Tout semblait immobile

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Dans sa nouvelle mise en scène, Tout semblait immobile, jouée au Théâtre de la Bastille, Nathalie Béasse s’amuse avec les contes. Pour cette création née du travail commun des trois comédiens Camille Trophème, Etienne Fague et Erik Gerken, et du metteur en scène, c’est à une véritable déconstruction du réel que la compagnie tente de se livrer. Trois chercheurs se réunissent lors d’une conférence dédiée aux contes ; entre élucubrations intellectuelles et concours d’égo, la pièce commence sur une savoureuse caricature du monde universitaire. Pourtant, le réel de la scène finit par se fissurer et le conte jaillit dans toute sa matérialité avant de disparaître presque aussi vite qu’il était apparu.

Dans cette pièce tout en poésie et en drôlerie, Nathalie Béasse et ses comédiens nous entrainent d’émotions en émotions le tout en brouillant les limites entre réel et imaginaire. Quelques notes de piano chantées, quelques rythmes frappés et voici qu’un arbre tombe du ciel et perd les personnages aux confins d’une forêt profonde, tout comme le sont Hansel et Gretel ou le Petit Poucet. A peine croit-on comprendre que nous revoilà assis face aux trois conférenciers, car tels sont les maîtres mots de cette pièce, lâcher-prise et se laisser surprendre. Le travail du corps et de la matière est primordial dans cette mise en scène où le vieux corps d’un universitaire devient le chemin sinueux où se perdent le petit poucet et ses frères et où quelques morceaux d’argiles martelés deviennent la cabane de la sorcière d’Hansel et Gretel.

La poésie de cette courte création (1h de spectacle) est indéniable et le talent des trois acteurs n’est pas à redire, toutefois à trop vouloir déconstruire les histoires, on finit par perdre le fil. Si le début de la pièce est porté par l’énergie joyeuse des comédiens et si le public se laisse allégrement porté d’un monde à un autre, il finit par se perdre dans le spectacle. Certaines transitions semblent hasardeuses et peu concluantes et laisse le public plus indécis qu’enchanté par la magie des contes à tel point que parfois, l’énergie du spectacle retombe. Quand les acteurs quittent la scène, l’avis reste mitigé. Mais malgré tout, c’est avec leur corps et le cœur que les comédiens nous livre cette pièce atypique aux accents de souvenir d’enfance.

Julie Bassan

Les jeux d’enfant ou les labyrinthes de la condition humaine

Il était une fois, si on reprend les paroles du spectacle…  Il était une fois donc, au théâtre de la Bastille, un nouveau spectacle de Nathalie Béasse : Tout semblait immobile. Du coup, en se plongeant dès les premiers instants dans l’espace scénique, ce titre, semble-t-il, reflete très peu la mise en scène. Tout semblait immobile est une œuvre courte (le spectacle dure 55mn), assez laconique (il y a relativement peu d’objet sur la scène), parfois absurde et grotesque et bien difficile. Cette mise en scène plonge le spectateur dans un univers fantastique, fantasmagorique et allégorique – celui de l’univers du conte.
Mais commençons par le commencement, comme le dit l’un des personnages. Dès les premiers instants, la scène représente un espace tout à fait « non-théâtral » qui ressemble plutôt à une salle universitaire : il n’y a qu’une table, trois chaises. Dans un coin, un peu loin, il y a un piano mais il se trouve dans un second plan. Les spectateurs à peine installés, surgissent une femme et un homme assez exaltés, qui attendent leur collègue. Est-ce déjà un spectacle ? Mais oui, bien sûr. Après une série des blagues les spectateurs rentrent peu à peu dans la problématique de ce soir : celle du conte. Il y a seulement trois acteurs sur la scène : Camille Trophème, Étienne Fague et Erik Gerken qui jouent trois chercheurs en littérature.

Petit à petit, l’espace prend une dimension fantasmagorique, et la scène commence à se remplir d’objets divers : ici un arbre qui est, littéralement, tombé du ciel, là une espèce d’argile, des petites lanternes… tout a coup, la scène devient une forêt magique où nos personnages représentent soit des parents soit des enfants soit une sœur et un frère – les évocations du conte ‘Hansel et Gretel’. Camille Trophème, Étienne Fague, Erik Gerken jouent déjà à la fois des chercheurs mais également des enfants, leurs parents, des gens contemporains. Ils cherchent leur chemin, ils marchent en oubliant la fatigue, ils courent, ils marchent, ils tombent, ils se perdent, se débrouillent, se retrouvent… Ils parlent tantôt français, tantôt anglais, tantôt allemand. Tout se mélange dans une magie kaléidoscopique des images, des évocations, des métaphores. Il n’y a que la forêt et cette route infinie, une route philosophique qui mène les  héros vers l’éternité inconnue de leurs âmes.

Comment définir ce genre ? Drame ? Comédie ? Farce ? Parodie ? Il y a, semble-t-il, un peu de tout. D’après les bonnes traditions du théâtre classique, il faut tout d’abord faire rire le spectateur, faire rire de tout son cœur, franchement, pour après le bouleverser. C’est une mise en scène contemporaine qui réunit le jeu d’acteur un peu naïf parfois avec des techniques de la danse, du cirque, des tréteaux mais en même temps qui fait penser à une certaine philosophie de la vie comme à une sorte d’univers éternel, représenté sous la forme de recherche du chemin. Il y a, parfois, des procédés trop naturalistes (Camille Trophème montre sur le corps d’Erik Gerken le chemin qu’il faut poursuivre), des blagues trop grossières mais tout se mélange avec une certaine mélancolie et une certaine angoisse métaphysique de l’inquiétude. La vie n’est qu’un labyrinthe où l’on se débrouille à chaque instant de l’existence humaine. Et c’est justement ce dont parle ce spectacle, un peu naïf, un peu absurde, un peu grotesque.

Sofya Efimova

Ce spectacle, mis en scène par Nathalie Béasse et présenté au Théâtre de la Bastille, convoque des extraits d’œuvres de Philippe Poirier et Charles Perrault. La distribution est composée de Camille Trophème, Étienne Fague et Erik Gerken. Dans ce spectacle, Nathalie Béasse reprend le sujet des contes, qui a toujours été présente dans son œuvre. L’intrigue commence innocemment, même banalement, avec la mise en scène d’une conférence scientifique sur des contes. Le public est traité comme participant à cette conférence, la scénographie consiste en une table disposé face à la salle couverte de papiers et stylos – on attend l’arrivée du dernier conférencier, en recommandant sa bibliographie. Les acteurs sont habillés d’une façon conservatrice, veste en tweed et couronne de tresses. Dès le début du spectacle, on peut voir des petites fractures entre les personnages, de plus en plus de concurrence, d’envie et de jalousie scientifique sont ostensibles.

Mais la pièce interroge encore plus profondément notre inconscient, là où les symboles, les angoisses, les désirs et le soi se manifestent – maquillés sous le masque des contes; ici: Hansel et Gretel. On abandonne lentement la conférence, la raison, la chronologie et le « réel » pour se retrouver dans un espace d’imagination, où tout est nu – et chiffré. Les émotions sont brutes, le rythme fragmenté, le jeu est très expressif, près de la folie, exaltant, mais fait toujours éclater le public de rire. Le rire semble important ; il permet de tenir l’intensité.La scénographie devient imaginaire, symbolique : un arbre au lieu d’une forêt, des figures en terre glaise illustrent l’intrigue de Hansel et Gretel ; cela s’accélère en absurdité : les vêtements tordus, un seau comme escarpolette, et toujours la musique. Camille Trophème joue le piano d’une façon expressive, indiquant qu’on se trouve dans un autre espace  mental et soulignant les moments les plus forts.
Le but de la représentation? A mon avis, Nathalie Béasse cherche à nous sensibiliser à la fragilité de la nature humaine, par l’importance et le rôle des symboles, des contes et de l’inconscient : rites de passage, enfance, inconnu (la forêt). Elle dit soi-même : « Et sans y apporter de réponse, j’ai cherché à le [le conte] déconstruire et poser de nouvelles questions. »

Anna Kindler

« J’ai voulu créer une pièce de théâtre avec un rapport entre l’humain et à sa dérive » annonce Nathalie Béasse à propos de sa pièce de théâtre lors d’un entretien accordé à une journaliste. Jouée sur la scène du théâtre de la Bastille le 13 Octobre 2013, et dans un décor simpliste ; une table, un piano, une chaise, un carré tracé au sable blanc en guise de délimitation de la scène, Tout semblait immobile semble être l’élément de jonction entre différents pôles contingents : conte pour enfant et conte pour adulte, théâtre comique et théâtre tragique, personnages sages et cruels dans certaines scènes… Ainsi, le théâtre de Nathalie Béasse pourrait être qualifié de théâtre en opposition ; sans doute a-t-elle souhaité transmettre au spectateur une vision singulière et personnelle du conte, de son conte tel qu’elle l’imagine, tel qu’elle l’aborde dans ses créations. Il s’agit en outre d’un théâtre  dont les actions qui s’y déroulent surprennent le spectateur : l’entrée des acteurs est inattendue puisqu’ils commencent à converser au sujet d’une conférence de littérature sur le thème du conte, et tout au long de l’œuvre, on peut être surpris par des chutes de cailloux ou encore de pâte d’argile, une extinction soudaine d’éclairage, des sons propres aux contes pour enfant, puis, d’un coup, une autre bande sonore annonçant une scène bien plus tragique, et particulièrement lorsque la seule actrice se fait tordre violemment le cou par l’un de ses confrères.

Surprendre le spectateur, tel est la visée du théâtre de l’artiste concernée : « J’avais envie d’amener une tension, une palpitation, quelque chose d’organique. On ne s’attend pas à ce qui va se passer, où on est, s’agit-il d’un décor ou non ? » dit-t-elle lorsqu’elle s’adresse à un attaché de presse. Mais Tout semblait immobile ne s’inscrit pas seulement en tant que théâtre original, l’objectif de Nathalie Béasse a été de faire une liaison entre mythes, contes et histoires généralement racontées aux enfants, et de faire du tout une seule chose. C’est pourquoi y sont présents tragédie, humour, comédie, connotant parfaitement le monde des enfants lors de scènes tendres et délicates, mais aussi le monde des adultes lorsque violence et familiarité voire vulgarité dominent la scène.

En somme, il s’agit d’un théâtre ni utopique, ni réaliste, mais qui s’intéresse particulièrement à nos souvenirs et à nos idées, tout en nous apportant des dimensions et des significations qu’on avait jusqu’alors ignorées ou rejetées. Ainsi, comme disait Charles Perrault : « le propre du conte n’est pas de faire de l’imaginaire, et d’inventer des histoires pour plaire, mais de susciter la réflexion du lecteur à partir d’éléments réels qui lui appartiennent ». Nathalie Béasse illustre à travers son théâtre la condition humaine et sa dérive, dérive d’ailleurs imagée par des scènes de violence aussi bien verbale que physique. Elle y montre comment l’homme peut passer de la sagesse à la cruauté.
Mais la vision que nous offre la metteure en scène de l’homme et du conte est-elle bien réaliste, ou est-ce simplement un conte que les acteurs nous jouent ?

Obich Lyamani

Le spectacle Tout semblait immobile mis en scène par Nathalie Béasse au Théâtre de la Bastille représente une approche particulière et extraordinaire des phénomènes connus de tous depuis l’enfance. La pièce commence dans un espace étroit constitué d’un piano, d’une table et de trois chaises. Le piano est utilisé pendant les moments sérieux et durs de la narration et créé des intervalles rythmiques qui marquent les changements de style. L’histoire convoque trois personnages qui grâce à leur jeu varié se transforment en une multitude des personnages, en une famille, en plusieurs familles, deviennent enfin une espèce de l’humanité et de ses expérimentations. L’entrée et l’installation de deux acteurs sur scène sont faites avec une agilité naturelle. Le passage de la vie réelle à la vie scénique est merveilleusement réalisé du point de vue théâtral.

On trouve des passages brusques d’un type de narration à l’autre : les textes des contes trouvent une nouvelle résonance au travers du jeu des acteurs. Cela permet au spectateur d’élargir son regard sur des contes populaires et de sentir d’autres nuances narratives. Dans ce cas, le visuel aide à comprendre plus profondément le textuel. Les acteurs jouent avec assiduité le même épisode en utilisant des techniques différentes et en proposant chaque fois une lecture nouvelle de cet épisode. Ils enrichissent le champ des visions en ajoutant des références aux autres langues et mentalités (on assiste aux extraits de chansons allemandes, à des dialogues en anglais, à tous les croisements entre des pays et des époques temporelles).

Ce jeu multicolore est complété par une animation de la scène via divers objets qui tombent du plafond. Cela produit un effet comique et de surprise pour les spectateurs, semblables à des enfants pouvant s’étonner du monde des contes. L’étonnement permanent dans ce spectacle est un outil principal d’ouverture vers de nouvelles visions et points de vue originaux. Outre l’utilisation habile de l’espace scénique, on remarque beaucoup de trouvailles techniques. Chaque objet et chaque mètre carré est utilisé par les acteurs, tout fait partie du jeu et tout obtient sa signification comme élément magique des contes de fée. Ce spectacle propose des interprétations qui trouvent leur cohérence grâce au contexte de lecture. Le burlesque et le grotesque transforme notre vision ordinaire du texte autant que de la vie quotidienne. Une des missions principales de l’acte théâtral trouve son sens ici avec dignité, dans une mise en scène pleine de jeu intérieur, de grotesque et de petite féerie.

Ekatarina Novokhatko
Photo : Nathalie Béasse