Samson et Dalila

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Vingt-cinq ans que l’Opéra Bastille n’avait pas donné « Samson et Dalila », une génération ! C’est dire si cette présentation de l’un des opéras français les plus joués au cours du XXe siècle était attendue. Avec au final de bonnes et de moins bonnes surprises. Au registre des bonnes, la mezzo-soprano Anita Rachvelishvili qui incarne le personnage de Dalila dans toutes ses contradictions, en jouant de sa voix cuivrée et profonde. Les chœurs également, dont la puissance porte tour à tour le désespoir, la révolte puis la colère d’un peuple qui se sent abandonné, et qui annonce aussi le final tragique. Enfin la direction musicale de Philippe Jordan, abordant l’œuvre avec une minutie qui en fait ressortir à chaque instant chaque note, chaque nuance, au risque parfois de prendre le pas sur la mise en scène. La mise en scène, justement, est la principale déception, l’incrédulité l’emportant parfois sur l’émotion du moment, comme lors de la cérémonie du troisième acte qui accumule les références sans créer de dynamique d’ensemble, ou encore le mélange des époques à travers les accessoires, dont la subtilité m’échappe encore à l’heure où je vous parle, mêlant soldats en mitraillette, costumes de péplum et bidon d’essence, sur fond d’une sort de blockhaus omniprésent sur pilotis.

En un sens ce fut un régal pour les oreilles, à savourer les yeux fermés.

Sur le fond, « Samson et Dalila » est un épisode biblique, tiré du Livre des Juges. Samson est un héros à la force herculéenne qui entraîne le peuple d’Israël à se rebeller contre les Philistins qui les tiennent en esclavage. Ces derniers recourent à la belle Dalila pour séduire Samson, puis découvrir le secret de sa force, qui réside dans sa chevelure, afin de l’en priver. Trahi par Dalila, Samson est fait prisonnier et  rendu aveugle ; il est alors honni par son peuple qui voit sa faiblesse pour Dalila comme un abandon. Il trouve néanmoins un ultime regain de force lors d’une cérémonie philistine où il détruit un temple à la main (herculéenne la force, on vous dit), tuant des centaines de Philistins, dont Dalila, avec lui.

Dalila incarne la séductrice aux desseins de vengeance, qui refuse même d’être rétribuée pour sa contribution à la capture de Samson. Mais lorsqu’elle voit son amant humilié par les Philistins, elle est prise de remord et cherche à apaiser ses souffrances, et même à mourir avec lui, ce qui finit par arriver lorsque Samson détruit le temple. Samson lui est le héros dramatique par excellence, né pour être le bras armé du Dieu unique qui lui donne sa force, mais possédant un point faible, son amour pour Dalila, qui scelle son destin tragique. En somme, c’est en sens opposés que ces deux personnages courent à leur perte : si Samson est défait en dérogeant à son devoir, c’est en accomplissant le sien que Dalila déclenche la fatalité.

Pour conclure, espérons que ce nouveau « Samson et Dalila » à Bastille sonne le retour de Saint-Saëns à l’Opéra pour les saisons à venir, car ce chef-d’œuvre, pour peu que la mise en scène soit abordée avec humilité, n’a pas fini de livrer sa force et sa finesse tant musicales que tragiques.

Noumia Boutleux

L’amour impossible de deux jeunes héros de deux clans opposés est au cœur de nombreuses créations artistiques, dont les plus célèbres Roméo et Juliette de Schakespeare, Aida de Verdi, et notamment Samson et Dalila de Saint-Saëns, présenté à l’Opéra National de Paris et présentée en automne 2016.

Le mythe biblique originel de cet opéra ne possède pas de composante lyrique. Les leaders des peuples, Samson et Dalila n’étaient que les instruments du dieu Yahvé et du Grand-Prêtre de Dagon. Et si le compositeur a joué avec élément humain dans son opéra, le metteur en scène Damiano Michieletto et le directeur musical Philippe Jordan ont encore approfondi cet aspect du mythe. Samson (Alexandrs Antonenko) désigné à libérer des Israélites, et Dalila (Anita Rashvelishvili), appelée à venger la mort du guerrier, sont liés par le poids de leur devoir.

L’impuissance, le déchirement par le conflit intérieur caractérisent Samson. Il ne montre jamais sa force physique à l’opéra. Sa simplicité est accentuée par l’absence de posture héroïque et par un habit qui ne le distingue pas de son peuple. Mais Samson est séparé des Hébreux sur la scène : au début, le héros apparait sur l’avant-scène, devant un rideau métallique, le chœur des Israélites est derrière. Les voix, que Samson entend comme un reproche, le torturent.

Affaibli et inspirant la pitié, il apparait dans les scènes avec Dalila sans pouvoir résister à son charme. Vêtue de rose, les cheveux noirs détachés, la silhouette franche, la chanteuse envoute Samson avec sa voix puissante, sa technique parfaite et son timbre doux, dont les nuances colorées selon les registres. Sa fierté féminine est blessée par le comportement de Samson, et pour lui venger elle donne son accord au Grand-Prêtre de révéler le secret de la force de Samson. Mais brusquement Dalila se transforme, cédant à son amour, quand Samson se coupe les cheveux par lui même en renonçant à sa force et à sa mission spirituelle.

Ainsi, le drame rebondit vers une trajectoire tragique des deux personnages. Dalila se présente forcée de participer à la Bacchanale, la plupart du temps elle reste à côté de la foule des Philistins. Elle chante ses airs triomphants avec remords, son amour de Samson s’avère sincère. Il est prouvé au moment de l’écroulement du temple qui est la scène la plus impressionnante de l’opéra. Ce n’est pas Samson qui retrouve sa force pour la dernière fois pour détruire les colonnes de l’édifice, mais c’est Dalila qui verse du carburant sur la surface autour d’eux et tend à Samson le feu pour le faire brûler sur ses dernières paroles: « Qu’avec toi je me venge, ô dieu ! en les écrasant en ce lieu ! » Suite à ces mots, les acteurs de Bacchanale tombent et les décorations s’écroulent aux éclats des flèches simultanément aux derniers accords de l’opéra.

Les spectateurs ont l’impression de la réalité de l’action parce que les héros bibliques éprouvent des sentiments et agissent comme des hommes, mais aussi grâce à la contextualisation contemporaine de la mise en scène. En outre, elle fait clairement apparaitre l’opposition de deux peuples par les costumes, l’utilisation de l’espace scénique et les jeux de lumière. Le peuple opressé des Hébreux est habillé en gens pauvres des années 40 et se présente toujours sur le niveau bas de la scène, tandis que le peuple dominant est déguisé en hommes d’affaires et au grand monde, pour eux est réservé l’espace surélevé au-dessus de la scène. La lumière jaune et chaude luit dans les scènes de souffrance des Israélites, d’amour et de sincérité de Samson et Dalila, et la lumière blanche aux nuances bleues, qui éblouit la vue, est utilisée aux épisodes de violence, cruauté et triomphe de philistins, et de trahison de Dalila.

Dans l’opéra de Saint-Saëns, les couleurs harmoniques, la richesse mélodique, la virtuosité vocale laissent non seulement aux chanteurs, mais aussi à toute équipe artistique de larges espaces d’interprétation dramatique. Et publique s’en réjouit.

Mariia Buloshnikova

Samson et Dalila est l’œuvre lyrique la plus connue parmi les productions de Camille Saint Saëns, et sans doute celle la plus capable d’inspirer la postérité. Construite à partir de l’épisode biblique de révolte des hébreux sous le commandement de Samson, finalement charmé par Dalila et dévié de son destin divin jusqu’à la catastrophe finale, le topos dispose d’une universalité dont les interprétations contemporaines aiment se nourrir. N’ayant plus été jouée depuis vingt-cinq ans à l’Opéra Bastille, et dotée de chanteurs lyriques talentueux, l’œuvre avait de quoi nourrir les curiosités.

Le parti-pris très contemporain : le combat des oppressés aux oppresseurs.

De l’épisode biblique, la mise en scène ne conserve toutefois pratiquement rien. Quatre décors se font suite : d’abord une grande grille, très avant sur la scène, qui ne laisse qu’un espace très restreint à Samson pour annoncer ses malheurs, et dont l’objectif évident est de rappeler la condition des hébreux : prisonniers maudits des philistins. Les chorégraphies se concentreront par la suite sur l’agencement de deux espaces scéniques : d’une part une grande boîte rectangulaire, faisant office d’appartement luxueux où réside Dalila, et où se retrouve les philistins pour observer leurs esclaves juifs, et d’autre part l’espace froid, sobre, et peu éclairé en dessus et autour de cette même boîte. C’est à partir de ces deux zones que la mise en scène tente de mettre en place une multitude de dualité. Damiano Michieletto a voulu voir dans Samson et Dalila un message contemporain : la lutte entre les pauvres et les riches, entre les esclaves hébreux et les maîtres philistins dominateurs. Les costumes, qui habillent les hébreux comme des ouvriers, et les philistins, comme des policiers violents, comme des hommes d’affaires en costumes, puis comme des festifs volages, participent avec le jeu d’acteurs à appuyer que le conflit central ne serait en réalité pas tant d’ordre religieux, entre le Dieu d’Israël et le Dieu païen Dagon, que d’ordre économique. On retrouve cette idée en toile de fond du déroulement de la narration, avec parfois des manières assez subtiles. Ainsi, l’acte un laisse voir un philistin policier déshabiller une mère hébreux, dans un acte d’humiliation que Samson vengera presque immédiatement. Dès l’acte deux, alors que les philistins se croient perdus par le pouvoir divin qui guide la révolte, l’ancien appartement d’où ils dominaient la scène, à presque trois mètres de hauteur, se trouve placé à même le sol, comme pour marquer la chute du pouvoir de leurs richesses dans l’espace terrestre qui appartenait jusque-là à la répression des hébreux. Au contraire, dès la capture de Samson et la perte de ses pouvoirs, l’appartement retrouve sa hauteur, mais gagne en plus le faste qui caractérise la victoire finale et catastrophique de la richesse orgiaque sur le héros dont la révolte a échouée.

Les problèmes d’une interprétation unilatérale.

Une telle interprétation montre rapidement ses limites. En refusant d’accorder plus d’importance que cela à la part religieuse de l’œuvre, ce Samson et Dalila en vient à marquer comme un décalage massif entre ce qui est chanté et ce qui est joué. Le chant parle de dieux ; la mise en scène cherche à les faire oublier ! Dans le livret, Samson est torturé par un conflit entre son amour divin et son amour profane, et ne sait finalement à quel maître se donner : le Tout-puissant, ou la femme oppressive et perfide, Dalila ? Tout cela semble disparaître de la mise au scène.

Mais il y a pire : l’inclusion du duo amoureux dans le conflit des hébreux et des philistins se fait en franche contraction avec l’intention originelle attribuée aux personnages. Ce problème devient flagrant lorsque le chorégraphe cherche à jouer sur l’idée que Dalila aurait des remords et tomberait elle-même amoureuse de Samson : et cela contre ce que le texte chanté qui dépeint un personnage vengeur, animé par la fidélité à son peuple païen. De sorte que la multiplication des alanguissements surjoués devient ridicule par rapport à la virulence du texte et contradictoire vis-à-vis de son sens. Au mieux on a l’impression de quelque chose de brouillon ; au pire, on se retrouve dans une incohérence qui finit par troubler la bonne compréhension pour qui ne connaîtrait pas bien l’œuvre de Saint-Saëns.

Un chant et une musique qui sauvent le tout.

Heureusement, cette mise en scène se trouve contrebalancée par un chant très maîtrisé. Même si l’on peut souligner quelques problèmes de dictions chez Aleksandrs Antonenko (Samson)  – le fait aussi que votre serviteur ait assisté à la dernière représentation peut expliquer un certain relâchement -, ces derniers sont rares : le tout est très contrôlé. La capacité d’Anita Rachvelishvili  à suivre les variations de graves aux aigus et à parfaitement incarner dans son chant la dualité violente et séductrice de Dalila impressionne. Outre les voix, l’orchestre, dirigé par Philippe Jordan, d’abord un peu trop envahissant, et cela sans raison apparente, dans les deux premiers actes, devient le véritable moteur de la course folle des philistins vers la catastrophe dans le dernier acte. A vive allure, la fête babylonienne des philistins oscille entre l’explosion de jouissances et le sadisme envers un Samson, dont la voix n’arrivera à recouvrir le rythme des instruments qu’à la toute dernière réplique. Malheureusement, encore une fois, la mise en scène fait violence au caractère oriental originelle de la musique et semble la contredire : rien n’évoque l’Orient, et l’épisode biblique semble totalement nié dans son originalité.

Le Samson et Dalila présenté par l’Opéra Bastille laisse ainsi le spectateur assez circonspect : si du côté de ce qu’il entend, on retrouve bien quelque chose qui fait honneur à la virtuosité du compositeur, ce n’est pas le cas en ce qui concerne la narration et la mise en scène.  L’œuvre semble donc finalement passer à côté des promesses qu’elle était en droit de faire.

Charles Corval

Samson et Dalila est l’un des opéras les plus populaires du répertoire français. Inspiré d’un mythe biblique, cet opéra met en scène l’amour et la trahison, la foi et la haine. Cette œuvre, composée en 1877 par Camille Saint-Saëns, n’avait pas été représentée depuis 25 ans en France. Mise en scène par Damiano Michieletto, c’est à l’opéra de bastille qu’elle a été rejouée ce samedi 5 novembre.

Le premier acte s’ouvre sur Samson et les hébreux. Prisonniers des philistins, ils ont perdu la foi envers « le Dieu de [leurs] pères ». Abimélech et deux philistins entrent en scène, vêtus de noir, mitraillettes à la main. Samson tue Abimélech et redonne espoir à son peuple tout en attisant la colère du grand prêtre de Dagon. Celui-ci part à la rencontre de Dalila pour lui demander de découvrir quel est le secret de la force de Samson. Animée par le désir de vengeance, elle accepte. Au même moment, Samson, tiraillé par l’amour qu’il éprouve pour elle, hésite à la retrouver. Un vieil hébreu tente de l’en dissuader, mais Samson n’en a que faire : il se rend pour la dernière fois chez la femme qu’il aime. À la fin du IIe acte, Samson se coupe les cheveux et Dalila le livre aux philistins. Le dernier tableau de cet opéra met en scène Samson, les yeux crevés, les cheveux coupés, victime de la moquerie des philistins. Tandis que ceux-ci se livrent à une orgie, Samson prie Dieu et lui offre sa vie en échange de sa force. La pièce s’achève sur la mort de Samson, de Dalila, et de tous les philistins.

Damiano Michieletto a opté pour une mise en scène moderne : les costumes noirs et les mitraillettes des philistins renvoient à l’actualité. Un choix artificiel voire contestable qui est en décalage avec le reste de la représentation. La mise en scène est sobre, les couleurs des costumes distinguent le peuple hébreu des philistins : des haillons gris dans un cas, des couleurs vibrantes dans l’autre.

Une pièce, surélevée aux actes I et III, constitue l’ensemble du décor.

Le metteur en scène apporte une vision nouvelle au mythe : Dalila semble éprise de Samson malgré la haine qu’elle éprouve pour lui. Ce choix novateur n’enrichit cependant pas l’intrigue amoureuse, laissant le spectateur dubitatif sur les réelles intentions de la cantatrice.

Anita Rachvelishvili est une Dalila époustouflante, allant des graves profonds aux aigus percants. Aleksandrs Antonenko, quant à lui, n’est pas en reste : c’est un Samson parfois maladroit mais extrêmement touchant. Les chœurs, absolument superbes, participent à l’intensité musicale de cet opéra. En symbiose avec l’orchestre magnifiquement dirigé par Philippe Jordan, les différentes voix nous délivrent une pièce tout en puissance et en lyrisme.

Bien que controversée, il s’agit d’une mise en scène à la fois poétique et émouvante, sensible et intense. Une œuvre à voir, incontestablement.

Agatha Ferry

Quand une scène d’opéra s’ouvre à vos yeux et vous donne ces choses que vous n’auriez pas soupçonné, cela vous procure cet effet que l’on pourrait qualifier bœuf. Un épisode de l’Ancien testament, dramatique par nature, dont le scénario vous semble déjà vu et revu. Samson chef de fil du peuple hébreux et un Grand Prêtre qui ruse par la force de l’amour de la belle et cruelle Dalila pour envouter l’Hercule. Vous pourriez vous attendre à revoir les tableaux des grandes galeries des musées, Samson et Dalila par Rubens, Rembrandt, Van Dyck, mais ce 5 novembre à l’Opéra Bastille il en fût tout autre.

Le rideau s’ouvre, dévoile l’homme, pantalon noir, chemise blanche, texte sacré en main. Puis le peuple, en guenilles ouvrières, peut -être une image d’un esclavage du monde moderne. Et c’est là que l’ingénieuse mise en scène de Damiano Michieletto opère et que l’ouvrage lyrique de Camille Saint-Saëns reprend tout son sens et nous parle à nous Homme du XXIème siècle. Les costumes y sont pour quelque chose :  chemises, cravates, uniformes policiers et kalachnikovs transportent l’histoire dans notre contemporanéité, elle resurgit, nous transcende et nous touche sans entrave. Le décor rempli lui-aussi sa mission. C’est dans un sobre palais, ou luxueuse suite d’hôtel, que s’orchestre la manipulation de Dalila. C’est la femme qui y est montrée puissante, entourée d’hommes habillés en costard, habit de l’homme d’affaire, remontrance du pouvoir de l’argent. Mais c’est aussi dans la fragilité qu’elle est mise en scène, l’intimité de la robe de chambre fait surgir l’ambiguïté d’une douceur affective. Mais Dalila veut se venger, haine qui causera sa perte.

Ce sobre décor contemporain est largement compensé par les impressionnantes performances vocales, chœur et voix lyriques dirigé par Philippe Jordan. Dès le premier acte c’est près d’une cinquantaine d’hommes et de femmes qui évolue sur la scène, ils occupent l’espace tel une nuée d’oiseaux dans le ciel ils font danser la foule. Le chœur, puissant, symbolise la condition terrestre du peuple hébreu et son désespoir, il se déploie et confère une grande dramaturgie à la scène. Les personnages de Dalila, interprété par Anita Rachvelishvili , Samson par Aleksandrs Antonenko, le Grand Prêtre de Dagan par Egils Silins, Abimélech par Nicolas Testé, font trembler la scène par l’excellence de leur chant et de leur jeu. Car si on pourrait croire que théâtre et opéra font deux, le Samson et Dalila de ce 5 novembre prouve qu’il est possible de faire vivre ensemble les deux sur une même scène.

Le dernier acte change de ton, et c’est bien l’arrière fond orientaliste qui resurgit. La victoire pour les uns et la défaite de Samson. Tout d’abord un bel aparté, montre la condition de Samson, la prison, on retrouve la coté froid du cachot. Et puis la fin, la fête, le peuple de nouveau, mais celui du pouvoir. Les costumes sont multicolores, la chorégraphie de la fête est lancée, ils boivent, ils dansent la victoire sans se soucier de ce qu’adviendra leur sort.

C’est donc un impressionnant spectacle reprenant un épisode de l’Ancien Testament actualisée par la mise en scène audacieuse de Damiano Michieletto et portée par les voix des chanteurs et de chœur lyrique. De nombreuses réflexions sur nos mondes modernes nous ici sont posées, les manipulations des pouvoirs, la condition des peuples opprimés par la violence. Les images des soldats en uniforme de police armés d’armes à feux sont scindantes et résonnent plus que jamais dans l’actualité.

Cécilia Gérard-Hirne

Cet opéra de SAINT-SAËNS, nommé Samson et Dalila, a été mis-en-scène à l’Opéra Bastille par Damiano MICHIELETTO. Le rôle de Dalila fut interprété par la mezzo-soprano Anita RACHVELISHVILI, celui de Samson par le ténor Aleksandrs ANTONENKO, Abimélech par le Nicolas TESTÉ et le Grand maître Dagon par le Egils SILINS. Le chef d’orchestre Philippe JORDAN dirigea l’Orchestre de l’Opéra National de Paris.

Pour écrire le livret de cet opéra, LEMAIRE reprit l’épisode biblique dans lequel Dalila, reine des Philistins, tente de séduire Samson pour lui soutirer le secret de sa force et pour se venger de la mort d’une partie de son peuple. En effet, Samson et le peuple hébreux sont alors en guerre contre les Philistins, au nom de Yahvé. Dalila parvient à le mettre dans sa couche et à lui faire avouer son secret. Elle le trahit alors en appelant les Princes Philistins à l’aide et plus tard en leur révélant ses confessions. Ces princes vont alors crever les yeux de Samson et organiser une fête en l’honneur de leur Reine, qui a redoré le blason de leur peuple. Lors de la fête, Samson est torturé par les Philistins et le Roi. Ces scènes d’horreur étant trop insupportable pour Dalila, prise de culpabilité, celle-ci fait exploser le palais dans lequel se déroulaient les festivités.

Selon le texte biblique, l’action devrait se dérouler au XII° siècle. Or, ici le metteur-en-scène a choisi une époque moderne, voir contemporaine à celle du compositeur. L’architecture et la décoration intérieure des appartements de Dalila son très modernes. Les costumes des Hébreux peuvent être atemporels, néanmoins ceux de Dalila réfèrent au milieu aristocratique du début du XX° siècle. Enfin, la direction du chef d’orchestre est une direction traditionnelle ( : les deux mains donnent à la fois les nuances et les temps forts de façon simultanée), elle pourrait donc être semblable à celle qui était utilisée à l’époque de SAINT-SAËNS. Seul l’Acte III se déroule dans un décor antique, avec des costumes égyptiens pour certains, prenant le prétexte d’une fête costumée.

Cet opéra réunit trois axes principaux : la politique, la séduction, et la religion. Ils vont être des leviers de mise-en-scène. Dès le levé de rideau et jusqu’aux trois-quarts de l’Acte I, nous sommes plongés dans une tension politique, avec des enjeux de guerre entre les Hébreux et les Philistins. Les scènes de la fin de l’acte I à la fin de l’acte II amène une tension plus érotique, d’ordre amoureuse, avec la séduction de Samson par Dalila. Enfin, l’acte III nous confronte à une tension plus virulente, conduisant à une réflexion sur les limites ou non de la cruauté. La lumière et la couleur (selon les costumes et le décors) changent de ton pour chaque acte, signifiant du thème abordé : l’acte I a un rendu assez gris, avec la mort d’une partie du peuple hébreu et la décision de vengeance de Dalila. L’acte II est dans des tonalités roses pour la séduction. Enfin, l’acte III est très coloré, avec beaucoup de dorures, pour le côté festif de l’action.

Pour terminer, nous pouvons entrevoir des enjeux sociaux dans cet opéra et sa mise-en-scène, puisqu’il montre l’atemporalité de cette histoire. La persécutions des hébreux, maintenant des juifs, existe encore, et est revenu peu de temps après la mort de SAINT-SAËNS. La mise-en-scène fait peut-être d’ailleurs un lien entre ce texte biblique et ce qui s’est passé lors de la II° Guerre Mondiale ?

Laurie Laprade Delizée

C’est le samedi 5 novembre au soir que je retrouve la salle de l’Opéra Bastille, après avoir assisté à une Lucia di Lammermoor exceptionnelle au mois d’octobre. C’est donc avec un grand enthousiasme que j’attendais de voir ce que Samson et Dalila allait donné. La saison 2016-2017 ayant très bien commencée avec un formidable Eliogabalo mis en scène par Thomas Joly à l’Opéra Garnier. Ainsi j’avais hâte de savoir si la programmation de l’opéra de paris resterait un sans faute en ce début de saison.

Pour cette première expérience avec le dispositif culturel de la Sorbonne j’ai assisté à la dernière représentation de Samson et Dalila, un célèbre opéra français (un peu oublié) de Camille Saint-Saëns sous la direction musicale du merveilleux Philippe Jordan.

C’est après 25 ans d’absence que le livret signé par Ferdinand Lemaire retrouve sa place dans la programmation de l’opéra de Paris. Une volonté du nouveau directeur de redonner toute sa place à l’opéra français. Samson et Dalila est un opéra en trois actes et quatre tableaux qui s’appuie sur un argument biblique . Cet épisode de l’Ancien Testament raconte comment le peuple hébreux réduit en esclavage par les philistins, va trouvé en la personne de Samson un guide. Face à lui, Dalila la fille du prêtre de Dagon. Le peuple hébreux entreprend de se révolter mais c’est sans compter sur le piège mortel que Dalila prépare.

En effet, si Samson est l’élu de dieu pour guider le peuple hébreux vers la liberté, Dalila est liée aux destin des philistins. Pour assurer la vengeance de son peuple elle séduit Samson et tente de lui dérober le secret de sa force.

C’est donc autour de la relation entre Samson et Dalila que se concentre l’intrigue. La mise en scène confiée à Damiano Michieletto fait du duo interprété par Alenksandrs Antonenko et Anita Rachvelishvili une sublime histoire d’amour tragique, évitant ainsi de se perdre trop dans le thème religieux. Michieletto revisite dans sa mise en scène le livret de l’opéra en l’actualisant et en n’hésitant pas à accentuer le côté orientaliste de la musique de Saint-Saëns à certains moments.

Passons à la représentation en elle-même. Dès l’ouverture c’est une atmosphère particulière qui s’installe ce soir à l’Opéra Bastille à mesure que raisonne le choeur des hébreux vaincus. Le rideau se lève sur un décors lugubre et sobre. Samson est assis devant un grillage qui occupe tout le plateau, cela tient plus du mur de prison que du temple auquel le récit de la bible fait référence. Le parti pris du metteur en scène est affiché dès le début. Damiano Michieletto ne livrera pas un Samson et Dalila « classique » ; sa lecture du livret ne sera fidèle ni à l’époque biblique ni à une lecture religieuse. Ainsi c’est un choeur vêtu de guenilles modernes qui rejoint un Samson vêtu d’un style qui me fait penser au XIX ème siècle. C’est donc un mélange des genres qui nous attends ce soir.

Entre en scène des hommes en costume-cravate accompagnés d’hommes armés et vêtus de telle sorte qu’on croirait voir des gendarmes. Ce sont les philistins qui viennent s’amuser de leurs esclaves hébreux. C’est alors que Samson parvient à soulever son peuple et finit par triompher sur l’air «Israel ! Rompt ta chaîne !». Par un jeu de lumières saccadées qui illustre le tumulte du soulèvement, le plateau se vide et laisse la place à une sorte de structure représentant un appartement surplombant la scène jonchée de corps dénudés. Apparaît alors la sublime Dalila qui assiste silencieuse à la malédiction lancée par son amant le grand prêtre de Dagon, interprété par le baryton Egils Silins très en forme ce soir.

C’est donc de la révolte des hébreux que voudront se venger les philistins et cette vengeance c’est une Dalila à la beauté diabolique qui s’en chargera.

Tranchant avec le décors sombre du début, l’appartement illuminé laisse échapper le premier grand air de Dalila « Voici le printemps nous portant ces fleurs » laissant un Samson séduit qui lutte contre son amour en vain. Apparaît alors dans une lumière verte un Samson tourmenté qui se voit entouré de danseurs aux corps enduit de peinture et arborant des masques dorés. Comme dans un cauchemar prophétique, ils font mine de lui crever les yeux. C’est alors que Dalila revient chanter son amour hypocrite à Samson avec le magnifique air «Printemps qui commence ».

Samson ne peut résister à Dalila.

Si c’est à ce moment de l’œuvre que mon cœur est conquis et que l’opéra commence à devenir bouleversant, c’est aussi à ce moment que le piège se referme sur Samson. Car ne l’oublions pas, Dalila a pour mission de venger les philistins et arracher le secret qui fait la force de Samson. La voix voluptueuse de la mezzo-soprano Anita Rachvelishvili se révèle dans ce rôle de femme manipulatrice et séductrice. C’est alors que Samson ne pouvant plus résister à la tentation se livre à Dalila dans l’air « En ces lieux malgré moi » mais Samson finit par refuser de donner son secret. Furieuse Dalila laisse éclater sa haine, c’est alors que Samson coupe une partie de ses cheveux avec un couteau (probablement le secret de sa force mais aussi un ajout du metteur en scène). C’est à ce moment que la trahison de Dalila est révélée. Samson se retrouve alors emprisonné par les philistins.

Dans le troisième et dernier acte on retrouve le mur du premier acte. Samson réalise qu’il a trahis son peuple par amour. Les yeux maculés de sang privé de sa chevelure qui lui donnait sa force. Nous pouvons voir un lien avec la scène du cauchemar dont je vous parlais plus haut. Son destin semble scellé. C’est alors qu’on entend au loin les reproches du peuple d’Israël interprété par l’excellent chœur de l’Opéra de Paris.

Débute alors ce qui est pour moi le moment le plus intense et le plus beau de l’œuvre. Une musique au style orientaliste (cher à Saint-Saëns) retentit dans la salle de l’opéra Bastille. S’offre alors à nous un décors qui n’a plus rien à voir avec l’obscurité du début, le plateau est éclairé et l’espace est rempli du choeur, tous costumés dans un style carnavalesque rappelant un bon vieux Péplum, même le chef d’orchestre Philippe Jordan porte une couronne de laurier dorée lors de cette scène ! Une fantastique explosion de couleur qui ravive une scénographie parfois un peu trop fade.

La fameuse scène des Bacchanales où les philistins célèbrent leur victoire dans une fête orgiaque toute en suggestion, en se moquant des quelques hébreux encore présents sur scène et surtout en humiliant Samson sur une musique presque ensorcelante qui rompt avec le rythme de la partition est pour moi le moment le plus enthousiasmant spectacle.

Dans un dernier soulèvement le Samson du ténor Aleksandrs Antonenko implore son dieu de lui redonner sa force et c’est ainsi que dans un des moments d’intensité le plus fort, Dalila se saisit d’un bidon d’essence et offre le briquet de la vengeance à Samson. Le plateau s’illumine à cet instant et des morceaux du décors s’effondre pour symboliser une explosion. Là encore on peut y voir une interprétation libre du metteur en scène qui a fait le choix de ne pas suivre le livret à lettre.

Le final qui a conquis le public de Bastille a entraîné quinze bonnes minutes d’applaudissements. Soir de dernière oblige, toute la production de ce Samson et Dalila a fêté avec le public cette dernière représentation, l’orchestre national de l’opéra ayant même rejoué l’air des bacchanales pendant que tous les interprètes saluaient le public.

Si la mise en scène un peu floue de Damiano Michieletto et le manque de finesse du ténor Aleksandrs Antonenko dans le rôle de Samson me laissent encore partagée, j’ai été entièrement séduite comme toujours par la direction de Philippe Jordan et l’excellence du chœur de l’opéra de Paris. Le charme de la mezzo-soprano géorgienne Anita Rachvelishvili que je n’avais jamais eu l’occasion d’entendre avant ce soir me donne véritablement envie de la revoir dans l’opéra de Bizet où elle tiendra le rôle de Carmen tout le mois de juin jusqu’au 13 juillet 2017.

Bahia Megdoud

Samson et Dalila, mis en scène par Damiano Michieletto, représenté à l’opéra Bastille et dont les rôles principaux furent endossés par Anita Rachvelishvili (Dalila), Alexandrs Antonenko (Samson) entre autres. Cet opéra fut composé par Camille Saint Saëns sur un livret de Ferdinand Lemaire dont la première eut lieu en Allemagne en 1877 sous la direction d’Eduard Lassen. Cet opéra relate une histoire d’amour impossible, destructrice et calculée entre une philistine, Dalila, et un hébreux à la force surhumaine, Samson que les philistins chercheront à faire tomber avec l’aide de cette fameuse Dalila, sans savoir que cela les amènerait à leur propre perte.

On est tout d’abord capté par la mise en scène. Cette dernière est calquée sur un jeu d’oppositions, de forces contraires entre les hébreux et les philistins qui se surpassent les uns les autres par intermittences. Cela donne un effet de désordre, de rupture et de confrontation assez belle et pertinente à voir. L’on peut ainsi très bien passer d’une scène toute en lenteur, voire en suavité, somme toute assez calme à une scène d’une violence colérique et survoltée, le tout sans montée en puissance mais simplement via une rupture nette. S’il est beau de voir des corps virevolter après avoir été si calmes à certains moments, il est parfois préférable de choisir une tranquillité maquillée à un vrai tourbillon où le spectateur peut avoir du mal à placer une émotion propre et son regard. Cette ébullition est parfois même affligeante de ridicule comme en témoigne à mon avis, la scène des bacchanales, profonde caricature où tous se meuvent sans le poids dramatique qui, dans mon imaginaire -psycho-rigide peut être-, se doit d’accompagner une telle scène. Justement cet exubérance fait quelques fois oublier la trame et les personnage principaux. Néanmoins relevons la complexité de ces derniers, pétris de sentiments forts, comme l’amour et la haine, la résignation et la révolte, qui finalement se rejoignent parfaitement dans le jeu théâtral comme vocal de Samson et de Dalila. Cette mise en scène tortueuse, mouvementée et exacerbée se retrouve dans la scénographie passant entre autres par les décors de Paolo Fantin et les costumes de Carla Teti.

Le décor architectural est assez simple, il se compose d’un mur au début de l’opéra et d’un édifice rectangulaire tantôt en terrasse surplombant l’avant-scène (actes I et III) tantôt au niveau du sol (acte II). Cette architecture est basique mais efficace. Elle permet de montrer la supériorité pensée des philistins sur les hébreux tant par le mur qui représente la prison de ces derniers que par l’estrade qui est réservée aux philistins. A cela s’ajoute le décor meublé constitué dans l’ensemble surtout de sièges de divers styles, tels que des chaises et fauteuils, mais aussi des canapés et autres causeuses. Ces meubles sont des lieux de réflexions personnelles sur lesquels on médite, mais aussi ayant une symbolique de dialogue et d’attente. Attente de quoi ici ? Peut être du dénouement qui se profile. A ces symboliques s’ajoutent celle de l’amour et de la sensualité avec la présence du lit Art Nouveau de Dalila au premier acte au milieu de l’estrade. Les costumes sont eux, tantôt contemporains et tendent à dénaturer l’ambiance de l’opéra, tantôt à l’antique, chatoyants et riches, comme lors de la bacchanale.

Le chant, lui est tenu, le ton est juste et la diction est bonne d’une manière générale. La prestation d’ Anita Rachvelishvili est magistrale et quasiment exemplaire dans ses transitions entre moments de douceur et de perversion. Celle d’Alexandrs Antonenko est tout en nuances, tantôt robustes et viriles tantôt fragiles dans sa voix lors de ses tristesses et moments de faiblesse. Dans l’ensemble, les autres personnages sont bien interprétés bien que l’on note des disparités certaines.

L’orchestre est merveilleusement dirigé par Philippe Jordan, qui parfois est malheureusement en décalage avec l’acte théâtral ayant lieu (exemple de la scène, à l’origine visant l’intime et le sensuel, entre Dalila et Samson dans l’acte II).

Pour conclure, cette mise en scène de Samson et Dalila fut pour moi intéressante, bien que légèrement déçu par la scénographie que j’ai trouvé parfois injustifié et en raccourcis. Le chant et la musique furent les réels points forts de l’opéra qui su vibrer et me faire vibrer à son rythme.

Vincent Mouraret

En sortant de la représentation de Samson et Dalila à l’opéra Bastille, on est tiraillé entre la déception et l’émerveillement.
Quelle tristesse de voir Dalila, personnage de séductrice grandiose, femme dangereuse mais puissante, devenir un pantin des hommes, manipulée par le prêtre, rejetée par Samson, et même regrettant son audacieuse trahison !

 La passivité et l’objectivation de la femme semblent être une obsession de Damiano Michieletto : tout le long de l’opéra, on est gêné de ne pas voir une seule femme traverser la scène sans se faire toucher par un homme (et plutôt par surprise ou sans le vouloir) …

S’il est intéressant que le metteur en scène réinterprète l’opéra, cette réinterprétation n’est jamais innocente ! Quel est l’enjeu lorsqu’il décide de faire pleurer Dalila dans les bras de Samson après qu’elle l’ait trahi ? Lorsqu’il décide que Samson coupe lui-même ses cheveux ? Que Dalila finisse par aider Samson à détruire le temple ?

Outre la déchéance du rôle de Dalila, on pourrait également se demander pourquoi toujours vouloir ramener un spectacle à la banalité du quotidien, entre duo d’amour grossier en nuisette dans un lit et danse des prêtresses transformée en vulgaire fête de mondains débauchés… N’est-ce pas justement tout ce qu’on cherche à fuir en allant à l’Opéra ? Le spectaculaire n’est pas l’ordinaire !

Heureusement, magnifiquement, Dalila est sauvée par l’interprétation de velours d’Anita Rachvelishvili, subtile, naturelle et puissante. Ses pianissimi font trembler le public conquis, qui lui réserve d’ailleurs un triomphe aux applaudissements.

De même, le chœur et l’orchestre de l’Opéra de Paris dirigé par Philippe Jordan nous transmettent une émotion certaine que la mise en scène n’arrivera pas à faire oublier. Lorsqu’on ferme les yeux, on se rappelle alors pourquoi on est venu au spectacle : pour s’évader du quotidien et percevoir le rêve. Et puisque, les jours suivants, on se remémore les plus belles phrases musicales en essayant de retrouver les plus douces sensations, on en conclut que l’émotion a eu le dernier mot.

Sarah Müller

Le 05 novembre 2016 se tenait à l’Opéra Bastille la dernière de Samson et Dalila de Camille de Saint-Saëns, mis en scène par Damiano Michieletto. Opéra composé en 1877, Saint-Saëns y reprend le récit biblique de la séduction de Samson par Dalila. Samson doit libérer le peuple d’Israël des mains des Philistins et pour cela il s’aide de sa prodigieuse force, tirée de ses longs cheveux. Dalila, femme qu’il aime, est sollicitée par les Philistins pour lui faire avouer le secret de cette force. Il finit par le lui dévoiler, se coupe les cheveux et est arrêté par les Philistins qui lui crèvent les yeux. Alors qu’il sert de divertissement aux Philistins, Dalila rongée par les remords se donne la mort avec Samson. Cette histoire est interprétée par Anita Rachvelishvili, mezzo-soprano et Aleksanders Antonenko, ténor, dans les rôles titres.

Je suis arrivée à l’opéra, ce soir-là, sans connaître le mythe de Dalila et Samson, cela m’a donc permis de plonger complètement dans cette histoire sans aucun a priori historique. Se dégage très vite l’aspect moderne et contemporain de la mise en scène. L’opéra commence avec Samson seul en scène devant des grilles d’acier, ces grilles laisseront place à une scène divisée en deux espaces : le sol où se trouve le peuple d’Israël et, perchée sur deux colonnes, la chambre de Dalila, lieu de toutes les intrigues. Cette scénographie sera reprise durant le dernier acte. Le second acte lui sera centrée sur le lien Dalila et les Philistins etsa chambre sera au centre de la scène.

Cette dualité se présente aussi sous la forme de l’éclairage. Ainsi tout au long de la pièce s’oppose deux types de lumière, une lumière bleue et une lumière jaune. Chaque lumière possède une connotation, la lumière bleue traduit des moments de douleur, d’intrigue ou de malheur, quant à la lumière jaune, celle-ci est présente au cours des moments joyeux, d’amour comme le plus souvent dans la chambre de Dalila. Cette lumière jaune se retrouve aussi dans la fête finale.

Si les décors sont plutôt sobres, les costumes expriment eux aussi une opposition. Les esclaves sont vêtus de vêtements sombres et abîmés, alors que durant de la fête, les personnages sont vêtus de vêtements colorés aux inspirations des Mille et une Nuit.

Cet opéra se présente donc tout entier comme une dualité, celle du passé et du présent, entre autres, au travers de la modernité de l’action mais aussi de son intemporalité. Les hommes armés et cette guerre entre des peuples ne sont pas sans rappeler notre époque contemporaine, mais la froideur dégagée par la mise en scène pourrait tout aussi bien décrire un futur apocalyptique. Cette dualité donnait aussi un rythme très soutenu à l’opéra, qui oscillait entre intrigues, luttes, moments d’amour entre Samson et Dalila et espoir. C’est le secret de Samson qui maintient une certaine tension entre les deux personnages, jusqu’à l’ultime trahison et Samson coupant lui même sa tresse. Alors que Dalila semblait paraître jusque là être une véritable manipulatrice, après l’arrestation de Samson, Anita Rachvelishvili nous livre une Dalila pleine de remord. Cette psychologie complexe est donc mis en avant par une comédienne remarquable. L’opéra s’est terminé par des applaudissements sans fin, en particulier pour cette talentueuse interprète de Dalila.

Léna Rimbert

C’est l’un des opéras les plus joués au monde qui a été présenté à Bastille le 5 octobre. L’œuvre géniale de Camille Saint-Saëns, sur un livret de Ferdinand Lemaire, écrite en 1877 a pour source d’inspiration un passage de la Bible (Livre des Juges, chapitre 16). L’opéra s’ouvre sur le chœur des hébreux qui, prisonniers des philistins, implorent leur Dieu. Une voix s’élève parmi eux, celle de Samson, leur leader à la force herculéenne. Ensemble ils se rebellent, tuent le gouverneur et s’enfuient. Furieux le peuple philistin réclame vengeance et trouve en la belle Dalila son champion : elle séduira Samson et découvrira la source de sa force. A l’acte deux, le héros hébreux succombe à Dalila qui le mène à sa perte : on lui coupe les cheveux (secret de sa puissance) et lui crève les yeux. Prisonnier, il implore son Dieu de le pardonner et de sauver son peuple. Ses prières sont entendues, alors qu’il est amené au sein d’une orgie des philistins, il recouvre sa force ce qui lui permet de faire s’écrouler le temple et d’anéantir ses ennemis.

Le défi de cette œuvre, tant dans son interprétation que dans sa représentation, est donc sa complexité. Il faut combiner la présence du divin avec l’humanité profonde des personnages ; les fresques historiques et les chœurs avec des arias etc. Mais au centre de l’opéra et des choix du metteur en scène Damiano Michieletto, ce n’est pas tant le mythe, la seule trahison de Dalila et la force surhumaine de Samson, mais bien plus l’amour tourmenté d’un couple improbable et le conflit intérieur du héros hébreux. L’accent est donc porté sur les ambigüités, la dualité d’un opéra marqué d’une part par la dévotion religieuse du peuple hébreux réduit en esclavage, et d’autre part l’ensorcelante sensualité de Dalila et le faste des philistins. Ces tensions sont tout particulièrement bien illustrées par le choix des costumes de Carla Teti, que l’on peut applaudir, des habits des années 40 aux couleurs mornes pour le peuple hébreux esclave, aux costumes antiques et chatoyants des bacchanales du dernier acte.

Le choix de la simplicité pour les décors (des cloisons carrelées entourant la scène, une boite rectangulaire pouvant être surélevée permet de créer un second espace, comme la chambre de Dalila, au centre de la scène…) laisse tout l’espace aux émotions, qui sont magistralement servies par la musique et ses interprètes. Le chœur de l’opéra de Paris porte l’œuvre, n’agissant pas seulement comme une toile de fond mais donnant dès l’ouverture un souffle extraordinaire. Il en va de même pour les interprètes des deux personnages principaux, Anita Rachvelishvili (Dalila) et Aleksandrs Antonenko (Samson) qui savent travailler dans la simplicité pour permettre à la puissance de la musique, portée par leur voix, de s’épanouir. C’est peut-être tout particulièrement la voix de mezzo-soprano d’Anita Rachvelishvili, qui apporte un supplément d’âme à l’œuvre : ronde et subtile elle donne l’impression d’une ligne musicale infinie, toujours parfaitement maitrisée. La chanteuse, révélée en 2009 dans Carmen à la Scala de Milan, envoute et porte le plus la complexité de l’opéra de Saint-Saëns se révélant également très bonne actrice avec un jeu expressionniste. Le travail effectué par le metteur en scène et l’interprète de Dalila et les choix qui sont faits permettent de donner une dimension particulièrement profonde, intense à cette séductrice : Dalila raconte une histoire au-delà de sa voix, mais aussi donc dans tout le jeu scénique mis en place. C’est tout particulièrement le cas au début du dernier acte où elle vient voir Samson, prisonnier, aveugle : elle, silencieuse, fait montre d’un véritable désespoir, d’un terrible tourment face à cet homme qu’elle a mené à sa perte, faisant alors de Dalila un être plus complexe qu’il ne peut y paraître. L’entreprise est risquée, mais réussie, car restant toujours dans une certaine délicatesse et subtilité, elle permet de créer un lien fort avec le public.

La représentation de l’œuvre de Saint-Saëns à l’opéra Bastille joue sur la simplicité pour se concentrer sur quelques points précis. Sur cette scène quasi-aseptisée les personnages apparaissent dans toutes leurs dimensions : leur existence musicale, leur existence théâtrale, mais aussi celle psychologique et émotionnelle voire religieuse. Les orientations qui ont été prises permettent à cette interprétation de l’opéra du compositeur français d’être appréciée tant dans sa puissance musicale, que dans ses non-dits. Il fait appel à notre sensibilité de spectateur-mélomane pour vibrer avec non tant ces héros mais ces êtres humains, trop humains, qui cachent tant qu’ils montrent : on n’assiste pas à la scène pourtant célèbre durant laquelle Dalila coupe la chevelure de Samson, mais on observe sa perplexité voire son regret lors des festivités finales… Cette mise en scène tire pleinement parti de la duplicité de l’opéra : œuvre auditive et musicale mais aussi visuelle et théâtrale, faisant doublement vibrer ceux qui assistent à la représentation.

Alix Stephan
Photo : Vincent Pontet