Proust s’honore

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Le jeudi 24 novembre, la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs Saint-Germain organisait une soirée dédiée à l’œuvre de Marcel Proust, à l’occasion du festival de lecture à haute voix « Livres en tête ». La soirée, intitulée « Proust s’honore », affirmait son ambition dès les premières lignes de sa présentation : saper les préjugés dont est victime l’œuvre-cathédrale de Proust, à laquelle on reproche sa complexité et l’ennui qu’elle peut susciter.

Comme beaucoup, j’entretiens un rapport conflictuel avec La Recherche. Comme beaucoup, je me suis vu imposer tout au long de mon cursus universitaire ses phrases interminables à la syntaxe alambiquée – mais toujours rigoureuse – qu’il me fallait alors analyser avec minutie. Au demeurant, il m’est arrivé de me jeter sur les volumes de Du côté de chez Swann ou de La Prisonnière, prise d’un assaut de curiosité, voire de fascination pour la gigantesque suite romanesque, mais sans jamais achever l’intégralité d’A la Recherche du temps perdu. C’est donc avec cette même curiosité que je me suis rendue à la soirée « Proust s’honore », bercée par l’espoir d’une réconciliation avec cette œuvre. Dans cette perspective, les différentes lectures ont été à la hauteur de mes attentes.

Dans la bouche des différents intervenants, l’expression « ne pas avoir peur de Proust » revient plusieurs fois. C’est ainsi qu’est affirmée la nécessité de lire son œuvre à voix haute, de manière à créer une liaison avec soi, à sceller un lien intime avec l’œuvre, et ainsi lui redonner l’humanité qui fait sa force. La soirée « Proust s’honore » semble avoir été menée de sorte à mettre en lumière cette dimension fondamentale de La Recherche. Tout tend vers l’épuration de la démarche proustienne ; dès l’ouverture de la soirée, le résumé de l’œuvre de Genette est évoqué et permet, en trois mots, de saisir l’enjeu de ce gigantesque roman initiatique : « Marcel devient écrivain ». Puis vient la lecture de l’article lumineux de Pierre Jourde « Le moi dans la théière », qui, mêlant analyse et émotion, parvient à rendre honneur à La Recherche et à « mettre en appétit » les auditeurs.

Enfin, différents extraits de l’œuvre-monde de Proust se succèdent : le fameux épisode de la madeleine dans Du côté de chez Swann, la rêverie autour d’Albertine endormie dans La Prisonnière, la rencontre avec Monsieur de Charlus dans A l’ombre des jeunes filles en fleur… La plupart sont connus de tous, mais permettent, par leur agrégation et leur mise en voix, de raviver la multiplicité des émotions convoquées par l’œuvre proustienne. Ainsi avons-nous pu être à la fois sensible à l’humour proustien à la lecture de la description de la toilette de Madame Swann, extraite de A l’ombre des jeunes filles en fleur, et s’ouvrir à la profondeur méditative de la révélation finale du Temps retrouvé , « La seule vie pleinement vécue, c’est la littérature. »

Le dernier mot revient à Daniel Mesguich, qui réaffirme la force la lecture à voix haute, apte à nimber l’écriture du « grain de la voix », d’après la formule de Roland Barthes.

À défaut de produire une expérience de mémoire involontaire aussi exaltante que celle de la madeleine, cette mise en voix des extraits proustiens a donc eu le grand mérite de tisser des liens entre nos propres souvenirs de lecture, formant ainsi un réseau mettant en évidence la richesse de cette œuvre-monde, entre puissance émotive et densité philosophique.

Marina Gesrel

Que l’on soit un lecteur de Proust averti, ou bien novice dans la découverte des grandes pages d’A la Recherche du Temps perdu, la soirée « Proust s’honore » proposée le mardi 24 novembre en l’auditorium St Germain, aura réussi à inclure chacun, à satisfaire un équilibre difficile en s’adressant à un public varié, aux rapports tout aussi multiples à l’œuvre de Marcel Proust.

Le pari n’était pas évident. L’épaisseur de La Recherche a découragé bien des lecteurs. Dans la salle ce soir certains découvraient l’œuvre à travers les textes lus -autant de petits coups de sondes minutieusement choisis dans La Recherche-, d’autres, plus avertis, avaient connaissance de l’œuvre, voire n’en étaient pas à leur première lecture. Chacun enfin se trouvait dans l’attente. Quelle attente précisément ?

La soirée « Proust s’honore », divisée en deux parties, s’ouvrait par une allocution de Pierre Jourde, et s’achevait en première partie par l’intervention du spécialiste de Proust, Antoine Compagnon (professeur au collège de France, ayant participé à l’édition de Proust en Pléiade). Le festival « Livres en tête » était parrainé cette année par l’acteur, metteur en scène Daniel Mesguisch, présent ce soir-là parmi les lecteurs, et dont la voix grave et profonde nous aura permis de peser avec tendresse, douceur, chacun des mots du passage initiatique qu’est le célèbre épisode de la madeleine (matriciel pour comprendre le fonctionnement de la mémoire involontaire qui est une véritable clé de voute dans l’œuvre de Proust). Chaque partie de cette soirée permettait d’apprécier quatre extraits piochés dans l’ensemble de La Recherche, mis en voix par des lecteurs différents (ne pas avoir mention de leur nom sur une brochure est un détail que l’on peut regretter), dont les prestations étaient liées entre elles par le pianiste improvisateur Karol Beffa. Ces petits interludes (souvent trop courts) étaient incroyablement appréciables.

Qui ne connait pas l’association des « Livreurs » et le festival « Livres en tête » se trouve avant une telle soirée dans une position d’expectative. L’ambition de Bernhard Engel, cofondateur de l’association, est pourtant bien précise. La lecture à voix haute consiste pour lui non pas en un plat récital, une douceur de voix continue, alanguissante, que l’on associe bien souvent à ce type d’exercice (les lectures que l’on entend parfois à la radio par exemple), mais en une véritable performance de l’audible. Le travail de diction, d’analyse des textes en amont est hautement perceptible dans ces lectures où aucune intonation, aucun accent, aucune respiration n’est véritablement laissée au hasard. La mise en voix, si elle donne vie aux textes, révèle aussi chez eux des tonalités, un rythme, un sentiment insoupçonné. Tout à chacun (re)découvre La Recherche à travers des extraits plus ou moins portés à la connaissance du grand public. On ne pouvait faire l’impasse sur le passage fondateur -et certainement attendu dans l’auditoire- de la madeleine. Ce Proust analyste, d’une finesse inouïe dans la dissection de nos impressions et de notre inconscient, est de loin le plus connu, ne serait-ce que de réputation. On oublie bien souvent dans ce classique portrait de l’auteur, les ressources comiques de son style, multiples, fleuretant parfois avec une acerbe cruauté quand il s’agit d’analyser les mœurs sociales, les vices et les manies de ses contemporains du boulevard St Germain.

En l’occurrence, le choix des extraits pour cette soirée s’est révélé des plus judicieux. L’on connaissait, par exemple le baron de Charlus, dandy hautain, éminemment drôle dans sa morgue de grand seigneur. C’est finalement sa parade amoureuse avec le giletier Jupien dans la cour de l’Hôtel de la duchesse de Guermantes -parade dont le sens dépasse, il faut le préciser, ce comique de surface, étant fondamentale dans l’analyse que Proust fait de l’homosexualité- qui retient notre attention. Ce passage (Sodome et Gomorrhe), éminemment théâtral dans sa composition, où Proust file la métaphore de la sociabilité « biologique » (Charlus est comparé à l’insecte tournant autour de sa fleur, Morel, ceci faisant suite à la description de la fécondation d’une « orchidée » par « un gros bourdon »), se prête facilement au rire par son contenu. Moins évident, -et d’autant plus appréciable- était la lecture d’une description de la toilette de Mme Swann se promenant aux Champs-Elysées (A l’ombre des jeunes filles en fleurs). La lecture avait proprement sur ces mots un effet révélateur. Il fallait une appréhension assez formidable du texte, de la syntaxe complexe de ses phrases, pour faire rire la salle à la simple évocation, dans la jaquette de la jeune femme, « d’une satinette mauve habituellement cachée aux yeux de tous » ou des petits nœuds de sa robe, qui, doués d’une vie propre, semblaient la précéder dans sa marche. C’est presque un érotisme du vêtement qui était ici dévoilé, grâce au lecteur, dans une page où en passant vite, on considérerait seulement une description des plus délicates.

Chacun pouvait donc à travers ces performances découvrir, redécouvrir Proust, dé sédimenter un imaginaire préconçu par des connaissances partielles ou de vieilles lectures. La lecture à haute voix est un révélateur des textes, un catalyseur de l’émotion qui permet, l’espace d’une soirée, le partage d’une œuvre que l’on appréhende la plupart du temps seul, par la lecture intérieure. De telles performances contribuent à la vulgarisation de Proust, à nous rappeler la contemporanéité de son style, de sa verve, l’universalité de son émotion, véritablement incarnée et vécue ce soir-là, transmise, dans la voix des lecteurs.

Ninon Groussard

La soirée Proust s’honore se déroula le jeudi 24 novembre à la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs Saint-Germain, et fit partie intégrante du festival 'Livres en tête' présidé par Daniel Mesguich, lecteur hors pair ayant enregistré toute La Recherche sur CD. Antoine Compagnon, Adrien Goetz et Pierre Jourde furent les invités d’honneurs de cette soirée scandée par les voix tour à tour éclatantes, douces, chaudes, âpres et éminemment vivantes des lecteurs de la compagnie des Livreurs ainsi que par l’exceptionnelle diction de Daniel Mesguich. Les textes de La Recherche furent sélectionnés avec un goût certain qui, au vu de la chaleur des applaudissements et de l’enthousiasme de la salle comble, fit l’unanimité. Si lire Proust peut paraître ardu, l’écouter ne l’est-il pas plus encore ? Le challenge brillamment remporté par les lecteurs fut justement de rendre limpides les méandres de la phrase proustienne, comme un flot qui coule et va de soi, charme nos oreilles et leur impose l’évidence d’un sens et d’une esthétique. Outre la difficulté de la prose proustienne, celle qu’eût pu poser la lecture de la Recherche consiste en la longueur d’une soirée où se seraient invariablement succédés des textes trop colmatés entre eux pour que nous puissions pleinement en goûter la singulière beauté, nuances diluées dans un ensemble confus et uniformisant. Or, ce fut tout l’inverse, et nous pouvons en cela reconnaître l’indispensable rôle du pianiste. Entre deux lectures, l‘artiste improvisa avec brio d’éclatantes parenthèses musicales, pauses méditatives qui permirent à l’auditeur de faire son miel du texte qui venait d’être lu tout en savourant la beauté du morceau de piano. Un entracte gastronomique et livresque ménagea le confort du spectateur, entracte durant lequel divers auteurs ou artistes (Antoine Campagnon, Pierre Jourde et Daniel Mesguich, notamment) dédicacèrent leurs ouvrages ou leur CD, dans le cas de Daniel Mesguich. Les textes lus furent d’abord celui de l’apparition d’Odette au jardin d’Acclimatation, description d’une rare beauté alliant un comique fin et rendu évident par les savantes et suggestives inflexions de voix du lecteur dont les mimiques nous semblèrent constituer la suite logique du texte tant elles en étaient le parachèvement. La lecture de la rencontre entre le baron de Charlus et Jupien provoqua dans la salle de nombreux rires attendris et accentués par la gestuelle ironique du lecteur, et l’évocation d’Albertine dormant telle une plante sans esprit nous fit pensivement sourire. Enfin, le fameux morceau de bravoure sur la madeleine suscita une admiration générale rendue assourdissante par le silence complet et religieux qui s’ensuivit. Comme le souligna Daniel Mesguich, l’écrivain n’étant pas muet, la lecture est un rappel de la voix du créateur au fond de son encre et de son œuvre, forteresse imprenable, abstraite et silencieuse de prime abord mais qui, nimbée par la voix de celui qui la proclame, devient un monument vivant dont nous nous imbibons plus aisément… Merci à tous les lecteurs pour ces éblouissantes lectures de Proust que je recommande et redemande, merci plus particulièrement au service culturel de la Sorbonne et à la compagnie des Livreurs pour cette place offerte et mes oreilles comblées.

Louise Hersent

Dans sa huitième édition, le festival des Livres en Tête présidé par Daniel Mesguich, met Proust à l’honneur à l’Auditorium Saint-Germain. Motivée par la production des Livreurs et le service culturel de la Sorbonne (Paris IV), cette dégustation littéraire est l’occasion d’une redécouverte délicieuse, ou la voix devient le passage privilégié vers le plaisir des textes.  La littérature prend corps dans une ambiance conviviale, animée par des lectures entrecoupées de solos de piano de Karol Beffa. Emporté par ces leitmotivs mélodieux, l’auditoire est saisit dans une charmante symphonie ou les mots valsent sur les vibrations des cordes. Etudiante en première année à la Sorbonne, je m’aventure timidement parmi les adeptes et spécialistes de Proust, impatiente d’étreindre ce joyau des belles-lettres.

Pierre Jourde introduit la soirée avec la notion d’appréhension. Cette œuvre, dit-il, nous fait peur et parait inaccessible avant même d’avoir pris le temps de saisir le premier tome entre les mains. Mon regard acquiesce doucement ce discours, absorbé par l’irréductible puissance évocatrice de chaque phrase employée, qui me renvoie à ma position d’allogène dans cet empire proustien. La tâche de A la recherche du temps perdu est pourtant, conclut-il, de révéler l’homme à lui-même.  A ces mots, je compris assez rapidement que je ne sortirai pas indemne d’une telle lecture.

Ainsi fut ma première rencontre avec Proust.  Je fermais les yeux et laissais les mots arriver jusqu’à moi ; la voix des lecteurs se chargeait des présentations. Dans une quiétude agréable, ma conscience saisissait l’enchainement de chaque morphème et le moindre souffle qui venait à s’échappait ; d’infimes particules émanaient de l’œuvre, et me faisaient sens par le simple effort d’articulation.

Au fil des lectures je pénétrais dans l’intimité du jeune Marcel, faisant la connaissance de sa tante Léonie ou encore de Monsieur Swann, suspendue à l’écoute de ces textes truculents. Dans cette expérience pleine de surprises, je découvre un auteur comique mais aussi bouleversant de sincérité qui nous révèle à nous même.

Président d’honneur, Daniel Mesguich enfile ce soir-là son tablier de conteur et nous dévoile son gout pour la lecture à voix haute. « Raviver la petite voix de l’encre », telle est la lumière divine jaillissant de la prononciation sonore, qui rend sa présence à l’auteur.

Je ressors de ce lieu enchantée par la beauté des mots, éprise d’un sentiment peu commun du coup de foudre à la première écoute.

Elisaveta Loulelis

Du 21 au 27 novembre se tenait la 8° édition du Festival « Livres en Tête » de lecture à haute voix, présidé par Daniel Mesguich, comédien et metteur en scène renommé, entre autres qualités. Il a par ailleurs enregistré ses lectures d’extraits choisis Du côté de chez Swann, premier volume d’A la recherche du temps perdu de Marcel Proust. C’est autour de cet auteur que tournait la représentation intitulée « Proust s’honore » le soir du 24 novembre à la MPAA – Maison des pratiques artistiques amateurs. L’accueil était tenu par les étudiants de la Sorbonne de l’atelier de lecture à voix haute.

Ce spectacle suivait une composition  très originale. En effet, présenté selon les modalités d’une conférence, il se constituait d’une succession  de lectures à voix haute de passages de l’œuvre de Proust ou d’articles à ce sujet, par « "Les Livreurs" », compagnie de lecture à voix haute à l’origine de cette représentation, et par Daniel Mesguich » lui-même. Ces dernières étaient entrecoupées de pièces de piano improvisée par le célèbre spécialiste Karol Beffa en résonnance directe avec les textes entendus. La scène eut aussi le plaisir d’accueillir, pour une interview et un échange d’idées, le critique et professeur de littérature, auteur entre autres du très lu Démon de la théorie, Antoine Compagnon. Celui-ci appartient de plus au cercle des grands spécialistes mondiaux de Proust dont il rencontra l’œuvre, nous expliqua-t-il, en prépa scientifique pour l’Ecole Polytechnique, « pour [s]e distraire ». Le spectacle se clôturait sur la remise de prix du concours « Short Edition – Livre en Tête » succédant la lecture de la nouvelle primée Gueule blanche de l’écrivaine « Sourire ».

Le Festival Livres en Tête est le premier festival à célébrer la lecture à haute voix en France, et ses lectures sont agréablement efficientes. Tout d’abord, elles ont offert au public une autre approche à la fois de la lecture et du théâtre. Se faire lire un texte est tel un retour en enfance, où il suffit de se laisser bercer par l’interprétation et le « flow », si l’on peut dire, de l’orateur. De plus, les récitants brisent la frontière du préjugé de textes complexes, mondains et ennuyeux, que l’on peut avoir de Proust malgré son génie indéniable. Mais au contraire, nous découvrons que cet auteur fait du snobisme le cœur même de son œuvre pour le tourner en dérision. Car en effet, Proust peut être un auteur comique, grand satiriste de la vie sociale, notamment de la haute société à laquelle il appartenait. Mais cela ne retire rien à l’extrême finesse et sensibilité de ce qu’il fait transparaître dans ces personnages, dans son narrateur tout particulièrement. La lecture de l’article Le moi dans la théière paru dans « Le Nouvel Observateur » nous fait revenir ainsi sur le très célèbre, voire proverbial, passage de la madeleine. Ce texte pourrait en réalité être celui de la sensualité même, mais d’un plaisir que l’on ne sait goûter qu’en souvenir, jamais dans le temps présent que nous ne savons pas goûter, « à la recherche » perpétuelle d’un bonheur futur. Ce cycle romanesque est celui d’une quête initiatique pour le narrateur, mais aussi pour chaque lecteur, et en  l’occurrence, chaque auditeur. Une quête qui nous est révélée par les mots, que Proust nous confie, avec le choix qui reste le nôtre de les suivre…

Isaline Mallet

A l’occasion du festival livre en tête je me suis rendue, le jeudi 24 novembre, à l’Auditorium Saint Germain pour une séance de lecture des textes de Proust. Étaient invitées de nombreuses « célébrités » littéraires, dont Daniel Mesguich et Antoine Compagnon.

Ayant cette année un cours sur Proust et plus précisément sur A l’ombre des jeunes filles en fleurs, j’étais enthousiaste à l’idée d’entendre ce que pouvaient donner des extraits de Proust à haute voix. Après une récapitulation de la recherche, des hommes et des femmes se sont succédés sur scène pour nous lire l’épisode de la madeleine, l’excipit d‘Un Amour de Swann, la première rencontre avec Charlus, le sommeil d’Albertine, ou encore la scène de première rencontre entre Jupien et Charlus…

On défoncerait des portes ouvertes en disant que le texte de Proust est magnifique. L’entendre lire et le redécouvrir était néanmoins émouvant. Deuxième grande redécouverte, la voix de Daniel Mesguich. Ce qui était encore frappant et qui a retenu mon attention c’est l’interprétation que l’on donne des textes en les lisant à haute voix. Lorsque Pierre Jourde a lu la fin d’Autour de Mme Swann dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, il y avait un côté humoristique qu’on ne saisit pas forcément à la première lecture. On regrettera néanmoins le choix des textes assez classique, très connu, contre un choix qui aurait pu mieux révéler ce qu’on nous promettait : « la satire, le deuil etc. » dans l’oeuvre de Proust. Et l’absence bien sûr du véritable expert de Proust, Jean-Yves Tadié.

La rencontre entre le lecteur et Proust semble être toujours le même pour ceux qui nous ont lu ces textes : des jeunes gens qui découvrent Proust, qui ont plus ou moins de mal à entrer dedans, puis finissent par s’y retrouver . Ce qui est encore commun chez tous les lecteurs passionnés de Proust c’est ce constat qu’à chaque relecture on semble se retrouver un peu plus en lui, les expériences vécues entre les deux moments de lecture ayant mieux permis la compréhension de l’oeuvre.

Ce festival est intéressant dans ce qu’il prône, une invitation à lire à voix haute. Daniel Mesguich a ainsi expliqué que la lecture est entre ce que l’écrivain écrit et une interprétation qui serait théâtrale, elle est la voix, notre voix qui lit le texte, un entre-deux encore trop peu exploré.

Naïma Nassaralah

Très peu sont ceux à ne jamais avoir ouïe dire de la fameuse « madeleine de Proust », mais encore rares sont-ils à connaitre les écrits de notre cher Marcel (vous m’excuserez cette familiarité). « Ceux » dont je ne fais pas partie. Sans a priori, quoiqu’une once, avant Proust, d’après moi, c’était ca : « oui enfin c’est quand même un sacré pavé », « ca paraît long un peu, non ? », « des phrases interminables, on repassera merci ». Vous en conviendrez, pas très glorieux (comme un sentiment d’avoir éveillé chez certains d’entre vous, un soupçon de «déjà-vu »). Mais révolu décidais-je ce temps (perdu), et me lançais-je à sa recherche, enfin à la recherche de « Proust s’honore », jeudi dernier, à la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs. Là, on y croise plein de monde, des jeunes comme des moins jeunes, des dames, comme des messieurs, c’est donc un public varié, et l’on s’en réjouit ! Trêve de toutes plaisanteries, les lumières s’effacent pour laisser place à l’obscurité, dans un auditorium attentif et silencieux. Et ainsi se succèdent les « livreurs » comme on les appelle, un par un, seul sur scène, baignés par un halot lumineux, sur fond de rideaux rouges, entrecoupés d’un bref interlude à chaque nouveau passage, par un pianiste, sur scène lui aussi. A bien y regarder la mise en scène, plutôt qu’un livreur on s’attendrait presque à voir émerger de la scène, un de ces (american) crooners, pour vous dire à quel point l’ambiance type y règne…enfin, de primes abords. Mais la réalité en est tout autre, du moins, à mon (très) humble avis. En effet, avec les allés-venues répétitives de ces liseurs, certes, dans l’ensemble très bons, le spectacle prend alors rapidement des allures de kermesse d’école, « à qui le tour ? ». Et puis, fichtre, diantre, que vois-je à la main de ces sympathiques livreurs…une tablette ?! Pas sûre qu’elles fussent très répandue à l’époque des jeunes filles en fleurs, lisant à l’ombre d’un chêne quelconque…enfin, quel dommage ! Sans doute me direz vous « vivons au rythme de notre époque », que nenni, résolument fais-je partie de la vieille école des livres de papiers ! Mais revenons plutôt du coté de chez Swann, euh, des livreurs, outre une mise en scène quoi qu’assez décevante, cela impacte néanmoins rapidement le spectateur, du moins, entre nous soyons francs, on peine à garder le fil. Et quel dommage encore une fois ! C’était plutôt prometteur, vers 20h30, embarqués dans le doux et mélodieux flot des paroles proustiennes, on le sent renaitre, si bien qu’on s’en voudrait presque immédiatement de ne pas avoir écouté Mamie Colette lorsqu’elle nous tendait « Sodome et Gomorrhe » avec insistance cet été, en pleine phase d’ennui. Et puis, à 21h30, c’est le drame : tellement emporté par ce flot, nous voici maintenant noyés. On remercierait bien chaudement le spécialiste de Proust, Antoine Compagnon, pour son intervention à mi-spectacle qui nous extirpe de notre torpeur léthargique…Enfin, du bon comme du mauvais, c’est pourtant avec entrain que je compte m’atteler à l’œuvre de l’un des emblématiques auteurs du XXème siècle. Ah oui, et au fait, ne comptez pas sur moi pour vous faire état de la teneur des textes relatés durant cette soirée : filez dès la lecture de cette critique achevée, et arrachez de leur sommeil séculaire et poussiéreux, les fabuleux livres de Monsieur Proust !

Jeanne Perney

En cette soirée du 24 novembre, une foule se presse à la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs. Dans l’attente du spectacle se mêlent public et participants, parmi lesquels des invités prestigieux : Daniel Mesguich, Antoine Compagnon et Karol Beffa. Ce n’est donc pas une soirée banale en perspective : le thème « Proust s’honore », jeu de mot avec l’adjectif « sonore », annonce une mobilisation toute particulière de l’ouïe des spectateurs.

La mise en scène, en effet, ne s’encombre pas d’artifices. Le piano de Karol Beffa trône sur la gauche, tandis que le reste de l’espace scénique n’est occupé que par un unique microphone. Seuls les jeux de lumière attirent réellement l’œil du spectateur, vite éclipsés à l’entrée de chaque nouveau participant. Par une courte présentation, le véritable thème de la soirée est annoncé dans ce qui fait la spécificité de l’œuvre de Proust, en rendant l’expérience de sa lecture si marquante : sa capacité à permettre au lecteur de « naître à lui-même ». Ce n’est donc pas autre chose que le cheminement vers une vie pleinement vécue que prétend inspirer l’évocation – le survol, pourrait-on dire – d’A la recherche du temps perdu ; l’inspirer seulement, car, à l’image de la lecture approfondie de l’œuvre proustienne, une telle quête ne réclame sans doute pas moins qu’une vie entière.

Les Livreurs se succèdent donc sur scène – nom éloquent pour désigner ces personnes qui consacrent une part importante de leur temps à la lecture à haute voix, exercice bien plus difficile qu’il n’y pourrait paraître. Là encore, nulle gestuelle inutile : les Livreurs prêtent leur voix au narrateur de La Recherche, sans ressentir le besoin de lui donner corps, à juste titre. Il ne s’agit pas là d’un travail d’acteur, pas même d’incarner le texte, mais bien de donner vie à une expérience personnelle de lecture, restituée avec plus ou moins de simplicité, mais toujours avec authenticité. Parmi les performances des Livreurs, entrecoupées des notes oniriques de Karol Beffa – dont on peut seulement regretter qu’on ne lui ait pas accordé plus de temps pour donner libre cours à ses improvisations – se distingue la voix chaude et pleine de Daniel Mesguich, qui résonne à l’oreille de l’auditoire attentif.

Les textes lus, empruntés à plusieurs livres d’A la recherche du temps perdu, offrent une large palette de l’incommensurable variété du verbe proustien. Grâce aux remarquables performances des Livreurs, nous redécouvrons les multiples facettes du narrateur, tantôt mystérieux, tantôt émouvant, tantôt d’une drôlerie presque inégalable, mais toujours d’une précision tranchante dans ses observations sur son environnement. Mais le spectacle se trouve aussi dans la salle : l’émotion est palpable, et de temps à autres des rires s’élèvent, dont certains touchent par leur spontanéité et leur franchise. Proust a sans aucun doute réussi à passionner son auditoire, en se révélant d’une manière tout autre que par l’expérience intime de la lecture. Et c’est parce qu’un tel monument littéraire se suffit à lui-même que l’on aurait pu se passer des commentaires sur l’œuvre, car quoiqu’ils aient apporté quelques éclairages appréciables, on peut leur reprocher d’avoir en quelque sorte brisé la communion entre auditeurs et lecteurs. Quant à l’extrait de Gueule blanche, œuvre de Chantale Cacault, gagnante du concours Short Edition, il clôt de manière particulièrement harmonieuse cette soirée sur une note de tendresse, sans avoir à rougir devant son illustre prédécesseur.

Marine Perrussel

La soirée se passe à la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs Saint-Germain, en compagnie des Livreurs, de Karol Beffa, Antoine Compagnon et Daniel Mesguich. Les lecteurs se succèdent au micro, tandis que Karol Beffa entrecoupe leurs lectures par des intermèdes improvisés au piano.

Aborder l’œuvre de Proust en moins de deux heures relève bien évidemment de la gageure. L’effleurer nécessiterait des heures entières de digressions, car, en fin de compte, la Search n’est-elle autre chose qu’une interminable digression ? Plusieurs lectures s’enchaînent, on notera notamment la voix profonde et chaude de Daniel Mesguich, en précisant néanmoins qu’aucun lecteur n’a démérité. Chacun a pu, au contraire, livrer sa lecture de Proust. Une œuvre ne vit que tant qu’on se l’approprie, c’est ce que nous rappelle ce spectacle. Parfois, les rires fusent dans la salle. Mais le plus souvent, c’est la réflexion qui l’emporte. Celle sur l’amour notamment, à la lecture de Du côté de chez Swann. Comment a-t-il pu tomber fou amoureux d’Odette, sacrifier sa vie mondaine, sa position sociale éminente, pour une femme qui, après tout, « n’était pas son genre »

Les interventions de Karol Beffa, tout en discrétion, sont les bienvenues. On peut seulement regretter qu’on ne lui ait pas offert un moment pour essayer d’enfin retrouver la Sonate de Vinteuil qui obsède tout lecteur de la Search.

En somme, l’exercice est réussi, mais il a un goût d’inachevé, celui-là même qui obsède le Narrateur de la Recherche.Un regret peut-être : les textes, bien qu’assez originaux, auraient pu être plus divers. Aucun n’est extrait du Temps retrouvé ni du Côté de Guermantes. Il est toujours difficile de choisir parmi une œuvre aussi riche, mais un éclectisme encore plus important n’eût sans doute pas été dommageable. De plus, rien sur La Verdurin ! Comment répéter pendant toute une soirée que Proust est un auteur comique sans lire des extraits de cette grossière mégère qui finira par régner sur le salon le plus élégant de Paris :

« Mme Verdurin était assise sur un haut siège suédois en sapin ciré, qu’un violoniste de ce pays lui avait donné et qu’elle conservait quoiqu’il rappelât la forme d’un escabeau et jurât avec les beaux meubles anciens qu’elle avait, mais elle tenait à garder en évidence les cadeaux que les fidèles avaient l’habitude de lui faire de temps en temps, afin que les donateurs eussent le plaisir de les reconnaître quand ils venaient. Aussi tâchait-elle de persuader qu’on s’en tînt aux fleurs et aux bonbons, qui du moins se détruisent ; mais elle n’y réussissait pas et c’était chez elle une collection de chauffe-pieds, de coussins, […] Au moindre mot que lâchait un habitué contre un ennuyeux […]elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux d’oiseau qu’une taie commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n’eût eu que le temps de cacher un spectacle indécent ou de parer à un accès mortel, plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n’en laissaient plus rien voir, elle avait l’air de s’efforcer de réprimer, d’anéantir un rire qui, si elle s’y fût abandonnée, l’eût conduite à l’évanouissement. Telle, étourdie par la gaieté des fidèles, ivre de camaraderie, de médisance et d’assentiment, Mme Verdurin, juchée sur son perchoir, pareille à un oiseau dont on eût trempé le colifichet dans du vin chaud, sanglotait d’amabilité.

Proust, Du côté de chez Swann

Hugo Toudic
Photo : Les Livreurs