Erich Von Stroheim

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L’éternel théâtre de l’amour ?

Si la pièce de Christophe Pellet s’inscrit dans la lignée infinie et rébarbative des romances théâtrales, il semblerait que de ce genre, il remet tout en cause. Tel un Malevitch d’art scénique, l’auteur contemporain expose, avec sa pièce Erich Von Stronheim, l’image d’un couple qui n’est plus. Il peint un “amour blanc sur fond blanc ” qui marque non plus la fin du théâtre classique, mais la disparition du couple traditionnel. Ce faisant, il se glisse dans les débats contemporains et semble tout ignorer des conventions d’un amour, qui, délié de son genre et de ses formalités, ne peut être que libre. C’est un amour réinventé, à son paradigme, actualisé à l’extrême qu’il met alors en scène, un amour qui n’a plus rien des romances antérieures : une trinité érotique, les hommes se dénudent, la femme reste de noir, toute vêtue, “L’Un” est acteur de film pornographique, “Elle” est PDG d’une grande entreprise …

Que devient l’amour lorsqu’il n’a plus de chaînes ? Le trio s’exhibe dans son intimité et pour l’un, sa nudité, dans un décor minimaliste, une pièce, tantôt un fauteuil, tantôt une table,  une vue nocturne d’un quartier d’affaires.

Ce n’est plus le décors qui fait sens mais son “rideau”, la scène s’ouvre et se referme à intervalles fréquents sur la photo géante de Montgomery Clift et de Lee Remick dans Le Fleuve sauvage d’Elia Kazan, le tout, sur un air poignant d’opéra. Le spectateur admire longuement la photo du couple beau, jeune, mixte, “parfait” : lui est d’âge mur et fort, elle frêle et souriante. L’image n’a pas besoin de se scinder, que l’on comprend déjà le paradoxe, celui d’un couple malheureux dont l’homme refoulait son homosexualité. L’apparente perfection vient donc fermer chaque scène chaotique de névroses amoureuses, d’envie d’enfant inassouvie, de peur de vieillesse, d’échangisme, d’épuisement professionnel et sexuel (étant confondus pour l’un), et vient instaurer un malaise saisissant, le constat que ce couple là est un mythe en perdition.

Les acteurs ne sont que des sujets de cet amour, sans personnification, “Elle», “L’Un” et “L’Autre», ils sont tous, ils sont nous. Christophe Pellet interroge notre société avec la pertinence des avant-gardistes, il révèle le chemin parcouru. “Elle”, est forte, dominante, plus âgée, assoiffée d’amour physique. “L’Un” est réduit au statut d’objet sexuel, exploité, dépendant financièrement. “L’Autre», nu, qui ouvre le bal par un monologue est jeune, innocent, apollinien et amoureux d’ “Elle”.

On pourrait alors se questionner de la raison d’être d’une référence omniprésente à Erich Von Stronheim, dans le titre, les dialogues et les monologues. Un nom qui revient, telle la photographie et l’air tragique d’opéra, comme une ritournelle angoissante. Il s’avère que l’aspect référentiel est très limité, la figure du cinéma est citée seulement pour ce qu’elle incarne du mythe : le mythe du cinéma d’une part le mythe de l’identité Von Stronheim ayant réussi à falsifier la sienne toute sa vie.

Christophe Pellet interroge donc l’amour, ses mythes, ses faux-semblants, mais au-delà, la vie. C’est la société actuelle qui est mise en scène, ses drames contemporains dans un monde virtuel, urbain, sans codes, en perte d’identité. Au-delà de questionner le devenir de l’amour en cette scène théâtrale nouvelle, il prouve la persistance de l’amour dans l’époque qu’est la nôtre au-delà des genres, des mœurs, des enfants, du temps … Il nous interroge : que sommes-nous devenus ? Il pose l’amour en constante humaine, l’amour sans couple, l’amour déchaîné, qui, comme le langage scénique est à la fois cru et raffiné.

Les trois acteurs sont singuliers, touchants, puissants. Laurent Sauvage, acteur érotique blasé, Thomas Gonzalez, le juvénile électron libre, Emmanuelle Béart, la sensuelle et dure, femme d’autorité. Une diversité de jeux et de protagonistes qui amplifie l’aspect universel de la pièce, qui a plus de l’essai philosophique que du drame anecdotique.

Anaïs Ariapoutry

Un homme nu est assis sur un fauteuil devant deux grands pans de murs qui se rejoignent pour former l’image d’un couple enlacé. L’homme se lève et nous donne sa vision du couple en citant Schopenhauer. Les murs s’ouvrent, l’image du couple se sépare, on découvre un autre homme torse nu, au milieu d’une pièce épurée.

Ainsi commencent les 1h et 35 minutes de la pièce Erich Von Stroheim de Christophe Pellet, mis en scène par Stanislas Nordey. 1h et 35 minutes peuvent paraître très longues quand on regarde sa montre toutes les 5 minutes. 1H et 35 minutes à observer dubitativement une démonstration de masturbation intellectuelle, dans tous les sens du terme.

Les 3 personnages déclament leurs théories sur l’amour, la domination, le sexe, les rôles que l’on joue dans la société … Il y a la femme fatale et dominatrice, l’acteur porno sur le déclin et un homme nu et fragile au milieu de ce couple. Les duos se succèdent et font l’amour. Enfin non… on ne fait pas l’amour sur scène mais on en parle. On en parle beaucoup trop. Le texte se veut cru et est déclamé comme des adages à retenir : « Le sexe oral c’est l’amitié avec les bénéfices » ou « Je te tiens en laisse et tu es mon objet ». Des notes de contre-basse viennent appuyer lourdement chacune de ces punchlines, pour mettre en avant ces fausses vérités qu’on n’a aucunement envie d’entendre. Dans le pire des cas le propos nous ennuie car il n’est porté par aucun enjeux, dans le meilleur des cas on est un peu mal à l’aise et on esquisse un sourire. Cette pièce veut parler vrai, elle veut montrer la réalité, en intellectualisant les problématiques du viagra, du couple, de la pédophilie… Mais c’est le l’écueil des pièces qui veulent porter un message, soit il est tellement évident qu’il n’a pas d’intérêt à être porté sur scène, soit il est mal exprimé par un texte trop écrit. Ici les deux cas de figures sont réunis et le public est perdu.

On comprend vite que les rôles sont inversés, sans subtilité. C’est la femme, qui mène la danse, et qui minute son temps pour coucher avec ses amants, toujours habillée. Emmanuelle Béart a réussi à incarner tout ce que je n’aime pas dans le jeu au théâtre : une comédienne qui se regarde jouer et qui déclame son texte à qui veut l’entendre, avec une intensité toujours démontrée et jamais intériorisée. Elle incarne de manière grossière le statut fantasmé et exagéré de la femme moderne qui trouve que «les types sont tous des salopes » mais qui a simplement peur de la solitude. Le seul comédien qui fait preuve de justesse est Thomas Gonzalez, même si j’ai eu du mal à saisir l’intérêt de sa nudité, si ce n’est pour grossir encore le trait du propos déjà gras.

Je tiens à souligner une scénographie minimaliste et évolutive qui amène un peu de légèreté, avec des projections sur murs, et des grandes portes qui donnent de la hauteur au plateau. Cependant une scénographie réussie ne suffit pas à porter un texte, une mise en scène et des comédiens.

Cette pièce n’a trouvé aucun écho en moi, et après avoir plusieurs fois hésité à faire comme mes voisins, et quitter la salle au milieu de la pièce, je suis restée assise à les regarder avec incompréhension pendant 1h et 35 longues minutes, oscillant entre un rejet total du propos, un ennui mortel, et la planification de mon week-end.

Nina Cohen

Stanislas Nordey l’annonce sans détour : Erich von Stroheim est une pièce pornographique.  Le premier sujet, c’est la femme, comme souvent dans les œuvres de Christophe Pellet. Le second, c’est le sexe et l’amour. Le travail, la conception d’un enfant mais aussi le sens des mots sont également des thèmes abordés. La pièce est en effet un échange de joutes verbales au sein d’un trouple. Ce dernier est composé d’un couple officiel : une femme (Emmanuelle Béart), détachée des deux hommes mais aimée d’eux, d’un homme (Victor de Oliveira), acteur de films pour adultes ; et d’un jeune garçon (Thomas Gonzalez).

Erich von Stroheim, mis en scène par Stanislas Nordey, est présenté au théâtre du Rond-Point du 25 avril au 21 mai 2017. Cette œuvre propose une réflexion sur la dualité traditionnelle entre corps et esprit, et met l’amour à nu, au sens premier du terme.

Effectivement, Thomas Gonzalez joue nu et Victor de Oliveira torse-nu. Seule Emmanuelle Béart est habillée. Vêtue d’une robe noire qui lui tombe sur ses mollets et tranche avec la nudité des hommes, la femme est ici présentée comme une veuve noire, laquelle tue son amant après avoir consommé : elle répond ainsi à l’homme qui lui demande un baiser après l’amour « va prendre une douche ». Les mots des acteurs sont souvent servis par leurs déplacements. Par exemple, quand la femme rappelle à son mari que les réalisateurs des films dans lesquels il se produit l’enregistrent sous tous les angles, Thomas Gonzalez se tourne, de telle sorte que le spectateur observe un homme nu sous toutes ses coutures.

Les scènes sont entrecoupées d’interludes musicaux qui donnent au public l’occasion de réfléchir aux propos qui viennent d’être tenus. En effet, il faut bien cela lorsque l’on entend des phrases comme « je te tiens en laisse », « on se suffit bien à nous-même ». De même, une certaine violence physique se donne parfois à voir. C’est donc bien l’amour dans toutes ces dimensions qui est présenté.

Bien qu’assez pauvres, les décors servent la pièce à merveille. Ils consistent principalement en deux murs qui s’ouvrent sur lesquels apparait un couple hétérosexuel. Ils incarnent le couple traditionnel : située dans le dos de son mari, la femme le regarde amoureusement tandis que le regard de l’homme se porte sur l’horizon. A la fin de la pièce, les murs sont agencés de manière à ce que l’image de la femme recouvre celle de l’homme, ce qui souligne le parti-pris féministe de Christophe Pellet.

Si le spectacle est ponctué de rires légers mais francs, c’est un public décontenancé que l’on se retrouve à la sortie de la salle. Certains jugent que la nudité n’apporte rien à l’œuvre, et nombreux sont ceux qui ont quitté la pièce pendant qu’elle se jouait. Néanmoins, plusieurs rappels saluent le travail des artistes, et les spectateurs qui ont apprécié l’œuvre et la témérité des acteurs n’hésitent pas à témoigner de leur admiration. Quel dommage toutefois, que tous ne saisissent pas, le temps d’une pièce, l’opportunité de s’immerger dans le monde des artistes !

Aurore Denimal

Christophe Pellet avec la mise en scène de Stanislas Nordey s’emparent du théâtre du Rond-Point pour proposer Erich Von Stroheim au public parisien du 25 avril au 21 mai 2017.

Une pièce qui apparait moderne dans sa structure. Christophe Pellet choisit de placer la femme au milieu du couple, l’action est vue à travers « Elle », incarnée par Emmanuelle Béart. Il choisit de questionner le couple, les couples, car il s’agit d’un couple à trois qui fonctionne en alternance: « Elle » avec l’ « Un » (Victor de Oliveira) le couple initial, mais qui s’ouvre pour laisser place à l’ « Autre » (Thomas Gonzalez). Un couple à trois mais qui fonctionne deux par deux. Un couple qui veut se construire un avenir à deux, dont l’un des enjeux est un enfant. Mais pour l’instant, ce besoin d’enfant est comblé par l’ « Autre » qui dans sa jeunesse, son insouciance et sa naïveté remplit les critères d’une enfance non terminée. L’ « Autre » bascule entre « Elle » et l’ « Un », il est plus jeune, il se laisse prendre par de nouvelles expériences, comme la pornographie.

Cette pièce est sans artifice, de par la nudité qui s’impose aux yeux du public. L’ « Autre » est le seul sur scène et dans la salle à être nu. Une nudité qui surprend dans un premier temps, pourquoi lui ? Pourquoi est-il le seul ? Puis elle devient naturelle, les vêtements des autres personnages paraissent même superflus. Le théâtre de Christophe Pellet va à l’essentiel, de manière crue, sans détour. Des questions, il en pose, que ce soit avec brutalité dans les propos, dans une inquiétude quant à l’avenir d’un couple qui se défait, ou plus subtilement par des gestes révélant une tendresse qu’on avait oubliée. Le désir est questionné, qu’il s’agisse de celui d’ « Elle », pressée et qui l’assouvit grâce à son quart d’heure de retard ou celui du couple l’ « Autre » – l’ « Un ». Des rapports inversés où l’attention est centrée sur la femme et ses désirs. Un désir parfois égoïste, d’autre fois partagé mais qui est central comme le rappel le titre de la pièce, Erich Von Stroheim. Cinéaste du désir, il est évoqué par l’ « Autre » qui a l’air de le connaitre. Sous ses airs faussement naïf, il semble être plus renseigné sur le sujet que « Elle » ou l’ « Un ». Une connaissance théorique qui surprend le couple initial dont l’avantage est l’expérience.

Une pièce qui peut déranger aux premiers abords, par une nudité inhabituelle mais qui dans ses questionnements dépassent les banalités du couple, pour en donner une ouverture sur une troisième personne: amant et/ou enfant ?

Pauline Fantou

Brusquement, la tragédie fait irruption dans votre lit.

Cette déclaration du personnage interprété par Emmanuelle Béart (en bonne actrice consciente de jouer un rôle dans une tragédie auto-proclamée) résume, il me semble, le sens de cette pièce de Christophe Pellet, mise en scène par Stanislas Nordey (non, la pièce n’a pas pour sujet Erich von Stroheim, je passe sur ce mystère que je n’ai toujours pas résolu).

J’ai connu de meilleurs spectacles de la part de Stanislas Nordey. Par exemple Incendies de Wajdi Mouawad, ou bien Je suis Fassbinder, tous deux mis en scène au TNS en 2016. La patte de Stanislas Nordey – reconnaissable entre toutes – ne se prête pas avec un égal bonheur à tous les types de pièce.

Le style de Stanislas Nordey, c’est un jeu violent, un peu de provocation, des comédiens détachés de leur existence ou « distanciés », dans la tradition brechtienne, invités à hurler leurs répliques, mais dévorés jusqu’aux orteils par la tragédie qui les anime et les incite à se regarder eux-même avec cynisme, mais non sans narcissisme (assumé). Le résultat peut être convaincant lorsque ce style est projeté sur le texte avec mesure et nuance, lorsque le message porté par la pièce est suffisamment puissant.

Ce qu’il manque à cette représentation, c’est, probablement, en premier lieu, le texte. À partir de là, le reste risque fort de paraître superflu, si ce n’est franchement irritant.

Revenons-en donc à cette « tragédie du lit » qui fait l’objet de la pièce. De lit, pour commencer, il n’y en avait pas. Quelques couvertures suffisent à l’évoquer (c’est sans doute tout ce qui reste du couple, pâle illusion à laquelle les personnages veulent échapper mais qui les asservit malgré eux). Le décor est sobre, ingénieux : deux grandes portes, illustrées par la photographie immense d’un homme et d’une femme l’un contre l’autre, faisant office de rideau et s’ouvrant comme une grande mâchoire pour créer un intérieur intime, ou bien à demi seulement pour figurer un bureau. La structure en triangle (un mur de fond + deux grands battants) rappelle la structure triangulaire du trio amoureux, formé par une femme, son mari (interprété par  Victor de Oliveira), puis « l’autre », indépendant et soumis (interprété par Thomas Gonzalez). L’intérieur de la chambre ressemble à un tableau de Magritte : un fauteuil sur scène, trois longues portes dans le mur, closes sur un papier-peint de ciel nuageux.

Toute cette scénographie est intrigante, mais elle ne suffit pas à sauver le texte. La tragédie paraît assez vaine, bâtie de toute pièce. On a du mal à s’identifier à des personnages agressifs, pris au piège de leurs névroses, prétendant incarner à travers leur perversité étudiée une vérité de l’amour et de la solitude. George Bataille montre aussi bien ce qui se joue de tragique dans le sexe : la continuité (infime, précaire) entre des êtres discontinus (mortels, irréconciliables), l’érotisme étant selon lui « l’approbation de la vie jusque dans la mort » (je vous renvoie à L’Érotisme). Il ne cesse cependant de montrer que ce tragique est indissociable de l’extase, du rire et de la fête. Il manque cette joie aux personnages, apathiques, hurlant sans parvenir à corriger cette apathie, désespérément mous, tenant pour responsable tantôt la société, tantôt la nature.

Enfin, il faut saluer la performance ô combien provocatrice et audacieuse de Thomas Gonzales, qui, associant l’innocence au vice, joue intégralement nu tout au long de la représentation. Cela crée un bel effet au début, mais perd néanmoins en originalité à mesure que la pièce avance. Non que son corps soit déplaisant (au contraire!) mais hélas ! il ne suffit pas d’être nu pour marquer les esprits, ni d’être provocateur pour être profond.

Justine Leret

Erich Von Stroheim est une pièce du dramaturge Christophe Pellet, mis en scène par Stanislas Nordey au théâtre du rond-point. Emmanuelle Béart, Thomas Gonzalez et Victor de Oliveira, tous excellents, se partagent les rôles des personnages nommés Elle, l’Un, l’Autre. Elle c’est Emmanuelle Béart, dont la voix rauque, débarrassée de sensualité est pleine d’autorité et de puissance. L’Un c’est Victor de Oliveira, véritable homme-objet, qui se prostitue, mais qui entretient avec Elle une certaine relation amoureuse ambigu. Enfin, l’Autre est incarné par Laurent Sauvage, nu tout au long de la pièce, qui gravite autour des deux autres personnages exposant sa jeunesse et son animalité.

La mise en scène fonctionne bien. Représentant une photographie d’un couple, deux panneaux coulissent en permanence, s’ouvrent et se ferment, séparant puis rassemblant le couple pour laisser place à des situations différentes. Ces hauts panneaux semblent écraser les personnages,  ce qui accentue le cynisme et la froideur des relations entre les protagonistes.

La musique d’opéra (la Callas dans Samson et Dalila), ainsi que les airs de violon qui terminent les répliques les plus cinglantes renforcent le tragique de la scène.

La pièce présente un personnage féminin différent de la vision habituelle, Elle est puissante, déterminée, forte. Béart, vêtue de noir conduit toute la pièce d’une main de maître. Les liens entre les personnages sont flous, ils ne forment pas de couples ni de trio, mais leurs relations incarnent la domination, la violence, qui imprègnent la pièce.

La désillusion et le tragique des personnages créent une ambiance de dureté, et le trio de comédiens parvient à maintenir tout au long de la pièce cette atmosphère. Cependant, ces froides relations, échouent parfois à transmettre au spectateur l’intensité et la force qu’elles recèlent. Du fait de l’éloignement permanent qui se joue entre les comédiens, le spectateur se retrouve lui aussi un peu mis à l’écart, sans ressentir les émotions qui se dégagent .

Ainsi, si la pièce parvient à instaurer une atmosphère dérangeante qui se lie bien avec le cynisme du texte, et si les comédiens atteignent tous à leur manière une certaine mélancolie, elle perd parfois en intensité à cause de cette recherche de distanciation, d’anéantissement de tout sentiment.

Anaïs Massena

Eric von Stroheim nous désarçonne comme un coup de tonnerre. Dès l’entrée du spectateur dans la salle du Rond-Point commence le face à face avec l’homme nu, affalé sur un fauteuil. Il ne nous regarde pas mais se tortille, gesticule afin de trouver la meilleure des positions. Derrière lui, un décor simple, étonnant : une photographie d’un homme et d’une femme s’enlaçant. Stanislas Nordey évoque par le décor l’un des sujets principaux de la pièce : l’amour.

L’homme se lève et la représentation débute. Dans un univers intimiste, Elle, Lui et l’Autre déambulent et échangent sans réellement se comprendre. La communication semble impossible entre ces êtres qui pourtant partagent le même lit. Les monologues s’enchainent et la tension monte au cours de la pièce. Comment ce trio va-t-il finir ? Peuvent-ils réellement continuer à vivre ensemble ? Tout semble opposer les personnages : Elle est une femme d’affaire, Lui est un acteur pornographique tandis que l’Autre est un rêveur, dont l’âme d’enfant disparait peu à peu. Le décor  choisi est simple : la photographie s’ouvre et laisse place à une pièce vide. Les trois immenses portes rappellent les chemins divers que suivent les personnages. Le décor divise les deux amants photographiés puis les réunit comme Christophe Pellet s’amuse à déchirer et assembler ses personnages. Les dialogues sont rythmés par des coups de gongs qui résonnent dans la salle. Chaque mot prononcé acquiert son importance dans une solennité profonde.

La pièce amène à réfléchir à diverses thématiques. Le sujet principal semble être de prime abord la sexualité et la question du genre. Les protagonistes s’interrogent sur le rapport entre l’amour et la sexualité. Comment deux êtres peuvent-ils s’aimer ? Est-il possible d’être en couple à trois ? Que sont l’hétérosexualité et l’homosexualité ? La nudité de l’Autre provoque d’abord l’étonnement, la stupeur, la moquerie ou encore le dégoût chez les spectateurs. Certains n’arrivent à se débarrasser de leur gêne et quittent la salle au cours de la représentation. Pourtant, au fur et à mesure de la pièce, la nudité devient une norme. L’Autre est un être en marge qui possède encore une part d’enfance, il ne se cache pas. Au contraire, le vêtement pose problème en imposant des codes et une hiérarchie dans la société qui passe notamment par le travail. Lorsque l’Autre devient acteur dans un film pornographique, il se sent sale et perd son innocence. Les autres sujets portent sur la place de la femme au sein de la modernité. Emmanuel Béart fait de son personnage un être capable de prendre des décisions et de ressentir du désir. Toujours pressée, elle ordonne à ses partenaires quoi faire, tout en étant assujettie à l’Autre et à Lui. Les personnages ne peuvent vivre seuls et comptent les uns sur les autres pour évoluer, tout en sachant que leur triangle amoureux ne les mène nulle part. Le quatrième sujet est celui de la procréation. Elle rêve d’avoir un enfant, en ayant cependant peur de l’avenir.

Elle, Lui et l’Autre, de par leur nom, deviennent des êtres quasiment impersonnels dont on a du mal à se rattacher. Ils peuvent être associés n’importe quel spectateur et pourtant ils ne représentent personne à la fois. Aucun rapport direct n’est à faire entre le nom de la pièce et le réalisateur Éric Von Stroheim, mis à part les questionnements autour le sexe et de la société par le scandale. Tous deux semblent être en avance sur le temps. Le spectateur ressort troublé et mitigé de la pièce. Un temps de réflexion semble nécessaire avant de pouvoir digérer et comprendre les enjeux.

Fanny Roilette
Photo : Jean-Louis Fernandez