du théâtre. J’aime les associations, les représentations non exclusives d’un seul art. Les arts sont comme les énergies : quand ils se rencontrent, ils ne se substituent pas, ils s’ajoutent. C’était un peu comme une mise en scène de leur vie à eux, leur vie de danseurs, leur vie d’artistes : une vie qui lie à la fois la danse et les relations avec les autres (entre autres). Et j’ai trouvé cela touchant de leur part de nous en dévoiler un morceau, de nous inclure pour un moment. Ce spectacle est un partage entre les artistes et le public.

Ce que je reproche, c’est le manque de variation, une représentation assez linéaire, assez répétitive, sans évolution, une mise à la suite de différents tableaux pas toujours évidents à comprendre. Avec parfois des moments de vide, où l’énergie retombait.

Après ce spectacle, on se questionne. On se demande : mais qu’est-ce qu’ils veulent dire par là ? Cela n’a pas fait écho chez moi. Qu’ont-ils voulu montrer ? Peut-être, simplement, il n’y avait rien à comprendre, juste à oublier le reste et de s’imprégner de la qualité du geste.

Garance Marchand

Le spectacle Everyness des chorégraphes Honji Wang et Sébastien Ramirez était à l’affiche jusqu’au 22 avril à la Grande halle de la Villette. Trois danseurs et deux danseuses, vêtus de tenues à la fois décontractées et élégantes, nous proposent une réflexion sur notre lien à autrui. Comme l’indiquent le nom du spectacle, les physionomies variées des danseurs et les nombreuses langues prononcées sur scène, le propos prend d’emblée une dimension universelle. La musique est extrêmement changeante, elle aussi : à tel point que l’on peut entendre à un moment donné de la variété française, et l’instant d’après, de la musique classique.

On se situe dans un temps d’après la tour de Babel et ses prétentions excessives. Les langues sont devenues nombreuses : on parle français, anglais, espagnol ou même filipino. Et pourtant, le spectacle n’est pas surtitré. Comprenne qui pourra. Comme si la langue n’était pas ici l’essentiel, comme si elle était plus ce qui sépare que ce qui unit les hommes. A un moment donné, un danseur s’exprime en espagnol, mais ses mots sont rendus à peine audibles par une musique assourdissante. Quelques bribes se détachent cependant du vacarme : le mot « diferencia » ou la question « ¿Dónde está mi familia? ». Ce à quoi il nous faut être attentifs, ce n’est pas aux discours, mais aux corps, et à ce qu’ils nous disent, à nous tous, polyglottes ou non, des rapports que nous entretenons avec les autres hommes. Il est question de la famille contemporaine dans ses décompositions et recompositions, mais aussi de l’amitié, de la rivalité, et surtout de l’amour. C’est donc de l’ « insociable sociabilité » des hommes, pour reprendre des termes kantiens, dont il s’agit avant tout. La délicatesse des danseurs culmine dans un duo où un homme et une femme sont pris dans le cercle de l’amour : celui de l’attraction et de la répulsion, celui de l’affection, de l’offense, même minime, et du pardon, duquel rejaillit l’affection.

Ce spectacle nous emporte dès les premières secondes, du fait de sa vigueur, de sa fluidité et de son ancrage résolu dans le présent. Le thème des rapports humains y est traité de manière subtile et sensible, sans jamais tomber dans le déjà-vu. La scénographie est cependant beaucoup plus hasardeuse. Quand les danseurs occupent tout l’espace, le spectacle parvient à un haut niveau d’intensité et d’émotion. Malheureusement, pendant toute la dernière partie, la scène est occupée par une énorme sphère gonflable blanche, dont la présence n’a pas lieu d’être. C’est un simple gadget, qui semble plus gêner les danseurs que leur offrir de nouvelles possibilités d’expression. Ce drôle d’oignon géant ne fait qu’encombrer la scène. Il s’apparente à un deus ex machina, qui, au lieu d’apporter des solutions, crée un problème du seul fait de sa présence indésirable : il détourne l’attention, attire les regards pour aussitôt décevoir. On peut par contre saluer le travail qui a été fait sur la lumière : elle rythme le parcours des danseurs, tout en dessinant de nouveaux espaces.

Stéphanie Morel

Perdre pour mieux retrouver la boule

« Everyness », création originale de Honji Wang et Sébastien Ramirez, présentée à la Grande Halle de la Villette dans le cadre du Théâtre de la Ville Hors les Murs, transporte le spectateur dans les méandres des relations humaines.

Cinq danseurs évoluent autour d’un sixième personnage, une immense boule de lumière crée par la plasticienne Constance Guisset. La sphère iridescente est tantôt un pendule hypnotisant tantôt une planète rappelant Melancholia, irradiant le désordre, semant l’incertitude dans le cœur des hommes et mettant à nu leurs blessures les plus profondes. De par sa forme ectoplasmique, elle hante les subconscients et fait resurgir le drame des non-dits qui entrave les relations entre les hommes. Bien qu’immatérielle, elle s’affaisse telle une jelly sur les personnages et les assomme par sa légèreté.

Même si la quête de l’amour et de l’unisson avec l’autre est au cœur de la création, la violence en est corollaire. On se heurte à l’indifférence de l’autre ou au contraire on se trouve dans l’incapacité de l’atteindre tant les démons intérieurs rendent incapable de recevoir l’amour. Plus que l’amour, c’est bien la solitude que la danse tente de dépeindre dans des tableaux de groupe où un des danseurs est en équilibre instable, retenu par le groupe mais attiré par la gravité.

La danse va plus loin que le geste. La musique électronique de Schallbauer accompagne aussi bien le mouvement des danseurs que les oscillations de la sphère. Une narration du corps, du mot mais même du souffle permet de tracer une ligne quasi diégétique. Ainsi un des danseurs s’exclame, à bout de souffle : « Loneliness is when you feel alone in the middle of a crowd » (la véritable solitude c’est de sentir seul au milieu d’une foule).

La création chorégraphique propose un syncrétisme de différents types de danses. Les danses urbaines côtoient la guinguette, les danses indiennes vont de pair avec la voltige. Les techniques de scénographie servent également au mieux le projet. La sphère prend à la fin des allures de force cinétique où les danseurs courent en rond, dans le vide, tels des ombres chinoises emprisonnées dans un film sans fin.

Les danseurs sont à la fois rappelés à un ancrage dans le sol, les attachant à une géhenne terrestre et contingente, et prêts à s’envoler pour rejoindre cette sphère qui promet l’accès à l’universel, à l’idéal, à la transcendance.

Les scènes d’envol, grâce à des câbles ou à au gonflement de la sphère, permettent de donner à la danse une dimension de mouvement dans l’espace en trois dimensions. Les danseurs semblent évoluer au ralenti, comme tout droit sortis d’un film de kung-fu. On aurait apprécié que ces éléments scénographiques soient plus nombreux car l’envol avorté permettait une nouvelle approche chorégraphique du mouvement mais aussi servait le combat des danseurs entre ciel et terre, eux-qui étaient devenus des pantins apatrides, coincés dans un purgatoire céleste. Les deux danseuses, incroyables, apportaient de la douceur, en montrant l’importance de l’amitié quand les relations amoureuses passionnelles riment avec violence. Une très belle chorographie entre les deux danseuses sur le thème de l’appui et du soutien illustrait la solidarité féminine tout en douceur dans une vision de Pietà.

Enfin, le titre de la création « Everyness », un néologisme résume toute l’entreprise de ce projet novateur. Quoi de mieux que de créer un mot pour danser l’indicible.

Victoria Robert

Honji Wang et Sébastien Ramirez présentent au Théâtre de la Vilette Everyness, un ballet contemporain pour cinq danseurs.

Ce ballet évoque l’Amour dans son acceptation la plus universelle, l’amour de l’autre, l’amour d’une famille, l’amour de soi mais également son contraire, le rejet, l’abandon et la  solitude. Ce topos des ballets de danse classique est ici traité avec subtilité par la multiplicité des pistes de réflexion explorées. Du jeu amoureux entre deux amants à la ténacité d’une danseuse agrippée au pied d’un autre, les duos établissent une réelle communication entre les danseurs qui se touchent, s’évitent et se cherchent. Le ballet évolue avec de nombreuses danses à 5 corps. La relation de chaque danseur avec ses partenaires est particulièrement forte et le spectateur est frappé par la synergie du groupe.  Les danseurs se parlent et nous parlent. La langue n’a alors plus d’importance tant les émotions sont fortes. Un des danseurs par exemple ordonne aux autres de partir puis se retourne vers la salle et crie « Go Go Go ». S’instaure alors un dialogue entre la troupe et le public qui permet au spectateur de vivre les relations entre les personnages.

Le ballet est interprété par une troupe certes unie mais composée de cinq danseurs aux styles bien différents. L’énergie, le style et la morphologie de chaque danseur sont mis en avant. Il n’est d’aucune façon question de uniformité. Les danseurs ne semblent pas jouer un rôle pré-établi par le chorégraphe mais au contraire s’expriment avec une grande liberté. Le ballet s’ouvre par la danse robotique d’une danseuse tandis qu’une autre lui répond par des mouvements lents, fluides et graciles. La confrontation des univers personnels des danseurs enrichie la chorégraphie. Ils sont présentés comme des artistes s’exprimant différemment mais pourtant se comprenant. Ainsi, le ballet explore la manière dont plusieurs personnes s’unissent tout en conservant leur singularité.

Cette présence de différence dans une unité enrichie considérablement les relations mais peut parfois créer des tensions, des incompréhensions. Sur scène, l’amour et la haine s’opposent, se croisent. Cette relation du tout au rien, cet Everyness est matérialisé par une sphère blanche créée par Constance Guisset qui se gonfle et se dégonfle, qui s’élève ou pèse sur les épaules des danseurs. Unique élément scénographique, cet objet permet de créer un lien entre tous les tableaux et les danseurs. Cette œuvre par sa poésie, la perfection de sa forme et son caractère évolutif concentre toute la richesse de ce ballet.

Traitant de l’amour mais plus largement des relations dans la société actuelle, ce ballet rend hommage au langage créé par chaque homme pour témoigner de sa vision du monde et à l’écoute de celui qui lui fait face certes différent mais complémentaire.

Léa Thouin

Everyness, ballet de danse contemporaine dirigé et chorégraphié par Honji Wang et Sébastien Ramirez, était présenté dans la Grande halle de La Villette du 19 au 22 avril. Sur une musique originale de Schallbuer, les chorégraphes ont mis en scène cinq danseurs (Johanna Faye, Salomon Baneck-Asaro, Alexis Fernandez Ferrera alias Maca, Thierno Thioune et Honji Wang), ainsi qu’un sixième personnage matérialisé par une imposante sphère blanche presque transparente, imaginée par la plasticienne et scénographe Constance Guisset.

Bien que le programme distribué au début du spectacle décrive ce ballet comme étant une « création qui éclaire les relations entre amoureux et ceux qui désirent l’être, par changements de partenaires et autres soubresauts émotionnels », on peut tout autant l’apprécier en le regardant comme une succession de tableaux abstraits. Le dialogue à la fois géométrique et poétique qui s’est installé entre les trois hommes, les deux femmes et la sculpture molle qui de temps à autres scandait l’espace telle une pendule était riche d’une grande expressivité, laissant au spectateur une forte empreinte émotionnelle. Les chorégraphes ont semblé valoriser l’approche personnelle et intime de la danse de chacun des danseurs qui se mouvaient tous selon un style bien différent. A l’image de la sphère évolutive parfois portée ou poussée par l’un des danseurs et parfois suspendue indépendamment d’eux sur scène, les danseurs se caractérisaient par la diversité de leur approche gestuelle qui évoluait au cours de la représentation en entrant en communication les une avec les autres. L’une des danseuses avait un rôle qui se détachait manifestement des autres, et tandis que ses premiers pas étaient robotiques et saccadés, elle a plus tard dansé de manière extrêmement fluide, légère et aérienne lorsqu’elle réalisait un duo avec l’un des danseurs. De la même manière que cette sphère évanescente emplissait et désemplissait l’espace, les danseurs utilisaient leur capacité physique à occuper l’espace par leur dispersion sur scène et leurs gestes amples, gracieux et expressifs, tout en faisant paradoxalement prendre conscience du vide autour d’eux. Ce choix de conserver l’énergie et la sensibilité de chacun permettait réellement de faire prendre conscience au spectateur de l’unicité de chaque danseur, et par là, de l’unicité de chaque homme. La tentative de communication des danseurs avec la sphère apparaissait comme la tentative de chaque homme de saisir une réalité en constante évolution, de saisir l’insaisissable, comme dans un rêve.

Légère ou écrasante, lumineuse ou terne, incarnant la plénitude puis l’épuisement, le tout ou le rien, la présence puis l’absence, le mouvement et le silence, cette étrange sphère blanche aux qualités organiques de transformation permanente s’accorde ainsi avec puissance et délicatesse au titre du ballet, le néologisme « Everyness ». Ex-Machina de théâtre grec voué à résoudre les tensions du monde terrien, ou OVNI venu bousculer la perception quotidienne de l’homme ? En confrontant les danseurs et le spectateur à cet objet mystère, Wang et Ramirez nous encouragent à ouvrir notre perception et à exprimer notre différence, à avoir conscience de l’un, et de l’universel.

Lorène Tissier
Photo : Denis Kooné Kuhnert
Categories: Archives, Danse, La Villette