Études hérétiques

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Etudes hérétiques 1-7 est un objet indescriptible, ce n’est ni vraiment de la danse, ni vraiment du théâtre. Ce sont les frontières entre ces différents arts qu’Antonija Linvingstone et Nadia Lauro tentent de brouiller, tout en ayant recours à la notion de performance. Antonija Livingstone est une artiste d’origine canadienne, chorégraphe et performeuse ayant travaillé avec de nombreux artistes visuels et sonores. Nadia Lauro, quant à elle, est scénographe, et conçoit des espaces interactifs en collaboration avec des artistes performeurs tels qu’Antonija Livingstone. Ces deux artistes semblent être à la pointe de la modernité artistique, évoluant entre les différentes capitales mondiales et collaborant ainsi avec des nombreux artistes. Elles explorent les notions d’œuvre d’art in situ, et de performance, manifestations artistiques marginales bien qu’en vogue à notre époque.

Pour un public non averti et non initié, l’art contemporain peut paraître très hermétique, voire abscons. Ce type de spectacle nécessité une certaine disposition au surgissement de l’émotion, une porosité à l’atmosphère créée. L’on pénètre dans Etudes hérétiques 1-7 dès lors que l’ouvreur nous indique l’escalier. La disposition de la Ménagerie de Verre permet la création d’espaces différents dans lesquels on passe d’un lieu à un autre. En haut de l’escalier les spectateurs sont attendus par deux des artistes du spectacle, tout de jeans vêtus, qui distribuent des sacs destinés à accueillir les chaussures du public. Les artistes font entrer le public par groupe de dix dans une salle recouverte en intégralité d’une moquette bleu turquoise, tout en les prévenant que : « Les portes seront ouvertes dans 45 minutes, mais nous ne pouvons vous garantir que dehors ce sera mieux », et en arborant un sourire énigmatique.

Ces effets sont à l’origine d’une attente qui a été déçue par le déroulement du spectacle. Cette notion même de spectacle est remise en question par la représentation à laquelle il m’a été donné d’assister. Les repères traditionnels d’un spectacle que sont l’obscurité préalable, le rideau, l’élévation de la scène, une démonstration d’une certaine technique artistique, sont absents. Ce n’est pas la perte de repère qui est à regretter, mais l’absence de contenu. La représentation se déroule avec une lenteur extrême, les artistes déambulent tout en tenant avec précaution des feuilles d’un papier brillant, à la fois transparent et réfléchissant. Pendant une heure cette déambulation ne s’interrompt jamais, seuls quelques petits événements viennent rompre la monotonie et l’ennui qui se dégagent. Le fond sonore est celui d’un orage, qui monte en intensité à mesure que la représentation se déroule. L’un des artistes entreprend parfois de se traîner au sol, toujours avec une apathie languissante, attrape un des coquillages qui parsèment le sol, et rampe avec lui à travers l’espace. La présence de cloches posées au sol, au milieu de la salle bleue, intrigue, et en effet ce sont trois des artistes qui s’en saisissent, et, assis en cercle, ils s’attachent à les faire sonner en rythme, démonstration qui n’est pas tout à fait exempte d’harmonie. Sans aucun indice que la « musique » se termine, les artistes s’interrompent, et deux d’entre eux ôtent leur haut. Et voilà, la nudité fétiche des artistes contemporains qui associent marginalité et sexualité démythifiée. L’homme et la femme se mettent à mimer des lancés, à répétition, pendant dix minutes sans interruption.

La vanité de ce qui s’est déroulé sous mes yeux pendant une heure a installé une inertie et une somnolence qui atteint tous les spectateurs. Mal assis, sans nos chaussures, certains renoncent même avant la fin de la représentation à demeurer dans la salle. Guettant la moindre fluctuation dans le déroulement de la performance, s’attachant au moindre des mouvements des artistes dans l’espoir d’y voir une forme d’art, ce sont les montres qui deviennent nos maîtres. Chacun guette son poignet, dans l’attente de la fin des 45 minutes fatidiques. Lorsqu’enfin les portes s’ouvrent, c’est tout un groupe d’artistes, qui s’est contenté de rester dans le coin de la salle pendant toute la performance, qui sort et descend les escaliers. Ces individus portent des perruques de cheveux gris et longs, ainsi qu’une lampe frontale. De l’extérieur de la salle s’élève la rumeur d’une chorale, mais la teneur du chant que l’on entend est imprécise. Ce n’est qu’au bout de quelques instants que l’on parvient à distinguer les paroles : ce sont les notes de ce qui est chanté. L’absurdité des déambulations, mêlée à l’orage qui est au climax de sa rage, et aux voix angéliques venant de l’extérieur, provoquent un mouvement qui traverse le public. Les spectateurs s’entre-regardent, s’interrogent des yeux, et progressivement tout le monde se lève, mû par la curiosité de savoir ce qu’il se passe à l’extérieur de la salle. Une fois passé le sas où l’on remet ses chaussures, en bas des escaliers on peut percevoir l’origine des voix. Des hommes et des femmes, qui paraissent être des membres du public car ils sont vêtus de manière quotidienne, se partagent des partitions à partir desquelles ils chantent. Certains spectateurs s’approchent, d’autres s’en vont. Je décide de m’en aller, fatiguée d’avoir dû maintenir mon attention sur le non-événement pendant toute une heure.

Juliette Bonnet

Les Études hérétiques, un spectacle choréographique créé par Antonija Livingstone et Nadia Lauro et representé à la Ménagerie de verre, répondent à l’attente qu’évoque le titre. D’abord, ils s’agit des études de la tendresse et de la sexualité ainsi que de la nature humaine. Puis, ce sont des recherches hérétiques en tant que transgressant certaines limites auxquelles on s’est accoutumé. Je parle du rôle ordinaire du spectateur, qui est de voir et juger, de rester sur sa place à l’extérieur du spectacle, dans une sorte de sécurité intangible. Cette intangibilité éprouve ici une restriction. La pièce se distingue par l’atmosphère intime et tout à fait bouleversante qu’elle crée entre les spectateurs et les acteurs. Ceci commence avec l’interdiction de garder ses chaussures dans la salle. Un public en chaussettes est tout autre, il prend place sur les escaliers au bout de la salle, qui évoque d’ailleurs un studio de danse.  Le bleu domine. Antonija Livingstone acceuillit chaque spectateur en lui recommandant un endroit spécifique. Puis, le spectacle commence, mais il vaudrait mieux parler d’un image choréographique que d’un spectacle. Il n’y a pas une genre d’action qui permettrait de concevoir une temporalité linéaire, juste des varations dans l’image presenté. Ce manque de temporalité se retrouve dans les mouvements, les couleurs et les matériels dominant sur scène : Les acteurs, habillés en costumes de jean se bougent de manière calme : Une part porte des grands transparents d’argents, qui reflètent soit les acteurs, soit le public. Après un certain temps, ils déposent les transparents sur le sol où il y a déjà des livres « d’argent », en ajoutant une page. Ce livre est lu par d’autres acteurs. À l’arrière-plan, quelquesuns tressent des paniers, en évoquant la campagne, la nature ou même la Grèce ancienne. Le mirroir, le livre : ce sont des symboles des études, de la tentative de connaître soi-même. Il s’y ajoutent le son de la mer, puis des sons calmes et claires, mais sans formant une mélodie, la pluie, parfois le tonnerre. Á la droite, plusieurs acteurs rappellant des habitants de la mer observent ce qui se passe. Une actrice semble étudier un grand coquillage. La mer aussi, par ses vagues toujours revenantes nous transporte au delà de la temporalité. En outre, elle est un image de la sexualité et de l’amour : C’est Venus qui naît de la mer, comme la fameuse peinture de Botticelli la représente. Les acteurs se rencontrent de temps en temps sur scène, se touchent, et puis ils font passer parfois leurs mouvements tendres au public, en demandant le consentement des spectateurs d’abord. Il en résulte une question intéressante : Où s’arrête l’art et où commence l’intimité ? Après un certain temps, plusieurs spectateurs commencent à quitter la salle. On entend des chants de dehors. Un acteur invite tous d’aller en dehors et proche de l’entrée on retrouve certains acteurs et certains spectateurs, chantant ensemble. L’image dans la salle ne s’arrête pas. Les mouvements deviennent de plus en plus lents, et la salle se vide. Il n’y a pas d’applaudissements, le spectacle se dissout en chants et conversations amicales. Ainsi, la fin ne permet non plus de rétablir la frontière classique entre le spectateur intangible et les acteurs. Les Études hérétiques restent donc jusqu’à la dernière minute une expérience d’un dépassement des limites.

Doris Bretz

« Si nous n’avons pas d’hérétiques, nous devons les inventer, car l’hérésie est essentielle pour notre santé et notre croissance… Notre symbole de croyance est l’hérésie. »

Partant de cette note d’intention énigmatique, Antonija Livingstone et Nadia Lauro présentèrent leur pièce Études hérétiques 1-7  au festival d’Automne à Paris, à la Ménagerie de verre pour une expérience totale.

Pieds nus, le public, guidé par une comédienne à la beauté androgyne, s’assoit à même le sol, contraint de se serrer les uns contre les autres créant ainsi une intimité presque gênante. La scène, d’un bleu piscine, nous plonge dans un monde aquatique abscons, où un chœur de sirènes, aux longs cheveux bleu-vert, observent stoïquement la scène. Des coquillages ça et là reposent sur le sol. Des comédiens, au style vestimentaire des sixties,  parcourent l’espace scénique déroulant minutieusement ce qui pourrait être des films plastifiés. Passant très près des spectateurs, les films renvoient des reflets déformés voire monstrueux d’eux-mêmes.

L’assemblée reste coi face à ce spectacle déroutant. Le malaise est pesant, on peut lire sur des visages de l’incompréhension, d’autres sont impassibles, ou s’ennuient. L’action est très lente, si ce n’est en suspend.

Mais, peu à peu, l’embarras tombe quand, brisant tout à fait un quatrième mur presque inexistant, les comédiens proposent des massages du visage au public. La proposition inattendue, intimidante est acceptée dans un rire gêné. Puis, passé la barrière de l’inconnu, se désinhibant, le mouvement de tendresse, engagé de façon incongrue, se propage allégrement: les massés massent leurs voisins à leurs tours.

Au bout de quarante minutes de performance, les portes de la salle s’ouvrent, laissant le choix à chacun de partir quand il le souhaite. Quelques impatients saisissent très vite l’occasion, les autres, plus intrépides, restent. Puis le chœur s’en va- les acteurs quittent la scène avant les spectateurs. Deux comédiens se dénudent, topless, ils accomplissent des mouvements précis et répétés dans un rythme effréné jusqu’à leur épuisement. Puis des chants retentissent. Exaspérés de cette attente sans fin ni but, d’autres spectateurs s’en vont encore, intrigués par ces chants. Ils s’en vont voir ce qu’il se passe : le chœur solfie. Habillés normalement, les comédiens, accompagnés d’amis venus les voir, sont assis en rond et chantent les notes de leur partition. Dans la salle, les comédiens restant s’immobilisent peu à peu. Puis, enfin, l’un d’entre eux se lève et indique aux derniers spectateurs encore présents que, tout simplement, le spectacle est terminé.

Que comprendre de cette expérience ? Antonija Livingstone et Nadia Lauro voulaient créer une communauté, un rassemblement, elles offrirent au public un instant de vie. Indépendamment de leur volonté, au travers de cette expérience totale, mettant à mal leur passivité convenue, les spectateurs se rassemblèrent. Des individualités se retrouvèrent unies le temps d’une représentation. Formant ainsi un groupe, l’hérésie naît. Qu’est-ce que l’hérésie ? L’hérésie est une idée contraire à l’opinion de la doxa, l’hérésie déjoue l’attente, va à l’encontre de la tradition, de l’usage établi. L’hérétique est celui qui est accusé par une communauté d’agir contre l’ordre établi par elle, et il en est exclu. Antonija et Nadia entraînèrent leur public dans une expérience méta-théâtrale et humaine, brouillant les pistes et  allant au delà des mœurs. L’hérésie venait-elle de la représentation qui brisait les codes du théâtre ? Ou bien venait-elle de ces gens qui quittèrent la salle précipitamment  parce qu’ils n’avaient pas aimés, ou bien pas compris ? Quelle communauté s’est formée ? Les spectateurs qui restèrent dans la salle jusqu’à en être chassés ? Ceux qui rejoignirent le chœur ? Les comédiens eux-mêmes ? Plusieurs communautés naquirent, créant ainsi leurs propres hérétiques.

Amandine Cheval

Études hérétiques 1-7 commence singulièrement. Le public doit se déchausser avant d’entrer dans la salle, guidé, en petits groupes, par un danseur qui les convie à s’assoir à même le sol recouvert pour l’occasion d’une fine moquette bleu turquoise. Les bruits d’orage, d’eau qui coule, et les artistes déjà en action, faisant se mouvoir de larges « feuilles » mi-transparentes mi- réfléchissantes nous plongent dans une atmosphère liquide et sombre. La proximité des personnes dans le public vise à renforcer cette intimité troublante : « on va cuddle un peu » dit l’une des artistes en faisant se serrer quelques membres du public pour qu’un couple de retardataires puisse prendre place.

La suite de la pièce se passe tout en lenteur, à l’image de l’achitana fulica (entendez, un escargot géant, plus grand que la main de l’artiste et pouvant peser jusqu’à 1,5kg) posé sur ce qu’on aurait nommé l’avant-scène s’il avait été question d’une scène – mais ce n’est pas le cas, nous sommes dans un studio de danse, transformé en salle de spectacle pour l’occasion. Les danseurs et danseuses déambulent dans l’espace, lentement, en portant ces feuilles réfléchissantes ; l’une d’entre eux fait se déplacer au sol un coquillage vide ; une autre propose un massage de l’oreille à un membre du public (ce membre étant « l’élu » du spectacle, devra continuer à transmettre ce geste, massera d’autres inconnus tout au long du spectacle). Dans un coin, un groupe de personnes, coiffées de longues perruques bleu délavé éclairent par intermittences, à l’aide de lampes frontales, différents espaces de la scène. Un certain érotisme ressort du spectacle. Les tenues désuètes des danseurs (années discos : jeans pattes d’eph, jaquette sans manche dans la même matière) cachent et exhibent en même temps leur corps, nus sous des vêtements ouverts. De la même manière, le public, qui se voit dans ces feuilles réfléchissantes, est un voyeur qui cherche à embrasser, par le truchement de la transparence ou grâce à un jeu de miroirs qui composent tout un mur de la salle, tout les danseurs présents sur scène. On observe des corps en mouvement, rien de grandiose, seulement une caresse dans l’espace.

On sent la recherche, on observe des idées qui tentent de prendre forme et on sent bien que la qualité de mouvement est travaillée, répétée… Mais tout cela semble encore de l’ordre de la promesse d’un aboutissement à venir. Le spectacle peine de la même manière que le public, surpris, interpellé parfois, qui hésite entre se laisser bercer par le geste lent des artistes (leur massage semble déborder la personne massée pour embrasser la promiscuité du public) et une incompréhension quant à ce qui advient. Quelque chose se passe, assurément, mais quoi ?! Il est difficile de le dire véritablement. Ce symposium pourrait être intéressant mais sa volonté iconoclaste le transforme en parangon d’une forme d’art qui, à trop se questionner en oublie la question. Tout est en germe dans cette pièce, le dispositif, la qualité, l’effet recherché. On ne sort ni révolté ni enthousiaste, ni furieux ni apaisé, mais l’esprit plein de questions, un peu troublé, sans pouvoir parler clairement de ce que l’on a vu, ni d’ailleurs, sans savoir pourquoi on est allé le voir.

Timothée Gaydon

Antonija Livingtone et Nadia Lauro ont pris possession de la Ménagerie de Verre pour leur nouvelle collaboration, Etudes hérétiques 1-7. Entre performance, arts plastiques et danse contemporaine, les deux femmes invitent avec elles sur scène Stephen Thompson, Kevin Hawkins, ainsi qu’un groupe hypnotisant d’hommes et femmes sirènes, aux perruques indigo et costumes en jean.

La couleur est en effet ce qui frappe en premier le spectateur : le bleu de la moquette recouvrant la salle, le bleu des costumes en jean, veston et pantalon à même la peau nue ; l’argenté des grandes feuilles de plastique agitées par les danseurs, qui rappelle les miroirs recouvrant les murs de la salle ; le doré intriguant des cloches, posées au milieu de la scène. La scène en elle-même est presque inexistante. Invités à se déchausser avant le début de la performance, les spectateurs prennent place en tailleurs ou à genoux sur les marches à une extrémité de la pièce, très vite forcés de s’asseoir directement par terre par manque de place, transgressant ainsi l’espace sacré de la « scène » et la distance entre observateurs et acteurs.

Le rapport à l’espace et l’exaltation des sens sont à mes yeux les éléments essentiels de ce que nous offrent Antonija Livingstone et Nadia Lauro. L’absence de chaussures amène rapidement les spectateurs à se détendre face à la chorégraphie très contemplative d’Etudes hérétiques 1-7, qui déplace les différents danseurs dans la salle au son d’une pluie qui se fait tour à tour douce et battante, orage ou bruine. Ils ne sont que cinq à agiter de grandes feuilles plastifiées où se cogne la lumière, rappelant le reflet aveuglant du soleil sur l’eau, en se déplaçant d’une manière qui paraît d’abord chaotique avant de devenir profondément évidente. Au fond de la salle, un homme tresse un panier en osier en silence et fixe le public. Du côté des spectateurs, une dizaine de personnages oniriques, entre sirènes et chœur grec, dirige l’attention à l’aide de lampes frontales pointées vers les danseurs ou vers le masseur. En effet, un dernier participant à la performance obéit aux ordres murmurés du chœur marin, seule voix du spectacle, et interagit avec les spectateurs en proposant… des massages de l’oreille. Si la première personne qu’il manipule semble anxieuse et gênée, l’impression de bien-être transmise par ce massage en public multiplie le nombre de volontaires.

Le départ de certains spectateurs ne fait que renforcer l’union ressentie entre les membres du public face à la beauté de la performance. Les créatrices affirment avoir voulu créer une performance queer et wyrd. L’étrangeté est bien présente, par des détails qui renforcent l’impression d’être hors des normes : l’esthétique à la David Bowie d’Antonija Livingstone, l’escargot utilisé comme un participant à part entière et nommé Winnipeg Monbijou, la symphonie des cloches, la bonté envers le public, le chœur de sirène qui s’enfuit chanter a cappella au rez-de-chaussée à la fin de la pièce. Là est peut-être l’hérésie de ces Etudes : face à la brutalité de l’extérieur, c’est un refuge, un manifeste pour le retour de la douceur, pour le dialogue entre danseurs et spectateurs, pour la liberté du mouvement et du rêve.

Pauline Georget

Difficile de savoir à quoi m’attendre en m’aventurant dans la Ménagerie de verre, le soir du jeudi 1er décembre, pour la performance « Etudes hérétiques 1-7 » conçue et réalisée par Antonija Livingstone et Nadia Lauro. Les informations et la description de ce spectacle, évoquant un « habitat queer d’intelligence sensorielle », des « soins wyrds » et une « temporalité wyrd », étaient pour moi d’un hermétisme total. C’est donc désarçonnée mais piquée de curiosité par cette mystérieuse inclusion dans le temps et l’espace que je me suis rendue à ce spectacle ; et, de fait, la représentation en elle-même, dans le sillage de ces quelques mots, m’a laissée dans une grande confusion.

Dès leur arrivée, les spectateurs doivent enlever leurs chaussures : le spectacle se déroule dans une salle de danse. L’aménagement de cet espace est d’emblée surprenant. D’étranges éléments de décor sont éparpillés sur le sol : de larges plaques d’aluminium en forme de vague et, au centre, de petites cloches, autour desquels gravitent lentement les artistes tout en brandissant de grandes feuilles réfléchissantes. Côté cour, sept comédiens arborant de longues perruques vertes et des lampes frontales observent l’espace scénique, imperturbables. Dans le fond de la salle, un jeune homme fabrique un panier en osier. Après quelques minutes s’ajoutent à cet espace éclectique quelques mollusques vivants, disposés par les artistes sur le sol, sous les yeux hagards des spectateurs. Le pari est réussi : le tout crée un tableau vivant très esthétique, et l’apparente hétérogénéité des objets se fond en une harmonie hypnotique.

Durant le spectacle, c’est un jeu de déambulation qui se déroule : au son d’une tempête déchaînée, les comédiens n’échangent pas un mot et évoluent dans la salle pour entrer ponctuellement en interaction avec le décor. Concrètement, il ne se passe rien. Face à ce spectacle, je me sens d’abord successivement ennuyée, amusée et captivée. Les choses se gâtent lorsque c’est avec le public que les artistes se mettent à interagir. Antonija Livingstone s’avance vers ma voisine et prononce cette phrase, la seule du spectacle, qui en deviendra le refrain : « Est-ce que tu peux me prêter ton oreille, s’il-te-plaît ? ». Tout en jouant sur le double-sens de l’expression, la chorégraphe exploite son sens littéral : elle invite la spectatrice à poser sa tête sur ses genoux puis commence à manipuler son oreille. Puis, encouragés par les comédiens, les spectateurs reproduisent, les uns avec les autres, ces caresses des plus étranges. La plupart sont amusés voire perplexes et, quoi qu’il en soit, on ne peut qu’être déconcerté par une telle initiative. L’ambition de faire de l’espace scénique un espace immersif est alors manifeste, et les notions d’intimité et d’échange supplantent le quatrième mur.

Difficile de catégoriser « Etudes hérétiques ». Ce « symposium de féministes dandies » (Antonija Livingstone) s’est révélé être, au-delà d’un scénario d’habitation de l’espace scénique, une chorégraphie construite autour de la volonté d’immersion du spectateur. En définitive, « Etudes hérétiques » est bien moins un spectacle qu’une expérience.

Marina Gesrel

Pas de clap de fin ni de clap-clap de fin pour cette performance des chorégraphes et scénographes Antonja Linvingstone et Nadia Lauro. Installée dans un décor épuré, au sol et aux reflets bleus, l’assemblée est plongée dans un environnement sonore rappelant les bords d’une rivière, peut-être les bords du Nil : un des performers tresse un panier avec du roseau, et par illusion des vaguelettes lumineuses parcourent les murs blancs de la salle.

La performance semble ne pas avoir de début, puisque lorsque le spectateur est invité à entrer dans la salle après avoir enlevé ses chaussures, les performers sont déjà tous en mouvement, plongés dans une action qu’ils vont répéter, avec très peu de variations, tout au long du spectacle.

Elle ne possède pas de fin non plus : les spectateurs sont invités à sortir de la salle alors que les acteurs sont toujours en mouvement – l’audience, surprise, n’applaudit pas, ce qui laisse une impression d’in-fini.

Le spectateur, plongé dans une sorte de voyeurisme forcé, a donc l’impression d’assister à une tranche de vie, comme si son regard n’avait aucune influence sur les activités prenant place dans la salle, comme si les performers, qu’ils soient regardés ou non, que les portes du studio soient fermées ou non, se promenaient dans la pièce, tressaient un panier, rampaient sur le sol, de la même façon que quelqu’un vaquerait à ses tâches quotidiennes dans l’intimité de son foyer. Et pourtant, cette impression de voyeurisme est contrebalancée par le fait que l’audience soit prise à partie pendant, et après le spectacle : pendant le spectacle, les performers interagissent avec certains des spectateurs, leur caressant une oreille. A la fin du spectacle, tout le monde est invité à se saisir d’une partition de musique et à chanter aussi fort que possible, faux ou pas.

Il faut donc chercher longuement pour trouver une narration à cette performance, qui est une performance du « non-évènementiel », où il ne se passe rien, c’est-à-dire que la répétition y est constante. Cela encourage le spectateur à considérer son propre regard, à prendre conscience de la répétition de son propre corps, les battements de son cœur, ses inspirations et expirations, ses coups d’œil vers le téléphone pour vérifier ses notifications. Le spectacle en tant qu’institution sociale est déplacé de son cadre habituel, les performers jouent sur ses limites physique et psychique.

Une performance à conseiller aux personnes avec une sensibilité postmoderniste ou surréaliste, mais pas à une personne néophyte de ce genre de représentation, qui pourrait s’ennuyer facilement.

Marine Goldsztejn
Photo : Benny Nemrofsky Ramsay