Eugénie

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La pièce s’ouvre sur les efforts d’un couple pour avoir des enfants. Face au désespoir de sa fille (Éléonore Joncquez), la mère (Estelle Meyer) lui lance un couplet féministe prônant la liberté de la femme et le refus de s’enfermer dans la maternité. Très vite, le véritable destinataire de cette dénonciation sociale est le spectateur. La comédienne s’avance devant la scène, face au public, et le regarde très nettement, comme pour mieux questionner ses idées reçues. Le jeu avec le quatrième mur parcourra dès lors l’ensemble de la représentation. La mise en scène brouille toutes les frontières, celle qui sépare scène et salle, mais aussi celle qui sépare les différents moments temporels, ou celle qui sépare la réalité et la projection fantasmatique. La séparation est matérialisée au centre même de la scène, par une sorte de coffre, qui représente tour à tour une remise, une pièce, l’utérus, un cercueil. En jouant avec ces différents niveaux et avec une musique tantôt apaisante, tantôt discordante, le metteur en scène provoque le spectateur, le dérange.

Nous ne pouvons alors que regretter un certain manque de nuances, de subtilité, la lourdeur de certaines blagues nuisant sans doute au propos en lui conférant une dimension trop caricaturale. De même, si certaines métaphores sont bien trouvées et posent réellement le problème de la place de l’enfant handicapé dans notre société, la réaction des parents est un peu trop manichéenne. Les personnages extérieurs au couple proposent une véritable réflexion : peut-on mettre de côté toute considération au nom du désir d’avoir un enfant ? Notre société est-elle prête à accueillir la différence, ou est-elle incapable de s’y confronter et la rejette par peur ? Quand on doit choisir de garder un enfant handicapé ou d’arrêter la grossesse, faut-il prendre en compte ses désirs, ou également le regard de la société ? La dualité du couple met en scène deux positions différentes. Mais à aucun moment, les deux futurs parents ne semblent hésiter. Le père (Jonathan Cohen) ne veut pas de ce monstre. La femme, par instinct maternel, veut le garder. Elle ne changera d’avis, que lorsque son compagnon annoncera qu’il la quitte, pour ne pas voir cet enfant. L’instinct maternel et la morale bien-pensante du père ? Aucun moment de doute ? La question de la place de l’enfant handicapé dans la société dérange assurément le spectateur qui aurait néanmoins aimé plus de finesse en ce qui concerne les émotions du couple.

Adèle Fontaine

Eugénie, c’est d’abord l’histoire d’un couple qui s’aime. Qui n’en peut plus. Qui fait l’amour dans la remise entre deux clients. Qui veut avoir des enfants. Qui a du mal. Qui y arrive. Et puis un choc. La malformation.

Le couple se fracture, la femme veut garder l’enfant, l’homme ne veut pas. Le rapport est sans doute frontal, voir binaire et manichéen, mais cela renforce le caractère dramatique de la pièce.
Peser le pour et le contre. La future mère voit défiler les scènes, le dédain des autres pour sa fille. Méprisée à six ans, en centre spécialisé à quinze… Sa mère, féministe devant l’éternel, l’invite aussi à laisser son enfant. Un peu cliché, le revirement subi de cette mère lorsque son homme lui annonce qu’il la quitte. L’accouchement survient juste après : Eugénie, “la bien-née”, s’appellera Sophie. Elle est en bonne santé. La pièce ne tranche donc pas la question de l’avortement ou non. Dramatiquement et littérairement, cela vaut mieux.

La mise en scène est simple et efficace, les acteurs très satisfaisants. Une photocopieuse trône sur la scène. Celle qui produit en série et qui élimine, par eugénisme, les éléments défectueux. Un client a acheté une imprimante défectueuse au début de la pièce. Il souhaite la changer. La référence est bien venue. Mais un embryon n’est pas une Epson que l’on ramène au magasin.

La pièce manie assez bien les métaphores. Une poupée est utilisée dans la pièce ; on oppose Mondrian et Pollock dans les discussions sur l’art. Mondrian, c’est le « tout beau, tout propre ». Pollock, c’est le sale, désordonné, le difforme.

Derrière ce problème de garder le bébé pour en avoir un exactement comme les autres, qui ne sera pas rejeté par ses amis au bac à sable, se trouve une certaine vision de la société. “Je ne veux pas d’une famille Ikéa”, dit la mère. Ne pas être comme tout le monde. Tirer profit des imprévus. Se prouver que nos vies ne sont pas écrites et rangées à l’avance par des préceptes sociaux, qui commandent, entre autres, d’avorter si l’enfant n’est pas standardisé.

La pièce nous confronte au choix cornélien, directement. Elle tente de nous ouvrir les vannes, de nous montrer des points de vu, peut-être un peu figés ou attendus. Mais elle donne une leçon de tolérance. L’actrice jouant Eugénie demande à sa mère de la regarder. “Je ne ris pas, je jappe. Suis-je un chien ? Je lape ma purée. Suis-je pour autant un chat ?”

François Locuratolo

Côme de Bellescize, ancien étudiant de l’Université Paris Sorbonne, crée il y a peu la compagnie du Théâtre du Fracas avec Vincent Joncquez. Avec cette compagnie composée d’artistes surprenants, il réalise Eugénie. Cette œuvre théâtrale, amène les spectateurs à réfléchir sur les possibilités d’une naissance hors du commun. En effet, l’enfant éponyme Eugénie doit naître handicapée. Son père vendeur de photocopieuse dans une petite boutique et sa mère en proie à une volonté obsessionnelle d’avoir un enfant, ont une semaine pour décider de la garder ou non. Drôle, Poétique, Noire et fantasque, la pièce, épopée fabuleuse, raconte les bouleversements d’une famille confrontée au pire choix.

Dans Eugénie, l’action se déroule de façon chronologique. En effet dès la première scène, après la présentation du père vendeur de photocopieuse, l’humour s’établit avec la conception de l’enfant, alors que le Père, Sam, cherche dans la réserve de sa boutique la photocopieuse voulue par un acheteur susceptible. Après la perte d’un unième enfant, les parents vont consulter un “magicien” pour concevoir une nouvelle vie. C’est ainsi qu’Eugénie prendra place dans la vie de ses parents, sans le vouloir. L’action se déroule de la conception d’Eugénie à la naissance de celle-ci. Bien qu’elle soit chronologique, nous avons des sauts dans le temps fait par l’imagination de la mère. En effet, alors que la mère souhaite mettre au monde Eugénie, elle s’imagine comment sa fille vivra. Des scènes bouleversantes, criardes et attachantes, s’enchaînent sans que le spectateur ait le temps de digérer ce qu’il vient d’assimiler. Eugénie prend elle même place sur scène alors qu’elle se trouve dans le ventre de sa mère. Nous avons donc du théâtre dans le théâtre par l’apparition d’Eugénie en chair et en os sur scène et qui s’adresse à sa mère aimante.

La représentation contemporaine, utilise des décors simples. En effet, il n’y a aucun changement entre chaque acte. Au centre se trouve un rectangle rose utilisé comme réserve, comme tombeaux, ou encore pièce médicale. A gauche une photocopieuse, il s’agit de l’objet le plus important de la pièce. Cette photocopieuse, sert grâce au “magicien” à concevoir Eugénie. A droite, une porte, un lit d’enfant et une chaise, utilisés pour l’Eugénie adulte. Certains de ces objets ont une double utilité, comme le rectangle rose. Mais aussi le lit d’enfant qui symbolise l’enfermement de la mère dans un gouffre, alors qu’elle se trouve en prison. Les barres du lit lui servent de barreaux. D’autres objets font leurs apparitions, tel que la poupée cassée, mais ne font pas partis du décor. Le décor simple, épuré est suffisant pour exprimer ce que peuvent ressentir les parents, mais aussi Eugénie.

Quatre acteurs représentent une variété de personnages. La mère ne possède qu’un seul rôle, notamment puisqu’elle est centrale. Elle est celle qui va mettre au monde Eugénie. Le père possède trois rôles. Celui du père, d’un aide soignant pour handicapés et celui d’un enfant de bas âge. Ces trois rôles sont en contact assez rapproché avec Eugénie adulte, enfant et encore à l’état d’embryon. L’acheteur de photocopieuse joue le rôle du “magicien”, médecin dans la capacité de concevoir Eugénie, un médecin dans un centre pour handicapés, un homme de loi mais également le rôle d’un handicapé amoureux d’Eugénie. Chaque rôle qu’il interprète agissent sur Eugénie et chacun de ses rôles permettent à la mère de prendre conscience qu’Eugénie ne seras pas une enfant comme les autres. Ce figurant bouleverse la pensée de la mère et rappelle sans arrêt qu’Eugénie naîtra handicapée. Puis l’actrice jouant le rôle d’Eugénie et de la grand-mère d’Eugénie, présent deux êtres en stricte opposition. En effet, Eugénie tente par ses paroles de convaincre sa mère de la garder, alors que la grand-mère tente de faire avorter sa fille. Ces deux rôles opposés montrent la divergence des pensées des parents et de chaque parent en proie à cette situation. Ainsi chaque costume correspond au métier exercé et à la simplicité de la mise en scène. Ils sont contemporains. Comme dit précédemment, la simplicité entoure la pièce de Côme de Bellescize. De ce fait, aucun maquillage criard n’est présent. Seuls quelques costumes marque la distinction des personnages entre eux, en particulier s’ils sont joués par le même acteur. Par exemple le père habillé comme un vendeur, enfile un k-way rouge pour jouer le rôle du petit enfant. Ou lorsqu’Eugénie porte une robe rose, la retire lorsqu’elle joue le rôle de sa grand-mère.

L’éclairage couvre toute la scène. Seuls à quelques passages la lumière s’installe sur un personnage en particulier, pour montrer certaines émotions. Lorsque la mère est en proie à une indécision, la lumière ce concentre sur elle.

Les quatre acteurs, font très peu de mouvements. Ils communiquent plus particulièrement avec la parole. Notamment par des cris. Mais les mouvements utilisés matérialisent des sentiments. En effet, les mouvements expriment une terreur, une gestuelle violente, mais ils expriment aussi l’amour envers Eugénie. Les acteurs sont animés par ces sentiments, mais les spectateurs aussi. Disposés en éperons, ils sont possédés par des pulsations révoltantes ou des pulsations d’amour. Eugénie adulte, utilise le chant pour s’exprimer. Elle chante lors de sa conception, mais aussi après des disputes violentes. Elle est présente avec ses parents.

Côme de Bellescize, a voulu à travers cette représentation émouvoir mais aussi révolter les spectateurs. Il exprime à travers les personnages qu’il a créés, la façon dont réagissent les parents d’enfants handicapées. En particulier les pensées qui les hantent. En liant humour et tragique, Côme de Bellescize fait passer un message, un message simple celui qui dit qu’un enfant reste un enfant, même s’il naît handicapé. A la fin de la représentation, chaque spectateurs ont applaudis et ont même criés leurs émois. Ils se sont vus sur scène.

Lucie Farand

Présentée au théâtre du Rond-Point du 13 novembre au 13 décembre 2015, Eugénie est une pièce de théâtre qui bouscule les conventions auxquelles s’attend le spectateur. D’un sujet tabou Côme de Bellescize donne à voir une représentation fondée sur l’indicible douleur d’être le parent d’un enfant en situation de handicap. En rédigeant le texte et en se concentrant sur la mise en scène, Côme dresse une tragi-comédie balançant entre le registre comique des paroles d’Estelle Meyer, tantôt mère de la femme enceinte, tantôt se fondant dans le rôle de l’enfant handicapé.

Ainsi, cette pièce, aux premiers échanges comiques où le mari, Jonathan Cohen, tente de convaincre un client d’acheter l’imprimante Canon, laisse très vite place à une atmosphère dramatique propre aux tragi-comédies. La conception de l’enfant, présentée alors machinalement, prend fin et dès lors apparait le tragique et le pathétique pour toucher le spectateur et le repousser dans ses retranchements. L’éclairage sombre, les chants enfantins et redondants semblables à une berceuse qui nous hypnotise, le jeu de rôle des personnages principaux nous invite, en tant que lecteur, à nous pencher sur ce que deviendrait notre vie si l’on apprenait que nous allions, dans quelques mois seulement, devenir le parent d’un enfant handicapé. D’abord inexpressifs, nous serions ensuite dans l’état de lamentations qui pousserait alors à « avorter », à « retirer cet enfant qui prive de liberté » selon la grand-mère. Enfin, après mûres réflexions, nous nous ferions à l’idée qu’un enfant reste un enfant, quel qu’il soit. C’est la posture qu’adopte Eléonore Joncquez, dans la pièce mère de cet enfant, en s’opposant à la volonté de son mari de se faire avorter. Lui refuse de se « condamner », et, par peur qu’il la quitte, Eléonore cèdera petit à petit à l’atrocité du crime, à l’affreuse réalité qu’elle ne pourra pas s’occuper de cet enfant, bien qu’elle le désire profondément.

Cependant, son discours est assez irrégulier dans la mesure où face à sa fille qu’elle décide de nommer Eugénie, du grec « bien-née », comme venant insister sur l’handicap de cet enfant, cette dernière semble déterminée à garder en elle son enfant. Mais, au cours de l’œuvre elle rejette l’image d’une femme hésitante, qui cède trop facilement, contre son intime volonté, face aux reproches de sa mère et de son époux. La scénographie, le décor et les costumes, épurés de touty artifice, permet au spectateur de se concentrer sur cette oscillation et fait d’Estelle Meyer un personnage double, la montrant dans la violence de son langage imageant la raison et dans la douceur, l’innocence voire l’inconscience de l’enfant qui ne demande qu’à vivre.

Profondément touchante, percutante et parfois choquante, Eugénie vient bousculer le spectateur qui, par la réflexion qu’il est invité à mener sur le sujet du handicap, participe également à l’aboutissement de l’œuvre.

Lyamani Obich

Décevante Eugénie

Du 13 Novembre au 13 Décembre, le Théâtre du Rond-Point proposait Eugénie, écrit et mis en scène par Côme de Bellescize. Eugénie a tout pour plaire : un sujet sensible, un auteur qui monte, des bons acteurs. Et pourtant, restera sans génie.

Sam et Sarah souhaitent avoir un enfant. Après avoir fait face à plusieurs fausses couches, la fécondation in vitro réalise leur souhait. Malheureusement cette grossesse est à risque. Si l’enfant nait, il sera handicapé. Ils ont une semaine pour décider de garder l’enfant ou non. La pièce relate cette semaine, cette lente descente aux enfers. Le couple se déchire, l’angoisse et la peur prennent le dessus mais il y a toujours ce désir d’enfant. Eugénie, le prénom était destiné à cette petite fille à naître.

Avec un tel sujet, on attendait une pièce forte, une pièce qui touche, une pièce qui nous pousse dans nos retranchements. Malheureusement, c’est tout le contraire qui se produit. La pièce oscille entre comédie de boulevards et tragédie. Les allusions sexuelles sont lourdes et le comique ne prend pas. Pire, il vient détruire toute la tragédie. A force de vouloir faire rire et pleurer, Côme de Bellescize nous plonge dans le scepticisme. L’auteur voulait aller au bout de ce sujet, il l’a épuisé. Et ce jusqu’au bout, puisque même la fin se révèle catastrophique. Peut-être que le seul intérêt qu’on trouvait jusque-là, c’était que la pièce montrait différentes réactions, qu’elle ne prenait pas position, qu’elle essayait même de nous faire comprendre la difficulté en nous projetant dans le futur. Mais à la fin Eugénie nait et qui plus est, elle est n’a aucun handicap. Mais non ce n’est pas Eugénie, elle aura un nouveau nom : Sophie.

On sort sans comprendre l’intention derrière cette pièce. Pourquoi nous donner cette clef de lecture ? Cette clef soutient quand même le « oui » il faut garder l’enfant. Mais en plus il vient effacer Eugénie. On l’oublie, on nie ce qui s’est passé, ces mots qu’on a eu. Elle est normale donc on l’appellera Sophie.

Certains spectateurs ont ri et pleurer et même applaudi à la fin. Je serai dure avec Eugénie puisqu’elle invoque un sujet sociétal pour s’inviter au théâtre. Elle est même soutenue par une mutuelle qui est « convaincu que le théâtre peut aider le grand public à réfléchir autrement sur les grandes questions sociétales ». Personnellement, j’en suis aussi convaincu mais cela n’est pas le cas d’Eugénie.

La descente aux enfers des parents d’Eugénie c’est aussi la nôtre : quand le théâtre s’emmêle, quand il nous déçoit, quand il nous fait nous questionner sur la sélection des pièces.

Je pardonne à Eugénie mais pas à son géniteur.

Marion Crubezy

Cette représentation théâtrale s’est donnée jeudi 10 décembre au théâtre du Rond-Point. Elle a été mise en scène et écrite par Côme de Bellescize. Les comédiens étaient Philippe Bérodot qui assurait quatre rôles dont celui du médecin, Jonathan Cohen dans le rôle de Sam (le mari), Éléonore Joncquez dans le rôle de Sarah (la femme) et Estelle Meyer tenait le rôle de la mère de Sarah et celui d’Eugénie. Dans cette pièce nous avons affaire à un mélange des genres. En effet on retrouve la comédie, la tragédie et même l’absurde dans certaines situations. Eugénie c’est l’histoire d’un jeune couple qui souhaite avoir un enfant depuis trois ans, en vain. Ils finissent par y arriver grâce à une fécondation in vitro. Mais ils apprennent vite que leur enfant a des risques d’être difforme à la naissance. S’ensuit alors une confrontation entre Sam et Sarah : Sam ne veut pas garder l’enfant tandis que Sarah veut le mettre au monde.

Dans Eugénie nous sommes confrontés à un sujet lourd : celui de décider de la naissance d’un être, celui du droit de vie ou de mort sur un embryon. En effet, si Eugénie née elle pourrait vivre toute sa vie dans l’humiliation et dans l’isolement car rejetée par la société. La laisser naître serait alors un acte égoïste. Comme le relève Sam : pourquoi ne voit-on jamais dans la rue des personnes mal formées ? Il apporte lui-même la réponse : parce que la société n’en veut pas. Mais d’un autre côté en quoi avons-nous le pouvoir de décider de la mort d’un être ? Ce sont donc des interrogations intéressantes, certes, mais lourdes, graves et dont la réponse n’est pas évidente. Le metteur en scène suggère des réponses et c’est justement dans ces suggestions que réside la force de la pièce : à aucun moment il y a les mots « avortements » ou « fécondation in vitro ». Ces mots sont suggérés par des images, des mises en scènes et apportent de la légèreté à la pièce. Plusieurs moments peuvent être choquants – notamment le passage où Sam doit déposer son sperme dans un flacon. Impossible de montrer ça sur scène. À ce moment là je me raidis sur mon fauteuil en espérant qu’il y ait une ellipse et là : coup de génie. Sam commence à nous raconter l’épopée d’un homme qui doit gravir une montagne pour cueillir une graine qu’il doit ramener à la femme de sa vie tout ça raconté d’une telle manière que tout le public riait aux éclats. Il en est de même pour le moment où Sarah est confrontée à ses propres démons intérieurs, à des interrogations à propos de la naissance du bébé. Elle ne nous fait pas part de ses réflexions à voix haute. À la place nous avons droit à une mise en scène. À du théâtre dans le théâtre presque. Chaque message et passage lourd sont montrés de façon métaphorique.

Ce qui fait aussi que la pièce fonctionne c’est son humour. Certains passages sont à mourir de rire et certains personnages aussi (notamment le mari et la mère de Sarah). On rit tout le long de la pièce. Face à ces questions graves on nous permet de respirer, ça fait du bien.

De plus, il n’y a pas de scènes délimitées par le lever et le tomber de rideaux. Les scènes s’enchainent de façon subtile et fluide. Le décor ne change que dans notre imagination. La terre tombée sur le sol au milieu de la pièce restera sur le sol jusqu’à la fin de la représentation. On peut d’ailleurs penser que la scène reflète l’état d’esprit des protagonistes. En effet leur vie leur échappe et leurs idées sont embrouillées, en désordre. Ils sont désespérés, complètement perdus. A la fin de la pièce s’est ainsi que se présentait le sol de la scène : désordonné.

Ce qu’il y a d’intéressant et qui m’a particulièrement plu dans Eugénie c’est le mélange de la réalité et de l’imaginaire. Par exemple Eugénie apparaît plusieurs fois en tant que personnage ce qui n’est pas possible puisqu’elle n’est pas née. Ou sinon plusieurs fois nous sommes spectateur du subconscient des personnages et nous nous demandons si c’est réel ou non (je pense à l’interrogatoire du policier). Seule la fin apporte les réponses à nos questions. Je trouve que cette vision des choses apporte de la modernité et de l’originalité à la pièce. Nous avançons sans cesse sur le fil qui séparé réalité et imaginaire. Parfois la réalité donne l’illusion d’être fausse (notamment à la fin de la pièce) et parfois l’imaginaire parait vrai (lorsqu’on nous montre le probable futur d’Eugénie).

J’ai adoré cette pièce par sa mise en scène subtile (voire ses mises en scènes), son sujet lourd et grave traité de façon légère, drôle sans être vulgaire et intelligente et par ses personnages. J’ai donc été très agréablement surprise : en me rendant au théâtre je me demandais pourquoi j’avais fait le choix de cette pièce et en ressortant je me suis dit qu’il faudrait que je retourne la voir un jour. Beaucoup de questions naissent de cette pièce. Et le problème est montré de telle façon que le spectateur est obligé de réfléchir mais malgré cela la pièce arrive à être divertissante.

Mathilde Rogé

Jeudi 10 décembre 2015, salle Jean Tardieu, Théâtre du Rond-Point, 21 heures. C’est là que se joue la pièce Eugénie, écrite et mise en scène par Côme de Bellescize, et interprétée par Philippe Bérodot, Jonathan Cohen, Eléonore Joncquez et Estelle Meyer. Quand les spectateurs prennent enfin place sur leurs sièges attitrés et que les lumières s’éteignent, c’est un autre monde auquel on accède. Celui d’une histoire atypique, percutante, et assurément touchante. Une phrase clef du texte : « Est-ce qu’il y a l’espèce humaine d’un côté et moi de l’autre ? ».

Un couple très désireux d’avoir un enfant se bat pendant trois ans, en vain. Il et elle ont déjà tout essayé mais persistent, encore et encore. C’est un vide qui s’installe entre cette femme qui veut plus que tout être mère, et cet homme qui veut tant être père. Leur volonté d’être parents est tellement forte, que leurs échecs se font plus cuisants, leur fragilité plus grande et leur déception plus violente à chaque fois. Plus que de la déception, de la colère, c’est de la haine qui se forme, à mesure que le fossé se creuse entre ces personnes liées mais aussi déchirées par le même combat. L’accent est mis sur la femme, qui porte sur ses épaules le lourd fardeau de ne pas accomplir la vie. Vous êtes désarçonnés par la sensibilité extrême qui se dégage des personnages et ce qu’elle provoque en vous. J’ai pleuré, ri, ri en pleurant, pleuré en riant… La tristesse se mêle au ridicule de la vie, vous rappelant combien l’être est burlesque. Vous en riez et pourtant, vous êtes touchés au plus profond de vous-mêmes. Chaque fois que vous entendez Eugénie, – et c’est là la force suprême du scénario : vous voyez et entendez Eugénie, geindre, pleurer, crier, rire ; vivre, alors qu’elle n’est même pas née – c’est une gifle en pleine face que vous vous prenez. Elle vit avant même de vivre, et vous êtes perdus entre rêve et réalité. N’est-ce pas seulement l’illusion d’une maternité ?

Bien que méfiants et quelque peu désabusés, ces parents-en-devenir font appel à un médecin qui jure pouvoir exhausser leur souhait. Ils se jettent alors dans cette aventure…sauf qu’ils ne sont pas au bout de leurs surprises. Après plusieurs mois d’attente, ils apprennent en effet que le bébé pourrait être grièvement handicapé… Une multitude de questions surgit alors. Pour ce couple qui s’est tant battu pour que la « graine » germe, c’est une déception immense. Cette fois la pilule est encore plus dure à avaler, car il leur semble que le sort s’acharne sur eux.
Sujet de conflit et d’incertitude face à l’avenir, Eugénie permet de retracer le chemin tortueux d’un couple qui, par sa véracité, pourrait aussi bien être vous et moi. Entre légèreté et puissance, le scénario, le jeu des acteurs et la mise en scène vous font immédiatement entrer dans leur combat. Vous aimeriez qu’ils aient cet enfant, seulement ce n’est pas si facile. Votre compassion a beau être à son summum, vous ne pouvez rien faire face à leur désarroi.

Les acteurs font preuve d’une puissance de jeu, et d’une diversité indéniable de possibilités d’adaptation : ainsi, Philippe Bérodot passe du consommateur indécis au médecin, et incarne aussi bien le policier manipulateur que l’enfant innocent jouant dans le bac à sable… Le père, joué par Jonathan Cohen, dans toute sa fragilité et sa tourmente personnelle est extrêmement convaincant ; Eléonore Joncquez dans le rôle de la mère, est lumineuse, son jeu est d’une puissance inouïe. Quant à Estelle Meyer, elle tient sa force de la profondeur de ses personnages. Son jeu en tant que future Eugénie est sublime.

Mon avis ? Eugénie est une œuvre formidable. Entre effroi, rire et tristesse, ce théâtre est la progéniture d’un souffle chaud et d’une douche froide. Des émotions transmises autour de questions auxquelles on ne trouve pas toujours de réponse vous bouleversent. Un jeu des acteurs à vous couper le souffle – une richesse et une véracité de jeu qui ne se voient pas entravées par la multiplicité des rôles joués par chacun. Une sensibilité au rendez-vous. La mise en scène ainsi que l’éclairage vous intègrent à l’histoire de ces gens, dont les forces et faiblesses en font l’humanité. Le texte est incroyablement bien ficelé, et apporte une poésie certaine à une situation intensément pesante, et qui vient puiser nombre de sentiments en vous. Un humour détonnant qui rappelle combien la vie est drôle. Une lueur de beauté dans l’obscurité qui donne à penser. J’ai passé un excellent moment.

Rita El Hajjouji

Quatre magnifiques acteurs presque toujours sur scène, jouant chacun plusieurs rôles, plongent la salle au coeur de l’épopée tragicomique de la maternité, mais aussi de la vie tout court, avec ses rapports humains et les règles du jeu.

Eugénie est centrée sur les troubles et les angoisses d’un jeune couple désirant un enfant depuis des années et découvrant que la fille enfin dans le ventre sera handicapée. Mais réduire la pièce entière à cela ne serait qu’un résumé très maladroit. Il s’agit aussi du rapport de couple, et de manière plus générale des rapports entre les personnes : entre mère et fille par exemple, parce que l’on ne peut pas être sûrs que l’amour d’une mère suffise à se construire une vie. Il s’agit encore du rapport entre la norme et tout ce qui s’en écarte, puisqu’au-delà de tout discours moralisant nous acceptons toujours plus volontiers un Mondrian, “avec ses lignes droites et ses couleurs primaires”, plutôt qu’un Pollock.

En somme, la pièce ouvre à la réflexion sur un monde qui ressemble beaucoup au nôtre, et met en scène les pulsions composant les êtres humains tout en ne proposant aucun jugement de valeur. Les divers personnages présentés sont – et le choix du terme n’est pas un hasard – normaux : ils respectent la norme, comme nous tous d’ailleurs, et la perte de répères les fait tomber dans le chaos. Le spectateur peut alors s’identifier à chacun d’entre eux, à chacune des actions, réactions, pensées, émotions mises en scène, même lorsqu’il ne le voudrait sans doute pas. Pas exceptionnels du tout, les personnages ne sont pas des héros tragiques, mais, en commun avec eux, ils ont l’impossibilité à définir ce qui est juste.

Le metteur en scène semble donc vouloir peindre le tableau le plus vivant possible de l’intériorité des personnes communes face à un énigme insurmontable. Et pour ce faire, il fait participer le rêve, le cauchemar et l’irrationnel de la vie soi-disant réelle des personnages, puisque “le spectateur ne doit pas se demander si la scène qui se joue devant lui est ancrée dans le rêve ou dans la réalité; il doit savoir. Ou croire savoir…”

Alors, sur cette scène où l’on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux, ou on le sait même trop bien, la photocopieuse devient métaphore et équivoque de la maternité, en tant que “machine à reproduction”. Et l’intériorité d’une femme qui se sent incapable de donner la vie transforme ses angoisses et son désespoir en un policier enquêteur qui la traque. Parce qu’ici l’enfant est aussi allégorie de toutes les incertitudes qui nous hantent, bouleversent et harcèlent, à nous, les êtres humains.

Entre le rire le plus franc et les larmes les plus troublantes, le spectateur est face à des questionnements fondamentaux et ne peut que demander sans s’attendre à une réponse. Si le voyage intérieur est magistralement conçu et mis en scène, il est aussi vécu profondément par le spectateur, de façon à la fois troublante et enrichissante.

Silvia Giudice
Photo : Giovanni Cittadini