Phèdre

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Sobriété du décor et des costumes, absence de fond musical, on pourrait craindre au début que le spectacle de Jean-Louis Martinelli, inspiré de Phèdre de Racine, l’une des plus belles tragédies du théâtre classique français, soit un peu monotone.

Mais très vite, l’imaginaire du spectateur est plongé dans l’univers de l’antiquité grecque. En effet, Racine use pleinement de l’idée du fatalisme omniprésent dans la tragédie des Anciens à travers le personnage central de Phèdre. Elle est la deuxième femme de Thésée roi d’Athènes partit à la guerre de Troie. En son absence, son épouse sous l’influence de Vénus, terrassée par un sentiment de culpabilité en raison d’une passion inavouable qu’elle éprouve pour Hippolyte, son beau-fils, tente par tous les moyens de l’éloigner d’elle, en vain. Mais lorsque se répand la rumeur de la mort  de Thésée, le fils veut partir retrouver son père. Mais en réalité c’est pour fuir l’amour qu’il éprouve pour Aricie, fille du clan  ennemi. Phèdre avoue alors ses coupables sentiments à Hippolyte et lui propose même la couronne, ce qu’il repousse avec horreur. Blessée par ce refus, mordue par la jalousie, Phèdre compte bien se venger. Et quand, contre toute attente se répand le bruit que Thésée n’est pas mort et qu’il arrive en compagnie d’Hippolyte, Phèdre s’étant précédemment confiée à Oenone, se sent maintenant condamnée, souhaite mourir et fuit la présence de son mari. Celui-ci, vexé par un tel accueil réclame des explications. Oenone raconte alors à Thésée l’amour d’Hippolyte pour Phèdre. Entrant dans une grande fureur, Thésée condamne son fils à l’exil, le maudissant pour son outrage. Le châtiment de Neptune ne tarde pas. Théramène confirme au père la mort du jeune homme en décrivant les souffrances qu’on lui infligea sur le chemin de l’exil tandis qu’il criait son innocence. A l’annonce d’une telle nouvelle, Phèdre apprend à Thésée de sa propre bouche l’innocence de son fils et accablée par le remord, s’étant fait justice elle-même, tombe empoisonnée aux pieds de son mari.

Théâtralité et tension tragique

Toute la pièce repose sur la performance des acteurs. Ce qui séduit d’abord dès la première tirade d’Hippolyte, c’est le ton des interprètes qui laisse éclater une large palette d’émotions : l’impuissance et le désespoir d’Hippolyte pour un amour voué à l’échec, la rage puis l’angoisse de Phèdre qui, poussée par une fatalité aveugle va commettre ce crime abominable contre celui qu’elle aime. L’influence néfaste d’une gouvernante qui veut sauver l’honneur de sa maîtresse, l’aveuglement d’un mari face à ce coup de foudre incestueux qui va marquer, par la condamnation de son fils le destin tragique des deux personnages centraux. La virtuosité des comédiens se mesure également par la maîtrise des alexandrins que le public peut apprécier grâce à un enchaînement fluide et harmonieux.

En outre, la scénographie déstructurée permettant l’apparition des acteurs près des gradins, donc à proximité des spectateurs, favorise une meilleure vision de l’expression des personnages, les aidant ainsi eux-mêmes à participer plus intensément à la scène.

De plus, le décor très épuré permet au public de se concentrer sur le texte qui à travers les prouesses des acteurs exerce la catharsis aristotélicienne. La mise en scène est bien équilibrée entre lumière et décor car la lumière est utilisée pour magnifier les personnages qui laissent éclater une foule d’émotions qui touche le spectateur.

Ainsi, textes, voix et lumières sont complémentaires et se conjuguent pour apporter une force convaincante à cette tragédie racinienne tout en respectant les convenances par des gestes modérés, en remplaçant la violence par le bruit du tonnerre et en symbolisant la vue du sang par une pluie de confettis pour signifier la mort brutale d’Hippolyte qui devient un héros. La pièce se clos sur la réconciliation de Thésée qui accueille Aricie comme sa fille en la prenant par le bras.

En fait, par ces différentes stratégies, Jean-louis Martelli a gagné son pari, le spectateur ne s’ennuie jamais et les valeurs morales sont sauves. C’est une pièce que l’on a plaisir à voir.

Yvelle Frémont

Au Théâtre Nanterre-Amandiers, se joue Phèdre jusqu’au 20 décembre.

Jean-Louis Martinelli propose une mise en scène sobre qui nous livre le texte dans toute sa puissance. Les mots de Racine s’écoulent à nos pieds. Ils semblent aussi nécessaires que le funeste destin de la malheureuse Phèdre qui périra d’avoir jeté son dévolu sur Hippolyte, fils de son époux Thésée, lui-même épris d’Aricie. Les premiers mots de chaque vers paraissent ne pas pouvoir en appeler d’autres que ceux qui suivront. La scène est un long et étroit couloir cerné par des gradins où s’engouffrent les inaltérables répliques. Chaque pas, chaque mot qui y résonne et se perd nous rapproche un peu de l’irréparable. Les personnages se pressent sans voir qu’ils hâtent ainsi leur perte. Ils vont gesticulant dans des sables mouvants.

En surplomb, le public ne sait plus où donner de la tête. Et ses « non » de gauche à droite ne détournent pas les combattants de leur duel mortel. La pièce ressemble à un match dont la coupe remise au vainqueur n’est autre que la ciguë. Qu’il foule ou qu’il refoule, chacun est conduit immanquablement au trépas. La mort d’Hippolyte, le plus innocent de tous, suivie de celle de Phèdre, la plus coupable, rétablissent le silence. La vie rougie reprendra néanmoins son médiocre cours.

Le jeu des acteurs est harmonieux : chacun use de l’émotion avec parcimonie. Le texte autoriserait un déferlement de douleur continuel. Ce n’est pas le parti qui est pris ici. Et cela n’en fait que mieux ressortir certains passages cruciaux. La jalousie de Phèdre lorsqu’elle apprend qu’Hippolyte est capable d’amour mais qu’il brûle pour autre est un de ces sommets tragiques : « Hippolyte est sensible, et ne sent rien pour moi ! »

Il s’agit donc d’un spectacle très réussi. Les acteurs parviennent à embrasser le texte sans s’y assujettir tout à fait.

Stéphanie Morel

La tragédie est inévitable. Dès que Phèdre est devenue sous la plume de Jean Racine une figure éperdument et malheureusement amoureuse, il est certain que cette histoire ne peut pas aboutir en un  happy end. Car c’est la nature des personnages raciniens qui sont dévorés et au fur à mesure détruits par leurs propres passions qu’ils sont  incapables de dompter. Peut-être est-ce à cause de sa vision du monde qui relève de la doctrine protestante voire janseniste qui est sans doute très pessimiste que Racine construit des types qui sont déjà prédestinés au ravage .

Phèdre est représentée comme une femme impuissante qui est totalement sous le pouvoir de dieux qui lui ont déterminé son amour interdit. Elle ne peut rien faire parce que l’amour qu’elle sent pour son beau-fils Hippolyte est bien évidemment interdit et donc elle renonce à sa vie humaine et ne souhaite que mourir. Ce n’est qu’avec l’intervention de sa servante Oenone qu’elle parle pour la première fois. Le premier aveu est de désespoir. Phèdre ne peut plus supporter le secret et décide de mourir mais la fidèle Oenone l’en empêche et réussit à lui extirper la vérité. En réalité, dans cette tragédie c’est avant tout la servante qui est l’élément le plus agissant contrairement à d’autres personnages qui sont relativement passifs et possédés par leurs passions. C’est elle qui amène Phèdre à l’idée d’épouser Hippolyte après la fausse nouvelle sur le mort de son mari Thésée, mais c’est avant tout elle qui initie la pauvre Phèdre à accuser l’innocent Hippolyte de l’adultère ce qui par la suite lui devient fatale. Dans cette pièce, j’ai beaucoup apprécié la mise en scène de Jean-Louis Martinelli qui est resté fidèle à la tradition du théâtre antique – j’ai bien aimé les personnages étant habillés dans les tuniques simples ce qui est un trait de l’antiquité par excellence – et en plus, le texte a été tiré précisément de l’ouvrage de Racine. Je dois souligner le travail surtout des actrices parce qu’elles ont bien présenté le côté psychique des caractères qui était le plus important. Par des longs monologues, Phèdre et Oenone ont bien réussi à persuader le spectateur de leurs malheurs et ce qui m’a frappé particulièrement, c’était avant tout le changement d’humeur chez Phèdre – tantôt une femme désespérée à bout de forces, tantôt une vipère avide de vengeance quand elle apprend qu’Hippolyte est amoureux de sa rivale Aricie. Le dernier changement arrive à la fin quand elle a déjà pris le poison et là, elle avoue tout à son mari Thésée, toute résignée et à moitié morte.

Contrairement aux rôles féminins que je viens de louer, je n’ai pas trop aimé les performances présentées par les hommes. Théramène de même que Hippolyte m’ont semblé sans réelle capacité à persuader le public de ses sentiments et plus particulièrement de ses douleurs. Et quant à Thésée, malgré sa volonté de donner pendant sa relativement courte période le plus qu’il pouvait de chez soi, je ne sais pas trop si son comportement un peu bizarre voire moqueur était le but et une sorte d’assaisonnement du spectacle ou bien si c’était la propre façon d’acteur de jouer – et dans les deux cas, je n’ai pas trop aimé.

En fin de compte, je voudrais préciser que cette pièce n’est pas trop dramatique par les actes mêmes – vu qu’il y a énormément de monologues assez larges – mais plutôt par la présentation des acteurs qui est cruciale dans ce genre de théâtre. Et c’est pourquoi j’estime que ça doit être sans doute un défi pour quiconque a des ambitions dans ce domaine-là. Pour conclure définitivement, l’emplacement de la pièce dans la salle transformable au Théâtre Nanterre-Amandiers où nous avons pu regarder les acteurs de côté était une bonne idée parce que ça nous a montré une nouvelle et originale perspective d’observer le théâtre.

Klara Nemeckova