Et la nuit sera calme

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Et la nuit sera calme, pièce librement adaptée des Brigands de Schiller, raconte l’histoire d’un vieux roi, partagé entre un fils vertueux mais absent, et son cadet qui, par haine et soif du pouvoir, cherchera à discréditer son aîné aux yeux de son père. Le drame romantique, qui destine évidemment ses personnages à une mort tragique, est bien servi par la jeune compagnie “Les Irréguliers”, dont les membres se sont rencontrés à l’Ecole d’art dramatique de Strasbourg. On remarquera en particulier la prestation de Julien Geffroy, grinçant dans le rôle de Franz, le frère jaloux toujours accompagné de son violon non moins grinçant, qui vient apporter un peu de noirceur dans ce monde trop aimable pour être vrai.

Et la nuit sera calme s’ouvre ainsi par une brèche dans le public: les spectateurs du premier rang franchissent un à un l’estrade et se tournent vers ceux qui les observeront alors, près de deux heures. Cette ambiguïté première, de l’acteur regardant, n’aura de cesse de se développer le long de la pièce, laquelle joue avec l’idée même de regard. Souvent les personnages dialoguant entre eux se positionnent face au public et instaurent le sentiment trouble que le spectacle ne se trouve pas que sur la scène, mais aussi dans les gradins.
La mise en scène, tout autant que l’écriture du drame, garderont d’ailleurs une trace de cette ambivalence, par le va-et-vient constant qu’elles instaurent entre l’époque des Brigands (fin du 18e siècle) et le monde contemporain. Ainsi, des langages, des costumes et des objets d’époques différentes se mêlent, parfois jusqu’à l’étrange, tout comme la coulisse qui, par un jeu de panneaux, ne se trouve jamais entièrement dans la scène, mais jamais tout à fait en dehors.

Ce mélange, parfois poussif, a tout de même le mérite de rafraîchir la pièce originale, par l’utilisation de techniques d’enregistrement modernes, ainsi qu’un certain sens de la dérision: il est difficile de vraiment croire aux héros romantiques dans notre début de 21e siècle. On notera également le très beau travail sur l’éclairage, dont les nuances suffisent à évoquer le passage du temps, et l’utilisation de petites lampes isolées, qui éclairent avec poésie la nuit calme.
Drame d’un héros solitaire, qui devra mourir pour n’avoir pas été reconnu à temps par ses pairs, Et la nuit sera calme est une adaptation plutôt réussie d’une pièce de répertoire, dont l’aspect parfois brouillon réussit à se faire oublier par une interprétation fraîche et joviale.

Marine Coulloud

C’est avec beaucoup de fougue, de talent et de passion que les comédiens de la troupe des Irréguliers nous livrent au Théâtre de la Bastille Et la nuit sera calme, pièce écrite par Kevin Keiss librement adaptée des Brigands de Schiller. Cette réécriture, mise en scène par Amélie Enon raconte l’histoire d’une société sans nom, sans pays et où la paix perpétuelle vient d’être déclarée. Dans cette société sans nom, un groupe de jeunes révolutionnaires guidé par Karl, récemment chassé de chez lui à cause des accusations de crimes qu’il n’a pas commis engendrées par un frère jaloux, veut changer la société et pour cela décide de se retirer au cœur de la forêt pour essayer de construire une nouvelle société basée sur le partage, l’égalité et le respect de l’autre. Mais avant toute chose, cette jeunesse se bat pour une justice plus juste, plus humaine et se révolte ainsi contre la justice créée par les plus grands, pour les plus grands, oubliant toute humanité dans les rapports sociaux.

Cette pièce donne à rêver au monde que cette jeunesse veut fonder, et en voyant le caractère contemporain des sujets de cette réécriture, on ne peut s’empêcher de comprendre pourquoi Kevin Keiss a choisi d’adapter et non de simplement jouer, Les Brigands, pièce dans laquelle il a vu des problématiques encore très présentes dans nos sociétés d’aujourd’hui. Dans son adaptation, Kevin Keiss montre l’importance encore très actuelle de montrer notre mécontentement devant l’ordre établi. C’est ainsi que l’on peut regarder cette réappropriation de l’œuvre de Schiller : comme un désir de Kevin Keiss de rendre la pièce encore plus contemporaine qu’elle ne l’est déjà et de rendre hommage à l’humanité de son auteur.

Le travail qu’ont fait ensemble les artistes de la troupe « Les irréguliers », Kevin Keiss et Amélie Enon dans cette relecture de la pièce de Schiller est époustouflant de fraîcheur et d’inventivité. Il faut avant tout saluer le jeu de ces acteurs strasbourgeois mais aussi la créativité de l’espace scénique car certes, Et la nuit sera calme est une libre réappropriation de l’œuvre de Schiller mais c’est aussi une réappropriation de l’espace théâtral, de son langage et de ses règles. La troupe s’empare complètement de la scène, et même de l’espace du public afin de nous montrer l’importance de la liberté pour la création mais aussi pour la société. L’espace est sans cesse en mouvement, connaît tout au long de la pièce des changements, des bouleversements, comme par exemple à la fin lorsque les comédiens mettent une à une en suspension de grandes et majestueuses planches de bois, refermant ainsi l’espace scénique petit à petit, marquant peut-être par cela le paroxysme du drame. De plus, le jeu du clair obscur grâce à de simples ampoules au bout d’une tige, l’effet original produit par le jeu entre le son et le silence sont autant d’éléments scéniques que manie à merveille la troupe de Strasbourg. On saluera tout particulièrement l’originalité des coulisses mises en place par la troupe sur les côtés de la scène, laissant les comédiens qui ne jouent pas à la vue du public, faisant des coulisses un réel espace scénique.

Mais cette pièce est aussi un drame romantique, si bien que le mélange des genres est poussé à son apogée et qu’il envahit aussi l’espace du langage, des tons, des niveaux de langue, des niveaux d’humour, d’ironie et de sarcasme. L’histoire connaît l’amour, la mort, le rire, les pleurs, mais tout y est fait pour être mélangé, connecté et interdépendant de telle sorte que le drame qui s’y déroule montre tout autant la beauté de cette jeunesse fougueuse et entraînée par ses espoirs de justice plus humaine que la gravité des thèmes comme la mort, l’injustice, l’envie de pouvoir et la jalousie.
Ces mélanges font, nous semble-t-il, la force de cette réécriture mais malheureusement, ils peuvent aussi en être le seul travers car parfois trop excessifs. Les changements entre les niveaux de langue sont parfois peut être trop brutaux (quand les comédiens passent par exemple du lyrisme propre au théâtre de Schiller à des expressions très contemporaines). Mais c’est aussi cela la force de la troupe des Irréguliers : d’être original, de titiller le spectateur dans ses habitudes théâtrales et de lui procurer bonheur et matière à penser dans une réappropriation de l’œuvre et de son histoire, il faut le dire, convaincante par sa créativité.

Elise Guyomar

Le théâtre de la Bastille, situé dans la charmante rue de la Roquette, proposait une version librement adapté Des Brigands de Friedrich von Schiller par la compagnie Les Irréguliers. Cette réécriture de la grande pièce du répertoire classique est proposée par Amélie Enon et Kevin Keiss, dont la rencontre a été fondée sur une manière commune d’appréhender le texte, la langue, les mots en relation constante et directe avec le plateau et les acteurs. Schiller est un jeune auteur révolté quand il commence l’écriture de sa pièce. Pour toute une génération, son œuvre apparait comme le cri de révolte d’une jeunesse qui refuse de vivre dans le monde qu’on lui impose.

Le spectacle commence. La première scène donne le ton à la pièce : un homme à quatre pattes jouant le rôle d’un chien enragé est entouré d’une foule. L’ambiance est étrange. Puis les scènes s’enchaînent sans qu’on en comprenne leur lien direct. Les acteurs jouent l’histoire d’un père partagé entre ses fils, celle d’un frère haïssant son frère, d’une amante qui décide d’attendre celui qu’elle aime, et d’une jeunesse révoltée et assoiffée de liberté.
Le décor change à chaque nouvelle scène, alternant pièce d’intérieure ou lieu d’extérieur. On se saisit ni l’unité de lieu ni l’unité de temps, à croire que la pièce se veut intemporelle et que chaque être peut se retrouver dans un personnage.

La pièce est à la fois drôle et angoissante. La fin se termine violemment : les acteurs font tomber à terre les grandes planches de bois de 5 mètres de chaque côté de la scène, renversent la table, inonde la scène d’eau. Le décor est détruit, c’est le chaos.

Dara Phitthayaphone

Et la nuit sera calme. Voilà le titre pour le moins énigmatique de la pièce que proposait à l’affiche le théâtre de la Bastille durant tout le mois de Mars. « Librement adaptée » des Brigands de Friedrich Von Schiller, la pièce se propose donc de redécouvrir l’œuvre d’un jeune homme de vingt ans alors révolté et refusant de vivre dans le monde qu’on lui impose. A ce projet s’attèle la compagnie des Irréguliers avec pour metteur en scène Amélie Enon, qui sur le canevas proposé par l’auteur originel va conduire la troupe à tisser sa propre histoire. Un fil se noue entre le XVIIIème et le XXIème siècle permettant de mieux interroger les enjeux qui étaient propres à Schiller à l’aune des nôtres.
Et la nuit sera calme. Quoi de mieux pour montrer qu’au contraire la nuit ne revêt que très rarement ce vêtement de quiétude. Derrière un silence apparent, elle est en effet l’inquiétude propre à chacun d’être plongé dans le noir, le néant et un néant auquel chaque personnage se confronte : celui de Franz, qui manquant de la reconnaissance d’un père (le vieux roi), est amené à conspiré contre son propre frère Karl, personnage lui-même happé par un besoin de liberté dans une société dont il ne comprend plus, avec ses amis, le fonctionnement. C’est aussi le manque de l’être aimé pour Amalia, fiancée de Karl, qui attend son retour dans un château dont on assiste à la décrépitude.

Et la nuit sera calme : Le fil est noué, la trame est lancée et quoi ? C’est ça le début ? Une troupe d’hommes et de femmes crapahutant autour d’un chien ou d’un homme réduit au statut d’animal ? La cacophonie primaire marque le début de la pièce, de la nuit et laisse le spectateur pousser la porte d’un univers froid, sobre et silencieux. Face à nous un homme, accroché simiesquement sur sa chaise, le corps renversé et la tête à l’envers qui ne va pas sans évoquer le renversement du monde et l’univers désenchanté que s’apprête à jouer les comédiens. Le jeu corporel prend alors toute son importance au regard de ceux dont la vigueur et la puissance sont marquées par la droiture et l’élancement là où Amalia et le roi paraissent condamner à chanceler dans leur prison de pierre. C’est ainsi à Franz et Karl qu’est réservé l’affrontement, entre tyrannie et liberté, entre jalousie et amour, entre frères… La condition humaine semble dépeinte dans toutes ses dimensions, suivant des types, tout en montrant le caractère gémellaire des différentes qualités humaines.

Et la nuit sera calme, ou tout sauf calme. Les Irréguliers jouent d’une instabilité essentielle et générique. L’affrontement de Karl, parti avec ses brigands se réfugier dans la forêt, et de Franz ne va pas sans une touche d’humour, à travers le mélange des tonalités, à la fois pathétique et comiques ainsi que des langages, du plus formel au plus vulgaire. L’humour est noir, nous rions du stratège et de la mort, car ce n’est apparemment qu’à travers cette conscience profonde du tragique de l’homme que le rire puise sa condition de possibilité. Dès lors, l’effet cathartique de la mise en scène n’est pas à évacuer, au contraire, puisqu’il invite chacun des spectateurs à rire d’un malheur auquel il peut s’identifier. Peut-être que finalement la clef se trouve juste là, entre rire et conscience.

Et la nuit sera calme, c’est aussi, pour finir, une réalité monarchique du XVIIème siècle qui vole en éclats mais dont les principaux enjeux ont été réappropriés par une mise en scène contemporaine et qui va actualiser à sa façon la thématique du paradis perdu (désenchantement du monde). La dissonance que donne à voir l’espace scénique est visuelle et musicale : les acteurs sont entremêlés à une profusion d’objets qui ne comblent pas le vide, qui ont perdu leur utilité première et la musique réduite au son d’un violon désaccordé. La scène peut ainsi être oppressante et générer un malaise. La lumière n’a plus rien de rassurant non plus, elle est le dévoilement d’une humanité en perdition, divisée en trois puis deux groupes d’individus qui ne se rejoignent qu’à la fin. Mais le pari est réussi, le développement chronologique des évènements, jamais complètement clair, suit son cours et réussit à accrocher le spectateur à sa chaise durant près de deux heures.

anonyme